Assoun as possible

27 janvier 1945

27/01/2010 · Laisser un commentaire

A 14h30 aujourd’hui, les sirènes d’Auschwitz-Birkenau ont de nouveau retenti pour célébrer, en présence de nombreuses personnalités dont le Président et le Premier Ministre polonais, le Premier Ministre israélien et les Ministres de l’Education de l’Union Européenne, le 65ème anniversaire de la libération du plus vaste et du plus meurtrier camp de concentration bâti par la barbarie nazie, sur ce sol marécageux de Pologne.

Lorsque les soldats soviétiques d’Ivan Martynouchkine franchissent les barbelés le 27 janvier 1945, ils ne reste plus que 7000 prisonniers malades, pour la plupart agonisants. Parmi eux, Primo Levi. Dix jours plus tôt, devant l’avancée de l’Armée Rouge, les SS ont évacué le camp, entraînant avec eux quelque 60000 déportés, dans une funeste Marche de la Mort, fatale pour beaucoup.

Erigé en mai 1940 près de la ville d’Oswiecim, renommée par les Allemands, le camp de concentration principal, Auschwitz I, essentiellement destiné aux prisonniers politiques et de guerre, sera bientôt complété, en 1942 par Auschwitz III – Monowitz, camp de travail pour les usines IG Farben, et, fin 1941, par Auschwitz II – Birkenau, le camp d’extermination, clef de voûte de la « solution finale ».

Dans cette sinistre enceinte de Birkenau, symbole du mal absolu que fut la Shoah, près de 900 000 personnes, dont 90% de Juifs, périront gazées dès leur débarquement des trains le long de la Judenrampe.

Au total, sur les 1,3 millions de déportés, ce sont quelque 1,1 million d’hommes, de femmes et d’enfants qui seront les victimes, gazées, fusillées, mortes de faim, de froid ou d’épuisement, d’Auschwitz-Birkenau.

Mais en cette Journée Internationale à la mémoire des victimes de la Shoah, il convient de dépasser ces statistiques, en elles-mêmes effroyables, pour mieux souligner que, derrière ces chiffres parfois déshumanisants, ce sont des milliers de visages, d’histoires personnelles, de destinées individuelles brisées. Citons ici le remarquable discours du Président Jacques Chirac, prononcé à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération d’Auschwitz :

« Pour traduire la réalité de la déportation, vous avez choisi de montrer la tragédie au travers de destinées individuelles. Dans ce « block 20 », lieu du sinistre hôpital du camp, vous avez retenu des vies qui, pour être singulières, n’en sont que plus représentatives.

Avec la figure emblématique de Pierre Masse, voici que surgissent ces Juifs « fous de la République ». Lorrain, avocat, combattant de la Grande Guerre, parlementaire, ministre, il écrit avant de mourir gazé à son arrivée : « Je finirai en soldat de la France et du droit que j’ai toujours été  ».

Avec Georgy Halpern, c’est le drame insupportable des enfants. Fuyant l’Autriche, ses parents croient trouver refuge en France. Dans la maison d’Izieu, il est arrêté. Georgy meurt gazé à son arrivée à Auschwitz le 18 avril 1944. Il a 9 ans. […]

Avec Charlotte Delbo et les femmes du convoi du 24 janvier 1943, ce sont les militantes et les patriotes. Elles entrent dans Auschwitz en chantant La Marseillaise… De ces 230 héroïnes, seules 49 survivront.

Enfin, Sarah et Hersch Beznos, avec leurs enfants et leurs petits-enfants : une famille décimée, parmi tant et tant d’autres. Il font partie du convoi n°49 du 2 mars 1943 où se trouvent plusieurs vieillards de plus de 90 ans… Leur destin, pour le seul fait d’être juifs, c’est l’extermination, la Shoah, ce crime absolu contre l’humanité. »

Il ne reste plus rien des autres camps d’extermination installés en Pologne : Belzec, Chelmno, Sobibor, Treblinka,  ont été détruits par les nazis qui, pour en effacer toute trace, les ont rasés avant, intolérable cynisme, d’y planter des arbres.

Auschwitz-Birkenau, lieu à la fois maudit et sacré, est donc le seul camp d’extermination à avoir été préservé tel quel : faute de temps, les SS n’ont pu qu’en détruire les chambres à gaz, sur ordre d’Himmler en novembre 1944. Mais les ruines des chambres à gaz II et III demeurent, chaotiques, comme le symbole de l’abîme inhumain qui s’est ouvert en ces murs.

En cela, Auschwitz-Birkenau abrite les traces tangibles et irréfutables de la démarche d’extermination systématique, scientifique et méthodique entreprise par le régime hitlérien.

« Celui qui ne se rappelle pas le passé est appelé à le revivre », disait George Santayana : face aux spectres bruns de l’intolérance et du négationnisme, que l’on voudrait à jamais révolus mais qui ne cessent de s’agiter, aujourd’hui encore avec la profanation du cimetière juif de Strasbourg, Auschwitz-Birkenau constitue donc un sanctuaire que l’Humanité se doit de préserver.

Le vol récent de la tristement célèbre inscription marquant l’entrée du camp « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre), comble de l’ironie nazie, n’est qu’un signal d’alarme de plus.

Avec la disparition des derniers survivants et de l’émotion du vécu, tandis que les nouvelles générations, sans lien direct avec les événements, devront bientôt reprendre seules le flambeau de la mémoire, le mal irréparable que recèlent le camp d’Auschwitz-Birkenau et ses baraques de bois balayées par le vent froid et hostile de Pologne, contribuera à entretenir le souvenir de cette folie criminelle qui « est venue mettre en question l’essence même de l’Humanité ».

Ce travail de mémoire est donc tout simplement incontournable. Pour honorer la mémoire de toutes les victimes de la barbarie nazie : « tel est le devoir des peuples qui refusent qu’à la trahison des valeurs de l’homme s’ajoute l’outrage de l’oubli. » Pour bâtir « une société où cette entreprise, monstrueuse et criminelle, sera simplement impensable ».

Perpétuer le souvenir, donc, pour comprendre le passé et mieux construire le présent.

« Zakhor ! Al Tichkah ! » *

LC.

* « Souviens-toi ! N’oublie jamais ! » – Jacques Chirac, dans son discours à Auschwitz le 27 janvier 2005.

Le discours intégral du Président Chirac, à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération d’Auschwitz

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Des quotas à l’entrée des Grandes Ecoles

16/01/2010 · 2 commentaires

En apprenant que la mise en place de quotas de boursiers à l’entrée des Grandes Ecoles était envisagée, j’ai été profondément révolté, moi, le petit-fils d’apatride, produit de l’école laïque et républicaine…

Ainsi donc, unis dans leurs efforts, des personnages bien-pensants, tous estimables par ailleurs, se posent en fossoyeurs de l’élitisme républicain, indignés des protestations « antisociales » de la Conférence des Grandes Ecoles !

Ne voient-ils pas qu’en créant cette brèche, c’est la boîte de Pandore qu’ils ouvrent ?

Allons bon… L’introduction de quotas aux concours serait la négation même de leur essence.

Est-on coupable de son origine sociale, fût-elle avantageuse ? La discrimination positive a cela de pervers que, sous couvert de réduire les inégalités, elle a le pouvoir de transférer les injustices : peut-on légitimement préférer à un candidat plus méritant, plus travailleur, un autre, au seul titre qu’il est boursier ? Au nom de l’équité, clef de voûte incontournable, cette démarche est exclue, et Nicolas Sarkozy l’a finalement rejetée.

Imagine-t-on la formidable dépréciation de la valeur des diplômes dans cette hypothèse ? Avec l’introduction d’une dichotomie dans les concours, d’un passe-droit accordé aux boursiers, un parfum de soupçon entacherait tous les diplômes. De la reconnaissance à la condescendance, il n’y a qu’un pas. Mais un pas dévastateur… Un boursier brillant, qui aurait intégré en toutes circonstances, verrait son succès nuancé par le privilège du quota. Au temple du mérite, la charité nivelle tout.

C’est ce qu’a voulu signifier la Conférence des Grandes Ecoles en évoquant le risque de baisse du niveau. Et, ne nous mentons pas, intrinsèquement, avec l’admission de candidats moins bien classés, c’est bien la baisse de la sélectivité et le spectre du nivellement par le bas qui se profilent.

Pour déplorable qu’elle soit, la pauvreté pourrait-elle donc tenir lieu de mérite ?

La République nous a inculqué la même passion de l’égalité et du mérite. A trop vouloir pousser celle-là, gardons-nous de ne pas dissoudre celui-ci dans un égalitarisme régressif. Le déterminisme social n’a pas sa place dans les concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Cela sonnerait le glas de la méritocratie républicaine.

Toute caste est corporatiste, m’objectera-t-on. Voilà un produit du système qui défend son pré carré à cor et à cri. Conservatisme aveugle et réactionnaire. Las ! Il ne s’agit pas de s’abriter derrière de grands idéaux républicains, pour se donner bonne conscience et refuser ce constat évident : l’ascenseur social est en panne. A l’ère de la promotion sociale a succédé celle de la reproduction sociale. Bien sûr.

Et ce débat a au moins le mérite de poser la bonne question : comment promouvoir l’ascension sociale et assurer la diversité des élites ?

Mais la réponse est ici aberrante.

Car la mission des Grandes Ecoles n’est pas de soigner la diversité des élites qu’elles forment. Ce n’est pas leur rôle. Il leur incombe au contraire de s’assurer que leur recrutement est impartial : c’est là la base de leur crédibilité et de leur renommée.

Il est donc trop facile et profondément hypocrite de leur faire porter le fardeau de la Crise de l’Ecole, qui prend racine bien en amont, dès le primaire, le collège et le lycée. C’est là que le système ne fonctionne pas. C’est là qu’il faut trouver des remèdes.

Au lieu d’égalitarisme démagogique en bout de course, c’est en amont qu’il faut rétablir une véritable égalité des chances et combattre tout ce qui empêche chacun de faire valoir ses talents et ses mérites.

Ne pas remplacer une discrimination par une autre : pour tous, le même concours à l’arrivée.

Mais, en chemin, faire plus pour ceux qui partent de plus loin.

Cela implique la création de filières d’excellence dans les quartiers défavorisés. Il s’agit de repérer les élèves d’origine modeste qui ont le potentiel de poursuivre de longues études pour les convaincre et les aider à s’engager dans cette voie, eux qui, par manque de confiance ou d’informations, s’en seraient spontanément détournés. L’autocensure doit être combattue avec vigueur : la mise en place de tutorats, pour apporter aux jeunes défavorisés la motivation et le soutien de ceux qui ont réussi, à l’exemple de la démarche « Une Grande Ecole, pourquoi pas moi ? » animée par des élèves de l’Ecole Polytechnique et de l’ESSEC, s’inscrit dans cette logique et doit être encouragée.

En définitive, les Grandes Ecoles ne sauraient être les bouc-émissaires de l’échec du système scolaire français. Ce n’est pas en abaissant la barre que l’on relance la promotion sociale – les errements de l’uniformisation du collège et du lycée l’ont prouvé –, mais au contraire, en redonnant de l’ambition aux plus modestes.

Les élites ne se décrètent pas. Ne nous trompons donc pas de cible.


J’adresse, pour cette année 2010, mes meilleurs voeux à tous les lecteurs.

LC.

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Chaos à Conakry

13/12/2009 · Laisser un commentaire

S’il est des articles prémonitoires, Le Point du 26 novembre 2009 peut se prévaloir d’un modèle, avec son papier sur la situation en République de Guinée.

« Comment se débarrasser du fantasque mais sanglant Dadis Camara ? ». L’article nous décrit l’isolement du capitaine Moussa Dadis Camara, à la tête de la junte au pouvoir, et la distance prise par ses proches, le Ministre de la Défense Sékouba Konaté et le responsable de la Sécurité présidentielle, Claude Pivi, depuis le massacre du 28 septembre dernier, quand une manifestation de l’opposition a été réprimée dans le sang, sous la houlette du lieutenant Aboubacar Toumba Diakité, aide de camp du Chef de l’Etat. Pour lui faire quitter le pouvoir, explique l’article, « les Occidentaux tablent sur des dissensions à l’intérieur même du pouvoir militaire. Conakry bruit de rumeurs sur des tentatives de putsch plus fantaisistes que réelles ».

Comment en écho, quelque huit jours plus tard, le 3 décembre, l’aide de camp Aboubacar Toumba Diakité entreprenait un coup d’Etat, blessant d’une balle dans la tête le capitaine Dadis Camara. Ascension fulgurante et déclin d’un homme qui, à l’évidence, n’était pas à sa place.

Lorsque le général Lansana Conté, deuxième président de la République de Guinée, décède le 22 décembre 2008 après avoir régné d’une main de fer pendant 24 ans, il laisse un pays exsangue, gangréné par la corruption et le trafic de drogue,  et une population misérable en dépit des immenses richesses minières de ce petit Etat d’Afrique de l’Ouest. Opportuniste, l’obscur capitaine Moussa Dadis Camara prend la tête d’une junte qui déclare la suspension de la Constitution et la dissolution du gouvernement. Un Coup d’Etat pacifique qui, le 23 décembre, porte  Dadis Camara à la magistrature suprême.

Initialement séduite par son engagement volontaire contre la corruption et le narcotrafic, la population doit vite déchanter : retranché avec sa garde prétorienne de Bérets Rouges, au camp Alpha-Yaya Diallo en périphérie de Conakry, le capitaine Camara s’est laissé grisé par le pouvoir, et il n’honorera pas sa promesse de tenir, en janvier 2010, des élections auxquelles ni lui, ni la junte, ne participeraient.

La colère monte d’autant plus que l’homme cultive le ridicule. Violent, incontrôlable, dangereux et colérique, on le voit tantôt se vautrer en pyjama dans son lit, tantôt s’emporter avec fracas contre ses ministres ou l’Ambassadeur d’Allemagne : le « Dadis Show » n’amuse plus personne…

Aussi, l’opposition civile organise-t-elle, le 28 septembre dernier, date d’anniversaire de l’indépendance, et du non retentissant du fondateur de la République, Sékou Touré, à la Communauté proposée par le Général de Gaulle, une manifestation pacifique contre la participation de Camara aux élections. Les Bérets Rouges tirent alors sur la foule. Un bain de sang : quelque 150 victimes, des milliers de blessés, mais aussi de nombreuses exactions, des viols et des pillages.

La communauté internationale exige des comptes et la Cour Pénale Internationale se saisit de l’affaire. Aperçu aux abords du stade du 28-septembre, théâtre du massacre, l’aide de camp du capitaine Camara, « Toumba » Diakité, est en première ligne, et craint d’être lâché par le Président. Il choisit donc de mettre fin à cette situation en l’éliminant pour s’emparer du pouvoir.

Aujourd’hui en fuite, « Toumba » a raté son Coup d’Etat mais a semé le désordre à Conakry. D’un côté, les Bérets Rouges du Capitaine Pivi se livrent à une véritable chasse à l’homme pour le retrouver : émaillant leurs recherches d’exactions gratuites à l’encontre des civils, ils diffusent la terreur dans le pays.

De l’autre, le Capitaine Camara est hospitalisé au Maroc et officiellement « hors de danger ». Il ne sera donc pas le 31ème Chef d’Etat africain tué pendant son mandat, et l’héritier de Laurent-Désiré Kabila, Président de la République Démocratique du Congo assassiné par son garde du corps en 2001 ou du général Baré, Président nigérien abattu sur le tarmac de l’aéroport de Niamey par son propre service de sécurité, en 1999.  Mais, apparemment incapable de communiquer et encore moins de rentrer à Conakry, les incertitudes autour de son état de santé déstabilisent le régime et attisent les convoitises.

Eloigné de Conakry, Dadis Camara ne récupèrera sans doute jamais son fauteuil présidentiel. Rentré en urgence d’une visite officielle au Liban, le général Sékouba Konaté, Ministre de la Défense et homme clef du coup d’Etat de décembre 2008, assure désormais un intérim dont on peut douter qu’il le rendra un jour. S’il se pose en nouvel homme fort du pays, la guerre de succession n’en est pas moins ouverte : les clans se déchirent, des pans entiers d’une armée divisée pourraient éclater. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, conscient de ces dangers, le général Konaté s’est prioritairement adressé aux militaires, qu’il a appelés à discipline.

Pendant ce temps, la réaction de la communauté internationale reste, elle, encore prudente. La complaisance à l’égard de Dadis Camara et de son Coup d’Etat a exacerbé les ambitions, dans un sentiment d’impunité. Il aura fallu 10 mois et le massacre du 28 septembre pour que le monde prenne véritablement conscience de ce qui se jouait en Guinée. Et la nomination comme médiateur du Président burkinabé Blaise Campaoré a été vaine.

Or, dans cette situation explosive, la population, déjà épuisée par le règne de Lansana Conté, s’enfonce toujours un peu plus dans la pauvreté. Entre colère et impuissance, elle assiste à cette lutte des clans qui la livre à elle-même, dans le dénuement le plus total. Tandis que la junte joue un jeu dangereux en recrutant des miliciens étrangers, certains Etats voisins, déjà fragiles (Sierra Leone, Libéria, Guinée Bissau, Côte d’Ivoire), craignent des mouvements de réfugiés et une propagation de la crise, qui viendraient compromettre leurs propres efforts de paix. C’est donc en définitive toute la stabilité de la région qui est en jeu.

Ce dimanche 13 décembre, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), a proposé le déploiement d’une force de protection des civils en Guinée : c’est là un premier pas pour désamorcer la crise. Souhaitons que ce ne soit pas le dernier, et que toute la pression nécessaire sera mise sur le général Konaté pour réunir les conditions d’une transition sans nouvelles effusions de sang.

LC.

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Prince Ali

06/11/2009 · Laisser un commentaire

Ali Bongo investi Président de la République du Gabon, le 16 octobre 2009C’est fait. Après son élection controversée, le 30 août dernier, Ali Bongo Odimba a  été « sacré », vendredi 16 octobre, Président de la République du Gabon. Il prend ainsi la tête de ce petit Etat pétrolier d’Afrique centrale, à la suite de son père décédé au printemps dernier : Omar Bongo, sans doute le plus ancien et le plus trouble allié de la France en Afrique.

Continuité de la Françafrique, ses relations compromettantes, ses jeux de réseaux,  cette interdépendance occulte des politiques franco-africaines ? Le fils du « mollah Omar » a beau s’en récrier, plaidant pour « la rupture » et la « moralisation de la vie politique gabonaise », on est en droit d’en douter : ne sera-t-il pas tenté de reprendre cette coutume paternelle, qui consistait à éliminer les rivaux par la corruption, au point de philosopher : « L’opposition n’est pas chose permanente »? Après la volonté de rénovation des relations avec les anciennes colonies affichée par le candidat Nicolas Sarkozy, l’inflexion de la politique africaine de la France, marquée par le départ du rénovateur Bruno Joubert de la cellule Afrique de l’Elysée, marque bien un retour aux vieilles habitudes qui ont émaillé la Vème République.

FrançafriqueCes liens incestueux, cette ambiguïté qui fonde les relations entre la France et l’Afrique autour des intérêts stratégiques et économiques de l’Hexagone au détriment de la société africaine, Pierre Péan en brosse un tableau édifiant dans son ouvrage, Affaires Africaines. J’ai déjà pris, dans ces pages, mes distances avec ce journaliste controversé aux thèses parfois tendancieuses, et il convient donc d’analyser sa théorie avec circonspection. Force est de reconnaître, néanmoins, qu’elle fait écho à nombre de propos rapportés ailleurs…

Pris dans un tourbillon de barbouzes, de mercenaires et de sociétés écrans, on y découvre un Gabon où se constitue, au fil des ans, sous la houlette de Jacques Foccart, secrétaire d’Etat aux affaires africaines et malgaches du Général de Gaulle, un Clan prêt à tout pour préserver ses intérêts économiques et stratégiques. C’est ainsi que la rencontre à Libreville d’acteurs hors du commun, sur fond d’enjeux pétroliers, exacerbera dans ce petit pays d’Afrique, l’interpénétration des influences et la fluctuation des pôles de pouvoir. Toujours mu par les mêmes moteurs, la politique, l’argent et l’ambition, ce cocktail explosif liera indissociablement le destin du Gabon à notre Vème République.

Tout commence, donc, par cette volonté des hauts dirigeants français de garder l’Afrique francophone dans leur « domaine réservé ». Ainsi, ne craignant pas l’ingérence, le France intervient militairement en 1964 pour remettre au pouvoir le vieux Léon M’Ba, premier Président du Gabon, renversé quelques heures plus tôt par un coup d’Etat. Le sachant malade, Foccart lui cherche ensuite un successeur qui continue à préserver les intérêts de la France : son dévolu se porte sur Albert-Bernard Bongo, ancien employé des Postes et agent des services français, qui vient à Paris pour être littéralement « testé » par le Général, avant d’être élu Vice-Président en 1967, dans des conditions rocambolesques qui voient le Président M’Ba, agonisant à Paris, prêter serment à l’ambassade du Gabon.

Jacques Foccart et Omar BongoLorsqu’il accède à la magistrature suprême, à la mort de M’Ba en novembre 1967, celui qui deviendra Omar Bongo à sa conversion à l’islam a 32 ans et n’est que la « marionnette de la France ». Il ne doit sa place qu’à la « galaxie Foccart », ces réseaux d’intérêts français savamment organisés autour de lui, où l’on croise des membres des services (le SDECE, ancêtre de la DGSE), du Service d’Action Civile (SAC), des anciens de l’OAS, des Bérets Verts, et les pétroliers d’Elf. Le colonel Maurice Robert, ancien du SDECE, passé à Elf-Gabon avant de devenir ambassadeur de France à Libreville incarne ce mélange des genres.

Ce « Clan des Gabonais » constitue une véritable toile d’araignée aux ramifications tellement puissantes que, lorsque Foccart quitte l’Elysée avec l’arrivée au pouvoir de Valery Giscard d’Estaing, il survit parfaitement et parvient à poursuivre ses « coups » en marge des circuits officiels dont il s’affranchit. Les membres du Clan sont tous liés par un intérêt commun : la sauvegarde du régime. D’un côté, Bongo tient sa légitimité et sa sécurité du Clan : les militaires français et la Garde Présidentielle, truffée de coopérants hexagonaux, sont la clef de voûte et les seuls garants de son pouvoir. De l’autre, les réseaux Foccart sont sûrs de trouver en la personne du jeune président un allié fidèle qui fermera les yeux sur leurs malversations et leur diplomatie parallèle, pratiquées au nom d’une « certaine conception des intérêts de la France », qu’il défendra à coup sûr.

On n’est donc pas trop regardant sur les « services » que l’on rend au jeune maître de Libreville. Des mercenaires, à l’instar du truculent Bob Denard, sont chargés du « sale boulot » : on leur attribue nombre de coups tordus, depuis la tentative de coup d’Etat au Bénin voisin, jusqu’à l’assassinat d’opposants politiques ou d’un amant de la Première Dame…

Le colonel Bob Denard, mercenaire en Afrique (ici aux Comores en 1995)Le Président Bongo s’en accommode d’autant mieux qu’il y trouve son compte. Disposant de la clef des richesses gabonaises, il peut rapidement mettre en place un système, aux rouages huilés par la manne pétrolière, qui lui permet d’accaparer l’essentiel des ressources nationales. En offrant à Elf des marges substantielles, il crée des liens indissolubles entre le Gabon et le pétrolier français qui en devient, via la Provision pour Investissement Diversifié (PID), le principal promoteur industriel, en alimentant près de 60% du budget national. Ces poches de l’Etat, qui auraient une certaine tendance à se confondre avec celles de son Président, sans doute déjà remplies par d’avantageuses rétro-commissions… Dans son livre, Blanc comme nègre, Bongo récuse ce terme et lui préfère celui de « rémunérations » accordées par Elf-Gabon au titre de services rendus.

On le voit, les parrains français de ce Gabon indépendant ont réussi à le débarrasser des oripeaux de la démocratie et de l’éthique. Forts de leur emprise sur le Président Bongo, ils y ont mis en place un système pour défendre leurs intérêts économiques, stratégiques, militaires et énergétiques, qu’ils confondent volontiers avec ceux de la France et qu’appuient leurs puissants relais à Paris.

Pourtant, très vite, la marge de manœuvre de Bongo va s’accroître : il va prendre son autonomie pour devenir, à son tour, le véritable parrain du Clan… D’abord, force est de reconnaître qu’Omar Bongo a très vite su faire ses preuves sur le plan intérieur et s’imposer, aux yeux de la France comme du reste du monde, comme un facteur incontournable de stabilité et d’unité du Gabon. Fin connaisseur des tensions latentes dans le pays, en particulier ethniques, il sait composer avec celles-ci pour les inhiber et réduit l’opposition à force de corruption. En somme, en maintenant un système politique unipartite jusqu’en 1990, Bongo entend prévenir les dangers du multipartisme qui, dans le contexte de jeunes nations africaines encore à bâtir, constitue « un élement de désordre et de stagnation » et « cristallise les divisions » en favorisant notamment les replis ethniques. Ce faisant, il faut mettre à son crédit le climat globalement pacifique de ses 41 ans de règne, qui accroîtra sa crédibilité au plan international.

Ensuite et surtout, pour s’affranchir de la tutelle du Clan et en prendre à son tour la tête, Bongo dispose d’un atout de poids. De fait, à force d’observer les pratiques des réseaux Foccart, de subventionner les campagnes des différents partis politiques français, Bongo connaît bien des secrets. Comme ses matières premières, son silence et sa complicité ont un prix.

A ce stade, les jeux d’influence cessent d’être à sens unique. Fin connaisseur des chausse-trapes et des coups fourrés de la vie politique hexagonale, Bongo en devient un des acteurs incontournable et courtisé. Il aurait ainsi joué un rôle non négligeable dans l’affrontement entre Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing. Jusqu’alors, la politique de Libreville se décidait en France. Désormais, le Président gabonais pèsera également sur les décisions de Paris, bénéficiant  en ce sens aussi bien du noyautage de l’appareil d’Etat français par le Clan que de ses réseaux maçonniques. C’est lui, par exemple, qui impose au Président Giscard d’Estaing la nomination de l’ambassadeur de France au Gabon, Maurice Robert, en 1979. On en vient à dire que la politique africaine de la France se dessine exclusivement entre la rue Nélaton, siège d’Elf, et Libreville…

Omar BOngo et François MitterrandAu final, ce sont donc de complexes canaux de renseignements et de diplomatie parallèles qui sont à l’œuvre et l’intrication des affaires gabonaises et de la politique française qui s’affirme. En dépit des volontés de vent nouveau, la realpolitik s’impose à Paris : la défense des intérêts de la France laisse les grands principes sur le bas-côté de la route. François Mitterrand lui-même devra abandonner ses a priori initiaux sur un Gabon, « repaire de barbouzes » infréquentable, car précisément, sur cette route tortueuse, note encore Omar Bongo avec componction, « l’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur, la France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. »

Aujourd’hui, Jacques Foccart n’est plus, mais ses réseaux subsistent sous des formes diverses, et son héritier, l’ineffable avocat franco-libanais Robert Bourgi, a pris le relais. Fin connaisseur de l’Afrique et de ses dirigeants, il apparaît comme l’éminence grise, l’intermédiaire officieux de l’Elysée sur le continent noir. Quand les circuits officiels martelaient à l’envi, avant l’élection présidentielle du 30 août, qu’ « au Gabon, la France n’a pas de candidat », Bourgi prenait position – à titre personnel ! – en faveur d’Ali Bongo, « le meilleur défenseur des intérêts français dans tous les domaines ».

La preuve que la Françafrique, avec son cortège de réseaux d’intérêts et de canaux diplomatiques souterrains, a encore de belles heures devant elle…

LC.

Ecouter Robert Bourgi sur l’élection présidentielle gabonaise et la Françafrique

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Plaidoyer pragmatique pour le nucléaire

04/11/2009 · Laisser un commentaire

Centrale Nogent-sur-SeineLes récents incidents autour du nucléaire, exacerbés par les doutes émis sur la sécurité de l’EPR, entraînent une résurgence systémique d’un « antinucléarisme » primaire, qu’il convient de condamner.

Force est de reconnaître que la filière nucléaire, compte tenu de sa complexité et de la toxicité des matières radioactives, peut susciter des craintes légitimes. Tchernobyl est une réalité que l’on ne peut nier, tandis que le stockage et le traitement des déchets radioactifs constituent un véritable enjeu.

Bien sûr, les applications militaires du nucléaire peuvent mettre en danger la sécurité globale et les risques de prolifération sont à prendre avec le plus grand sérieux.

Evidemment, les coûts de construction des centrales nucléaires sont exorbitants, et la dérive budgétaire de l’EPR finlandais d’Olkiluoto nous le rappelle.

Soit. Mais il convient d’aborder ces craintes et ces réticences en toute lucidité, sans verser dans la dramatisation. A dessein, certains agitent les peurs et assènent des contre-vérités en prétendant par exemple, que le nucléaire est aussi « sale » que les énergies fossiles : l’approvisionnement en matières premières ou l’hypothétique transport des déchets contribuent certes aux émissions de gaz à effet de serre, mais dans une bien moindre mesure que les seuls rejets industriels d’une centrale à charbon classique ! Les réacteurs de quatrième génération, dits surgénérateurs, s’inscriront même, pour leur part, dans une perspective de « nucléaire durable ».

Ne jetons pas, donc, le bébé avec l’eau du bain. Il est faux, et proprement scandaleux, de dire que la filière nucléaire est dans notre pays aux mains d’une « caste d’Etat » qui en couvrirait les errements.

logo_asnBien au contraire, la sûreté nucléaire et la radioprotection font l’objet, en France, d’une surveillance extrêmement vigilante et d’un contrôle de tous les instants, exercés par un organisme indépendant créé en 2006, l’Autorité de Sûreté Nucléaire, et dont les récents incidents mis en cause ne sont que les avatars. C’est dans cet esprit là également qu’il faut comprendre les réserves émises par l’ASN et ses homologues britannique et finlandaise, au sujet du système de contrôle de l’EPR. Rien de plus.

Il convient de rappeler ici que l’accident de la tranche 4 de la centrale de Tchernobyl (une explosion d’origine chimique – non atomique – qui a permis la libération de particules hautement radioactives) est intervenu en 1986, dans une URSS déclinante et exsangue. Alors, si bien sûr le risque zéro n’existe pas, il est certain que la filière nucléaire française, gestion des déchets comprise, fait l’objet d’un contrôle permanent et d’investigations drastiques, sans passe-droits.

De même, réclamer l’abandon du nucléaire en France au nom des risques de prolifération me paraît proprement illusoire. Peut-on vraiment penser que le renoncement français empêcherait la Corée du Nord ou l’Iran de poursuivre leurs programmes militaires, quand le Pakistan, instable et potentiellement livré aux trafics, dispose des ressources et des technologies nécessaires ? Pis encore, cet abandon priverait, à terme, notre pays de l’expertise et de la légitimité pour évaluer le développement de ces programmes, ou leur opposer des alternatives civiles.

Quant aux coûts des centrales, il faut prendre conscience que le nucléaire infléchit la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles. C’est à la lumière de leur tendance haussière (et toujours plus volatile !) qu’il faut évaluer ces coûts, amortis sur la très longue durée de vie d’une centrale (à ce jour, au moins 30 ans pour celles qu’EDF met en œuvre).

Soyons donc raisonnables. Il faut évidemment encourager en parallèle le développement d’énergies renouvelables (avec, toutefois, une réserve pour l’éolien dont l’implantation géographique doit procéder d’une étude préliminaire scrupuleuse : l’électricité n’étant pas stockable, le parc éolien doit être couplé à une autre source énergétique activée en cas d’absence de vent).

Pour autant, force est de convenir, sans enthousiasme ni fanatisme, mais avec pragmatisme, que le nucléaire constitue, en l’état actuel des connaissances et de la technique, la seule solution immédiatement disponible pour réduire la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles et diminuer les émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique.

La France produit 78% de son électricité au nucléaire et son savoir-faire en la matière est internationalement reconnu. Notre pays dispose là d’un atout stratégique considérable. Ne le fossoyons pas !

LC.

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Hypocrisies soudanaises

19/10/2009 · Laisser un commentaire

Drapeau SoudanLe 4 mars 2009, la Cour Pénale Internationale lançait un mandat d’arrêt international à l’encontre du Président soudanais Omar el-Béchir, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Pourtant, depuis lors, le maître de Khartoum, au pouvoir depuis le coup d’Etat militaire de 1989, n’a eu de cesse de narguer la juridiction de la Haye, en se déplaçant librement dans  le Golfe et dans plusieurs pays d’Afrique, comme à Syrte (Lybie) en juillet 2009, au sommet de l’Union Africaine dont il a reçu, ultime pied-de-nez, le soutien officiel.

Comment en est-on arrivé à cette improbable et désastreuse situation qui met un peu plus en évidence les faiblesses d’une Cour sans moyens policiers, et qui doit donc compter sur une hypothétique coopération des Etats pour l’application des sanctions qu’elle rend ?

Le Soudan, grand comme cinq fois la France, au carrefour de l’Afrique noire et du monde arabo-musulman, recèle tous les ingrédients belligènes que l’on peut trouver en Afrique : mosaïque culturelle, religieuse et ethnique, convoitises pétrolières, agricoles ou aurifères. A l’extrême Ouest, une région périphérique mal contrôlée par le lointain pouvoir central, le Darfour. Les tensions y sont envenimées par le voisin tchadien du Président Idriss Deby, qui met tout en œuvre pour déstabiliser son ennemi Béchir, et exacerbées par des conditions climatiques propices à la sécheresse, qui encourage le déplacement des populations et les rivalités agraires.Soudan_carte

C’est ainsi qu’a éclaté en 2003 la guerre civile opposant les forces rebelles darfouries de l’Armée de Libération du Soudan (SLA) et du Mouvement pour la Justice et l’Egalité (JEM), soutenues par le Tchad, aux milices loyalistes janjawids qui se sont livrées à de terribles représailles, assorties de bombardements aveugles sur les populations. Leur politique de terres brûlées s’est soldée, selon les Nations unies, par quelque 300 000 morts et 2,7 millions de déplacés, dont 230 000 s’entassent dans des camps au Tchad. Ce sont aujourd’hui près de 4 millions de personnes qui dépendent de l’aide humanitaire apportée par les 10 000 personnels non gouvernementaux présents sur place, et évaluée à 2 milliards de dollars.

Général BéchirPour stabiliser la situation, les Nations unies ont dépêché, dans la continuité de l’Union Africaine, la Mission conjointe des Nations unies et de l’UA au Darfour (UNAMID) en juillet 2007. Parallèlement, saisie par le Conseil de Sécurité (mai 2005), la Cour Pénale Internationale lançait un mandat d’arrêt à l’encontre de l’ancien ministre de l’Intérieur Ahmed Haroun et d’un chef des milices janjawids, Ali Kosheib, pour les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés par les forces loyalistes. Le général Béchir n’en maintenait pas moins Ahmed Haroun au poste cynique de Ministre d’Etat chargé des Affaires humanitaires.

Ce cas d’espèce met en exergue les carences des protocoles de Genève, qui assignent aux Etats la responsabilité de réprimer les crimes de guerre perpétrés sur leur territoire. Or, si l’Etat est lui-même partie au conflit, comme ici, cette responsabilité devient bien entendu illusoire, et les suites données par Béchir aux inculpations de 2007 furent effectivement des leurres…

CPI_LogoCe constat est à l’origine de la création de la Cour Pénale Internationale (Traité de Rome, 1998), qui a vocation à se substituer en dernier recours à un Etat juge et partie, pour endosser cette responsabilité de justice répressive dans le cadre de crimes visant les populations (avec, donc, un spectre d’intervention étendu au-delà du seul droit de la guerre puisqu’il couvre trois chefs d’inculpation : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, les deux derniers pouvant survenir en l’absence de conflits armés).

Aussi, c’est assez naturellement que face au manque de coopération et aux provocations de Khartoum, le Conseil de Sécurité a donné toute liberté au procureur de la CPI, qui a délivré le 4 mars 2009, ce mandat d’arrêt si controversé à l’encontre du général Béchir. Très vite, cette inculpation divise la communauté internationale, entre inconditionnels du droit et pragmatiques craignant les représailles du régime.

De fait, cynique, Omar el-Béchir répond en excluant de son sol 16 ONG et en menaçant d’étendre cette mesure à l’ensemble des humanitaires présents au Darfour. Odieux maître chanteur, il sait disposer là d’un levier de poids…

L’action humanitaire est indispensable au Darfour : le départ des ONG laisserait 1,5 Million de personnes sans soin et 1 Million sans eau, tandis que l’absence de ces témoins extérieurs signifierait inéluctablement une recrudescence des massacres libres, tempérés par la présence de regards étrangers dans les camps de réfugiés.réfugiés darfour-carte

Aussi, Jean Ping, président de la Commission de l’UA, proteste que ce « mandat d’arrêt menace la paix au Soudan », tandis que l’humanitaire bien connu Rony Brauman craint une radicalisation du régime : il considère que cette décision de justice est risquée et prématurée – il faut attendre, dit-il, un accord entre belligérants avant de demander des comptes…

En face, on trouve les adeptes de l’action et les apôtres du Droit, qui s’élèvent contre l’impunité et défendent qu’en dépit des risques et des paradoxes, « Si le Droit n’est pas sanctionné, il n’y a plus de droit » : ceux qui le bafouent doivent en rendre compte.

Réfugiés darfourisS’engager dans la voie des sanctions, c’est répondre à l’attente de victimes, qui veulent voir leurs bourreaux jugés et punis.

Abandonner les poursuites au nom de l’humanitaire, c’est au contraire renoncer et instrumentaliser l’action humanitaire, comme un feu vert donné aux belligérants pour poursuivre les hostilités « puisque de toute façon, les populations sont prises en charge »…

Entre ces deux courants divergents, on trouve les ONG restées sur place et sujettes à un terrible dilemme : collaborer avec Khartoum et demander la fin des poursuites, pour pouvoir continuer à exercer leur rôle incontournable sur le terrain, ou rester ferme à l’égard du régime, au risque de se faire expulser…

L’enjeu de cette crise n’est autre que le lien entre Justice et Humanitaire. Hautement symboliques et théoriquement complémentaires, les deux domaines peuvent, on le voit, rapidement se révéler antagonistes : là où l’action humanitaire vise à limiter les souffrances, l’action judiciaire ne risque-t-elle pas, au contraire, de les favoriser par contrecoup ?

Justice et humanitaire : duo ou dualité ? Sans avoir la prétention d’apporter une réponse universelle à cette question, il convient de démêler l’écheveau soudanais à la lumière de l’hypocrisie de chacun des acteurs.

D’abord, depuis plusieurs années, les Organisations Non Gouvernementales ont, pour certaines, largement contribué à brouiller les pistes : en collaborant avec la Justice, l’Humanitaire ne transgresse-t-il pas ses principes fondateurs de neutralité et d’impartialité ? Or, après leur contribution a posteriori au travail de Tribunaux Pénaux Internationaux (Sierra Leone, ex-Yougoslavie), certaines ONG ont ici témoigné à charge dans l’enquête internationale sur le Darfour : ce faisant, elles ont mis en danger leur présence sur le terrain, qui repose précisément sur leur neutralité. Dans cette confusion propice aux amalgames, le régime soudanais a vu le spectre des Etats donateurs, soupçonnés de travailler dans l’ombre à sa perte…

Afin de ne pas tomber dans des pièges similaires à l’avenir, les ONG doivent en conséquence redéfinir leurs positions pour garantir leur impartialité et ainsi conserver la confiance des interlocuteurs intérieurs, indispensables pour accéder au terrain.

Ensuite, le procureur de la Cour Pénale Internationale, en lançant ce mandat d’arrêt inédit, à l’encontre d’un Chef d’Etat en exercice, offrait à sa juridLe Procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampoiction un retentissement médiatique inespéré pour cet organe jeune et balbutiant, fragilisé par des statuts complexes et des moyens très limités. S’engouffrant dans la brèche ouverte par le Conseil de Sécurité, et s’appuyant sur les statuts de la CPI qui lui octroient une compétence universelle sur les crimes internationaux (laquelle casse donc le Droit international qui garantit l’immunité des Chefs d’Etat lors de leurs déplacements à l’étranger), sa démarche s’inscrivait dans une double logique :

-        bien sûr, une logique de preuves reposant sur le dossier constitué par une Commission des Nations unies, et qui ne manque pas de pointer la responsabilité des dirigeants soudanais,

-        mais aussi et surtout, une logique plus contestable d’affirmation et de crédibilité : il s’agissait, avec ce coup médiatique, de justifier au monde (et en particulier aux bailleurs de fonds) l’intérêt de la CPI.

Enfin, le Conseil de Sécurité et les grands pays du monde ne sont pas exempts de tout reproche non plus. Car, en définitive, on peut se dire qu’en saisissant la CPI, puis en l’incitant à poursuivre le général Béchir, ils bottaient avantageusement en touche. De fait, en laissant libre cours à une décision à l’évidence impossible à mettre en œuvre, les grands Etats masquaient hypocritement leur manque de volonté  et prévenaient à moindres frais les accusations de désintérêt ou de délaissement à l’égard du Darfour : avec cette inculpation, ils faisaient la preuve, à destination des opinions publiques, de toute leur détermination à mettre fin au drame darfouri, tout en faisant l’économie d’une véritable action d’envergure.

Après l’action humanitaire, destinée à soulager les victimes sans pour autant nécessairement s’investir dans la résolution du conflit, vient le temps du Judiciaire : une décision sans effet, inapplicable, qui ne vise qu’à se parer des oripeaux de la bonne conscience et à opposer un symbole à une pénible et coûteuse mobilisation de moyens.

Tous ses aspects de la crise soudanaise sont pointés du doigt par les Etats africains, qui soutiennent le général Béchir et accusent la Haye de « néocolonialisme ». Pour ce qui les concerne, on peut toutefois se demander si la virulence de leur réaction ne procède pas plutôt de la crainte de voir la CPI poursuivre de nouvelles investigations au sein de leur propre pays, dans la continuité de cette jurisprudence…

Autant d’hypocrisies qui montrent en définitive que, fi d’idéalisme, Justice et Humanitaire sont tributaires de la realpolitik.

LC.

Réflexion nourrie d’une conférence donnée à l’Institut des hautes études sur les Nations unies par :

-        M. Philippe Ryfman, Professeur de Sciences Politiques à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, membre du Conseil d’Orientation de l’Action Humanitaire d’Urgence auprès du Ministère des Affaires étrangères, Administrateur de l’ONG Action contre la Faim-France,

-        M. Xavier Philippe, Professeur de Droit à l’Université Paul Cézanne Aix-Marseille II, ancien Conseiller juridique en Afrique du Sud (1994-2001), ancien Conseiller juridique du Comité international de la Croix-Rouge pour l’Europe de l’est (2004-2007)

-        M. Pierre Salignon, ancien Directeur général de Médecins sans frontières.

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Vers un nouveau multilatéralisme ?

25/08/2009 · Laisser un commentaire

Voici l’article que je cosigne dans la Lettre Diplomatique du second trimestre 2009 (LD n°86) :

Pierre Gire, Président de l'Institut des hautes études sur les Nations unies, et Johnston Barkat, Sous-Secrétaire général et Ombudsman des Nations unies« Nées au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, sous l’impulsion de quelques visionnaires, désireux de dépasser le fiasco de la Société des Nations, les Nations unies doivent aujourd’hui faire face à d’immenses défis et à la redistribution du pouvoir à la surface d’une planète de plus en plus multipolaire.

Cette situation périlleuse appelle une modernisation en profondeur du système des Nations unies. […]

Changement climatique, crise alimentaire et sanitaire, terrorisme international, crise économique et financière : tous ces défis sont cruciaux en ce qu’ils menacent l’équilibre et la stabilité du globe. Tous dépassent largement le cadre des huit plus grandes puissances et demandent donc une réponse planétaire.

Prise en compte avec l’élargissement à 20 du sommet de Londres en avril 2009, cette évidence doit maintenant se généraliser : comment, par exemple, prétendre réguler l’économie mondiale, sans l’Asie du Sud est, appelée à en devenir le cœur ? […]

Aujourd’hui, le monde est multipolaire et interdépendant […] : la régulation ne peut donc se faire de manière concertée sans la participation de ces pays émergents, désormais complètement intégrés à l’économie mondiale.

Emmenée par la Chine, l’Inde et le Brésil, l’irrésistible ascension des pays émergents conteste ainsi l’hégémonie du cercle privilégié des principaux pays occidentaux.

Dans son ouvrage The Post American World, F. Zakaria résume brillamment cette évolution, « the rise of the rest » (l’émergence du reste), et en particulier la position chinoise : « Il ne s’agit pas d’un livre sur le déclin américain, mais plutôt sur l’émergence de tous les autres. […] La Chine veut […] avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système « .

Selon M. Pierre Gire, Président de l’Institut des hautes études sur les Nations unies, il est donc « nécessaire d’adapter le système pour permettre cette intégration des marchés émergents : face à des défis qui demandent la contribution de tous, et dans lesquels tous veulent défendre leur point de vue, c’est donc bien l’avènement d’un nouveau multilatéralisme, assurant la prise en compte des nouveaux acteurs, qui s’impose. « 

[…] »

Commentaire :

Une analyse qui rejoint l’appel lancé le 21 mai dernier par le Secrétaire général Ban Ki-moon, depuis l’Université Johns Hopkins de Washington : « Nous avons besoin d’une vision nouvelle, d’actions courageuses et de partenariats solides pour affronter les défis de la paix et de la prospérité. Aussi, j’en appelle à un nouveau multilatéralisme. »

De fait, pour espérer s’imposer comme la clef de voûte de cette nouvelle gouvernance mondiale, les Nations unies doivent bel et bien se moderniser, adapter leur message universel et leur fonctionnement aux réalités du monde d’aujourd’hui. Tout juste élu, le Président Nicolas Sarkozy en avait fait « une priorité absolue pour la France : nous n’avons pas le temps d’attendre « .

Conseil de Sécurité des Nations uniesReste désormais à passer de la parole aux actes. Et l’inertie institutionnelle a tendance à prévaloir. Les avancées sont laborieuses, avec notamment une épineuse question : doit-on élargir le cercle des membres permanents du Conseil de Sécurité, dotés de ce privilège exorbitant que constitue le droit de veto ?

Nombreux sont ceux, y compris parmi les Cinq, qui concèdent sur le principe que la mise à l’écart du Japon ou de l’Allemagne, vaincus de la Seconde Guerre Mondiale, n’a aujourd’hui plus de raison d’être et porte préjudice à la crédibilité et à la légitimité des décisions du Conseil de Sécurité. Pour autant, dans la pratique, les réticences sont bien plus aigues qu’il n’y paraît et certains, Washington et Pékin en tête, ne voudraient pas voir ce privilège accordé à d’autres. Sur fond de rivalités régionales profondes, même le compromis soumis au vote de l’Assemblée Générale en 2005, consistant à mettre en place de nouveaux sièges permanents sans leur attribuer le droit de veto, n’a pas abouti. Comment réagirait la Chine, par exemple, si les velléités du Japon ou de l’Inde à intégrer le cercle des membres permanents se faisaient de nouveau plus pressantes ? L’Empire du Milieu verrait-il d’un bon œil les rapports de force en Asie ainsi modifiés ?

En juillet 1994, dans son Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies, après les bouleversements liés à l’effondrement de l’URSS et au drame yougoslave, Thierry de Montbrial écrivait : « Parler de « nouvel ordre mondial » est ajourd’hui anachronique. Le monde est déséquilibré à l’échelle d’une sinon plusieurs générations. Beaucoup de turbulences découleront de la révolution de 1989-1991. [...] Mais à côté des épreuves, il y a et il y aura des opportunités.« 

Aujourd’hui, dans le sillage de nouvelles épreuves (expansion du terrorisme, crise économique et financière…), l’avènement de ce nouvel ordre mondial est plus que jamais nécessaire. Il s’agit de mettre en place les conditions optimales d’un dialogue à l’échelle planétaire, seul à même de surmonter les défis de ce début de XXIème siècle. Après l’affrontement bipolaire de la Guerre Froide auquel a succédé une période d’ »hyper puissance » américaine, les Nations unies, seule structure de concertation légitime pour assumer ce rôle, ont donc là l’occasion de recouvrer toute leur crédibilité, en réalisant – tout au moins en partie – la prophétie du Président Jacques Chirac : « J‘ai la conviction que notre génération saura créer les institutions et les règles d’une démocratie planétaire, ouverte et solidaire » (21 mai 2003).

Dans un nouvel ordre mondial fondé sur le multilatéralisme, elles ont l’opportunité unique de s’épanouir et s’affirmer. Une opportunité à ne pas manquer.

LC.

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La corruption en Françafrique, par Pierre-Jean Gire

18/08/2009 · Un commentaire

Omar BongoLa disparition du Président gabonais Omar Bongo, le 8 juin dernier, marque bien plus que la fin d’un règne sans partage de plus de 41 ans.

Placé à la tête du Gabon avec la bénédiction de Jacques Foccart, le très discret « Monsieur Afrique » du général de Gaulle, le dinosaure Omar Bongo résumait à lui seul un système, avec son cortège d’intérêts croisés, de liens occultes et d’affaires troubles.

La Françafrique : une saga africaine intimement liée à la France. De de Gaulle à Chirac, « le plus vieil ami africain de la France » avait su se rendre incontournable : il en savait trop pour être mis au rencart. Même le Président Sarkozy, pourtant résolu à changer les relations avec l’Afrique, se fendit d’un coup de fil au vieux crocodile, le jour même de son élection, pour le remercier de ses « bons conseils », avant de clore sa première tournée officielle à Libreville. Ménager l’influence jamais démentie du Président gabonais, et céder à sa colère en expédiant aux Anciens Combattants le trop abrupt Secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, hostile à la Françafrique…

Aujourd’hui, cependant, après l’affaire dite des biens mal acquis, la disparition du doyen des chefs d’Etat africains délie les langues et c’est tout un faisceau de manipulations et de corruption qui est mis en lumière.

Mais Omar Bongo, derrière ses lunettes noires et sa moustache, n’avait pas le monopole du non-respect des lois. Tandis que le Président nigérien Mamadou Tandja vient de faire modifier la Constitution de son pays afin de briguer un troisième mandat, d’autres dirigeants africains se livrent à des coups d’Etat constitutionnels similaires : Abdelaziz Bouteflika en Algérie, Idriss Deby au Tchad, Paul Biya au Cameroun… Dans l’indifférence générale, le Président djiboutien Ismaël Omar Guelleh a annoncé qu’il briguerait un troisième mandat, au mépris de la Loi Fondamentale, et son homologue burkinabais Blaise Compaoré, arrivé au pouvoir par les armes en 1987, évoque déjà un changement constitutionnel ouvrant la voie à un cinquième mandat en 2015…

Autant de pratiques qui minent la bonne gouvernance en Afrique, cette condition indispensable au développement économique du continent, comme l’ont rappelé récemment Barack Obama et Hillary Clinton.

M. Pierre-Jean Gire au siège des Nations unies, à Bonn (2 juin 2009)Fonctionnaire des Nations unies, expert international, Pierre-Jean Gire a été un observateur privilégié de ces pratiques au Gabon, où il a dirigé, entre 1991 et 2000, l’ensemble des missions d’audit menées par les organisations internationales dans le but de préparer la privatisation d’entreprises d’Etat. Aujourd’hui Président de l’Institut des hautes études sur les Nations unies, et à quelques semaines de l’élection présidentielle au Gabon, il a accepté de me livrer son témoignage sur ce système de corruption généralisée, que le défunt Omar Bongo résumait avec componction : « Une chèvre broute là où elle est attachée.« 

« M. le Président, pour commencer cet entretien, je souhaiterais vous demander ce qui vous a amené en Afrique, et plus particulièrement au Gabon.

-        Il a fallu, en 1991, remplacer un auditeur au Gabon. J’ai donc pris sa suite. Il s’agissait de contrôler, pour le compte de différentes organisations internationales, la gestion des grandes entreprises gabonaises destinées à être privatisées. Basé à Libreville, je suis également intervenu dans le même cadre ailleurs en Afrique : au Bénin, au Congo-Brazzaville auprès du président Denis Sassou Nguesso, en République Démocratique du Congo auprès du Président Kabila, notamment.

-        Vous avez donc été en contact avec le Président gabonais Omar Bongo.

-        Absolument. Mes bureaux se situaient à la présidence. Je l’ai rencontré personnellement pour la première fois après mon audit des chemins de fer. Nous avions calculé que les fausses factures concernant l’achat de rails auraient permis de faire le tour de la Terre ! A l’évidence, le directeur, un proche de Bongo, avait pris dans la caisse… Un bandit ? Non, c’est simplement un système. Un haut fonctionnaire qui détourne de l’argent fait par ailleurs construire un dispensaire, une école, pour son village ou son ethnie. Le contexte est bien sûr particulier, mais il n’empêche que 150 personnes vont en bénéficier… C’est ce que j’ai dit au général commandant les services de renseignement gabonais, mon contact à la présidence. Il m’a alors amené le répéter à Bongo. A la fin, le Président m’a regardé et m’a dit « Toi, tu me plais…« . A partir de là, je suis en quelque sorte devenu « son Blanc« .

-        Cette simple anecdote des rails de chemins de fer laisse entendre que la corruption est institutionnalisée…

-        Là-bas, la corruption est une véritable économie. Un système encouragé non seulement par les dirigeants, mais également par toutes les puissances présentes en Afrique, qui monnaient leurs intérêts. J’ai vu tellement d’étrangers défiler dans le bureau de Bongo, que je lui ai demandé un jour en riant pourquoi moi aussi, je n’avais pas droit à ma valise pleine de billets de banque. Sur le même registre, le Président m’a naturellement répondu : « Parce que tu viens sans valise vide !« …

-        N’y a-t-il pas là une forme d’hypocrisie des puissances étrangères, qui d’un côté se livrent à de telles pratiques, et de l’autre disent encourager le développement en Afrique ?

-        J’avais l’habitude de commencer mes cours à Sciences-Po par cette phrase provocante : « Le développement est l’épitaphe du tombeau africain« . Tout le monde sait très bien que les dons destinés au développement sont significativement détournés. Et parfois de façon détestable : j’ai ainsi découvert qu’au Bénin, tandis que des bénévoles se dévouent corps et âme, la moitié de l’aide destinée aux malades du Sida est dévoyée ! Mais tout le monde ferme les yeux pour protéger ses intérêts propres…

-        Il semble cependant aujourd’hui que les Français ne soient plus en odeur de sainteté au Gabon.

-        C’est indéniable. Les Gabonais en veulent aux Français de pointer aujourd’hui le doigt sur les malversations de Bongo, avec l’affaire des « biens mal acquis », alors que ce sont eux qui ont importé la corruption au Gabon. Les jeunes générations africaines n’oublient pas que la corruption a été enseignée par les Blancs. Elles exècrent ce système, qui les a menées à la misère et au sous-développement, et en tiennent les ex-puissances coloniales, France en tête, pour responsables. Au Gabon, on veut tout simplement chasser les Français hors du pays.

-        Pour autant, il faut croire que l’élève a dépassé le maître…

-        Bien sûr : les circonstances ont été favorables, avec des institutions fragiles et des malversations encouragées depuis l’extérieur. Au Gabon, du gardien de la présidence aux plus proches conseillers du Président, tout le monde se laisse gagner par le système. Tout se monnaie. Un jour, j’ai constaté que la paye des employés d’une entreprise publique avait disparu. Réponse désarmante : « Un marabout l’a prise en promettant de ramener le double demain.« 

-        Et le Président ?

-        Le Président Bongo était particulièrement tolérant par rapport à ces pratiques. Lui non plus n’était pas en reste, d’ailleurs. Une fois, par exemple, il m’a fait convoquer en pleine nuit pour avoir écrit, dans mon rapport d’audit des Postes, qu’il manquait 30 millions de francs CFA, dont je pensais qu’ils avaient servi à financer la campagne présidentielle. A la fin de la conversation, le Président m’a tout naturellement avoué : « En fait, j’en avais pris 40 millions… Mais quelqu’un m’en a volé 10. Je veux que tu retrouves de qui il s’agit. » C’est le système…

-        Et n’aviez-vous aucun moyen de lutter contre ces pratiques ?

-        Nous nous y attachions. Mais on ne peut éradiquer un tel système. Trop d’intérêts s’y croisent. Après avoir obtenu le limogeage d’un agent comptable des Telecom qui volait dans la caisse, j’ai eu l’immense surprise de le voir me remercier, quelques semaines plus tard… Au lieu d’être limogé, il avait en fait été promu au rang d’Inspecteur Général des Finances : clairement, quelqu’un le couvrait pour qu’il tienne sa langue.

-        D’autant que mettre à jour des malversations ne devait pas être sans risque ?

-        C’est vrai. A la fin de mon séjour au Gabon, j’ai découvert un détournement impliquant le neveu du Ministre de l’Intérieur. J’ai ensuite été invité à une promenade en bateau. Comme par hasard, ma pirogue a chaviré, et j’ai clairement senti des mains m’attirer vers le fond du lac infesté de crocodiles. Un avertissement sans frais…

-        A vous entendre, on se demande quel rôle efficace peut jouer la communauté internationale en Afrique. Si tous les dons doivent subir de tels sorts…

-        Il faut être lucide. L’action des ONG sur le sol africain est souvent l’expression de la décision des Etats donateurs. C’est cette situation qui a brouillé les cartes au Soudan, et suscité la violente réaction du régime de Khartoum et l’exclusion d’ONG, après le mandat d’arrêt lancé par la Cour Pénale Internationale à l’encontre du Président Béchir. L’action de terrain est bridée par la politik business

-        Certains cherchent des solutions pour s’affranchir de cette situation. Que pensez-vous de la proposition d’organiser une loterie au profit de l’Afrique ?

-        Il faut se méfier des fausses bonnes idées. En l’espèce, c’est une ineptie qui ne fera qu’entretenir la corruption et l’aide n’arrivera jamais au peuple.

-        Comment, alors, orienter les efforts de la communauté internationale dans le bon sens ?

-        Je crois que les Nations unies ont réellement leur carte à jouer en Afrique, à condition de véritablement prendre en compte les aspirations des peuples qu’elles souhaitent aider. Il s’agit d’évoluer au rythme des populations, et non de la bureaucratie internationale. Il convient d’alléger les Nations unies du poids lourd diplomatique pour aller à l’essentiel : mettre en valeur le Conseil Economique et Social des Nations unies (ECOSOC), et s’appuyer sur les Organisations Non Gouvernementales, qui connaissent bien le terrain et ses réalités. Il faudrait notamment mieux coordonner, labelliser et contrôler les ONG. J’ose croire que cette évolution positive sera encouragée par des personnalités comme Barack Obama ou Nicolas Sarkozy, jeunes chefs d’Etat dynamiques, conscients que, si les Nations unies ne parviennent pas à relever ce défi de l’action en faveur du développement, qui est une de leurs prérogatives fondamentales, elles pourraient décliner puis tout simplement mourir.

-        Pour finir, aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles au Gabon, quels sont selon vous les enjeux du scrutin ?

-        La situation du pays aujourd’hui est délicate : la misère et le sous-développement sont criants, en dépit de vastes ressources pétrolières qui ont seulement profité à l’entourage présidentiel. Le renouveau du pays ne pourra se faire qu’après avoir liquidé tous les réseaux sulfureux qui gravitent autour du pouvoir… Vieux barbouzes, pseudo agents de renseignement, ex-policiers qui minent le pays, rongent l’économie et masquent la vérité aux décideurs. Si Omar Bongo avait un statut particulier, une sorte de père, de patriarche pour le peuple, les Gabonais sont éreintés après ses 41 années de règne. Ils veulent se débarrasser du clan Bongo et refusent l’idée d’une dynastie. Je crains fort que si Ali Ben Bongo, le fils, actuel Ministre de la Défense, est élu, le pays ne s’embrase.

-        Quel rôle doit jouer la France dans cette élection ?

-        Aucun. Absolument aucun. Tenue pour responsable des errements antérieurs, la France serait bien inspirée de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures du Gabon et de ne pas intervenir dans la désignation du prochain Président. Souvenons-nous que Nicolas Sarkozy a été sifflé lors des obsèques de Bongo. Souvenons-nous des émeutes antifrançaises en Afrique francophone, ces dernières années : en Côte d’Ivoire en 2003-2004, au Gabon déjà en 1993… Le Président Sarkozy l’a d’ailleurs compris. Il faut saluer et soutenir son attitude novatrice, sa volonté d’amorcer un virage dans nos relations avec l’Afrique et de rompre avec les vieilles habitudes de la Françafrique : les jeunes générations africaines veulent prendre leur destin en main. »

Propos recueillis le 28 juillet 2009.

LC.

Voir sur le même thème : L’après-Bongo : les messieurs Afrique ont la vie dure

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Est-il absurde de désirer l’impossible ?

19/06/2009 · Un commentaire

Voilà le sujet de philosophie sur lequel ont dû plancher les candidats du Baccalauréat scientifique, ce jeudi.

Il y a bien longtemps que j’ai quitté les classes de philosophie, et je n’aurais pas la prétention de proposer ici une solution académique : les inconditionnels du triptyque thèse – antithèse – synthèse trouveront leur bonheur dans la multitude de corrections qui doivent sans doute foisonner, à l’heure actuelle, sur Internet.

Il n’empêche que ce sujet nous interpelle tous : qui n’a pas un jour rêvé à l’impossible ?
Les lecteurs assidus de ces pages trouveront dans mon billet en date du 14 janvier 2009, Voguer vers de nouveaux horizons, certains éléments de réponse.

Au risque de me répéter, je dirai donc que, bien sûr, il est des désirs absurdes. S’engager dans une voie qui mène nécessairement à l’échec, c’est manquer de clairvoyance et se laisser entrainer dans la spirale de la frustration. Certes. Mais toute la subtilité est donc bien dans la définition de cet impossible. N’y a-t-il pas, en effet, certains impossibles qui valent la peine d’être poursuivis ? Quand bien même ne seraient-ils pas atteints, ne peut-on pas s’en approcher ?

Poursuivre l’impossible n’est pas absurde, à condition que ce désir permette le progrès : on n’atteindra sûrement pas le but final, l’idéal inaccessible, mais on contribuera tout de même à s’élever. Dans ce dépassement, certes incomplet, il y a l’espoir d’une amélioration. Il y a la perspective d’un projet, individuel ou collectif, qui permette d’avancer. Rappelons-nous que les plus grands progrès de l’humanité sont précisément nés d’un de ces paris fous.

Qui aurait pu croire, en pleine Seconde Guerre Mondiale, à l’idée du Président Roosevelt d’une Organisation des Nations unies ?
Pourtant, au lendemain de la guerre, des ruines de Stalingrad et du vacarme de Normandie, naissait l’une des plus extraordinaires constructions des hommes : « Pour la première fois dans l’Histoire de tous les peuples du monde, toutes les nations acceptaient de se réunir dans une enceinte commune pour se parler par-delà les divisions » (Nicolas Sarkozy, 25 septembre 2007, Discours d’ouverture de la LXIIème Assemblée générale des Nations unies).

Qui aurait pu croire qu’après s’être entre-déchirées pendant trois guerres, la France et l’Allemagne adhéreraient à l’idée des pères fondateurs, Robert Schumann en tête, pour fonder dès 1950 la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, puis la Communauté Economique Européenne en 1958 ? Qu’auraient répondu nos Poilus si on leur avait annoncé, dans l’âpreté des tranchées, que le couple franco-allemand serait un jour l’architrave d’une Union Européenne ?

Le Général de Gaulle disait « La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée », exaltant ainsi la force de la volonté, qui, dans bien des cas, si elle ne permet pas d’atteindre l’impossible, permet de s’en approcher.

Et comme dans une formidable coïncidence historique, ce sujet a été posé un 18 juin… Qui aurait pu croire, là encore, au pari insensé du Général, qui depuis Londres lançait sur les ondes de la BBC, un appel à la Résistance, tandis que la France, défaite par la Werhmacht, s’apprêtait à cesser le combat et que le régime était sur le point de sombrer dans la lâcheté de la collaboration ?

Il y a dans cet exemple une incitation au dépassement et à l’audace, une invitation à « aller plus loin ». La preuve que tout engagement n’est pas vain.  Balayer le désir d’impossible, dans son acception la plus générale, c’est tomber dans le renoncement et la stagnation : avec pragmatisme et lucidité, sans idéalisme naïf, il faut prendre conscience que le désir d’impossible peut être constructif.

A l’heure où les déboires du capitalisme financier et l’émergence de nouvelles puissances bouleversent la donne géostratégique,

A l’heure du retour de l’Histoire, tandis que les certitudes vacillent et que l’Humanité hésite, devant d’immenses défis, sécuritaires, environnementaux ou sanitaires,

A l’heure où, pour citer Jacques Attali, « Nous sommes à la fois en 1933 et en 1945« , entre le gouffre du repli sur soi et du renoncement, et l’espoir d’un renouveau du multilatéralisme,

Souvenons-nous que le 18 juin 1940, un général de brigade à « titre temporaire » désirait l’impossible.

Le même général qui, ce 18 juin 2009, aurait sans nul doute écrit que cela n’avait pas été tellement absurde…

LC.

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Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?

26/05/2009 · Laisser un commentaire

Drapeau-americainPatrick Artus aime la provocation. Mais au-delà du titre, ce spécialiste d’Economie internationale et de Politique monétaire, qui m’a enseigné la macroéconomie à l’Ecole Polytechnique, livre dans cet ouvrage précieux et documenté, coécrit avec Marie-Paule Virard, une analyse passionnante de la crise identitaire qui ébranle aujourd’hui les Etats-Unis.

Encore un article d’économie dans ces pages, dira-t-on ! Mais derrière ces aspects purement économiques,  toute la géostratégie et la suprématie des Etats-Unis, mises à mal par les expéditions bushiennes, sont en jeu :  les auteurs se réfèrent d’ailleurs à Paul Kennedy, qui, dès 1987 dans son Naissance et déclin des grandes puissances, constatait que « toute superpuissance dont la base économique ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger est vouée au déclin »…

Par-delà les causes de la crise et les remèdes mis en jeu, l’ouvrage dessine donc l’avenir de la planète, avec en toile de fond l’émergence de la Chine et les dangers d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’intérêt de cet essai, accessible aux non-initiés et dont je recommande particulièrement la lecture, est par conséquent bien de décrypter les enjeux du monde de demain…

Est-il trop tard pour sauver l'Amérique ?Patrick Artus l’affirme d’emblée : il ne s’agit pas d’une banale crise cyclique, mais bien d’une rupture structurelle et de l’irrémédiable fin du « modèle américain ». De fait, les Etats-Unis ont bâti leur économie sur une spécialisation productive particulièrement poussée, transférant les capacités industrielles vers les pays émergents pour se concentrer sur le high tech, les services domestiques et de pointe. Mais ce modèle « bipolaire » ne fonctionne pas : intrinsèquement peu riche en croissance, et déséquilibré car l’excédent commercial des services est trop faible pour compenser le déficit extérieur lié à l’importation de biens manufacturés.

L’emballement des délocalisations et l’impossibilité de miser sur les services à haute valeur ajoutée ont donc accru la dette extérieure des Etats-Unis, et menacé leur croissance. Pour maintenir coûte que coûte le niveau de vie, Washington a donc été condamné à soutenir la demande par le crédit et la baisse du taux d’épargne. Confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat, les Américains ont ainsi été encouragés à s’endetter par la politique monétaire expansionniste bienveillante (baisse des taux d’intérêts) de la FED d’Alan Greenspan et par des institutions financières peu scrupuleuses,  contournant et masquant les risques de solvabilité par la titrisation (ABS). En somme, ce modèle a poussé les Etats-Unis à « aller chercher le bout de croissance manquant par l’endettement et à financer au passage leur dette extérieure par la vente d’actifs toxiques au reste du monde« .

On connaît la suite : ce modèle procyclique, la dette stimulant la demande et la hausse du prix des actifs, donc encore la dette, a généré des bulles, notamment immobilières. Lorsque, avec la crise des subprimes, ces bulles ont éclaté, les défauts de remboursement des emprunts hypothécaires se sont multipliés. Avec un système de foreclosures conduisant naturellement l’Américain insolvable à rendre son logement pour se désengager de sa dette, la valeur marchande de l’immobilier s’est effondrée, et en l’absence d’épargne, a mis au grand jour le caractère artificiel et fragile de la solvabilité d’emprunts garantis par les biens détenus, donc sujets au retournement du prix des actifs. Dow Jones Industrial Average Index Chart - May 2008 to May 2009Face à de tels défauts de paiement, les banques, en difficulté, ont immédiatement coupé le crédit, phénomène aggravé par la crise de confiance liée à la dilution d’actifs toxiques partout dans le monde.

Ainsi, le piège de la dette s’est refermé : il y a bien là une rupture structurelle, et la mort du modèle de croissance américain, fondé sur la stimulation artificielle de la consommation des ménages, par l’endettement et partant, la dette extérieure.

Avec lui, c’est une partie du rêve américain qui s’effondre. L’économie réelle est touchée : l’impact social du chômage, à un niveau inédit, peut inquiéter, d’autant plus que le système américain est tel qu’avec la perte de son emploi, on perd bien souvent toute protection sociale. Avec de nombreuses familles en difficultés, la situation sociale confronte donc l’Administration Obama au défi de l’insécurité économique et des emplois précaires, de l’explosion des inégalités et de la pauvreté, à l’effondrement des plans de retraite, balayés par les pertes des fonds de pension, et à la panne de la mobilité intergénérationnelle, ce maillon fort de la méritocratie à l’Américaine, aujourd’hui bridé par l’impossibilité pour nombre d’Américains, de financer l’éducation, donc l’avenir, de leurs enfants.

ObamaOn comprend dès lors l’extraordinaire vague d’espoir qu’a suscitée l’élection de Barack Obama, dans un contexte de déprime conjugué à l’étiolement de l’image et de l’autorité morale, diplomatique et militaire de la banière étoilée.

Mais le défi d’Obama est immense. Il ne s’agit pas d’une relance keynésienne classique – de sorte que toutes les mesures contracycliques, certes indispensables à court terme, seront fondamentalement inefficientes -, mais bien de refabriquer totalement une nouvelle économie de croissance, solide et durable, sur de nouvelles priorités industrielles. Le plan de relance attache ainsi une importance particulière à une rationalisation de la politique énergétique des Etats-Unis, tournée vers les énergies renouvelables. Mais cela suppose de lutter contre la désindustrialisation actuelle et de se doter d’infrastructures dignes de nom.

Et c’est bien là que le bas blesse : comment financer l’effort de redressement, alourdi par les dépenses de transfert destinées à soutenir les chômeurs, dans un renouveau du welfare state américain ? A l’évidence, il faudrait augmenter l’épargne intérieure pour réduire les déficits extérieurs et financer ces investissements. Mais ce serait s’engager dans une récession dont les Etats-Unis ne veulent pas.

Alors, Barack Obama  « substitue la désépargne publique à la désépargne privée » : ce ne sont plus les ménages qui empruntent, mais le Trésor américain qui vend ses Bons aux banques centrales étrangères, accroissant le déséquilibre extérieur.

Dans ce cadre, Barack Obama, qui, faute d’épargne intérieure, a cruellement besoin de l’épargne du reste du monde pour son projet, bénéficie du « privilège exorbitant » que constitue le statut du dollar, monnaie commerciale de référence et monnaie de réserve. dollarsDe fait, les Etats-Unis peuvent emprunter dans leur propre devise, à faibles taux d’intérêts, et bénéficient de la démarche coopérative des Banques Centrales étrangères, qui ont tout intérêt à stimuler la demande américaine pour assurer des débouchés et des emplois à leur économie, et à accumuler des réserves en dollars, pour soutenir le cours du billet vert, et ainsi leur propre compétitivité.

C’est en particulier le cas de la Chine, condamnée, pour des raisons purement macroéconomiques, à financer le déficit extérieur américain, quels qu’en soient la taille et les intérêts, pour stopper l’appréciation du yuan renminbi. Face à la tentation du protectionnisme, inefficace du fait de la trop faible substituabilité des biens importés, qui conduirait au rationnement et à la baisse du pouvoir d’achat, un dollar faible semble donc la meilleure arme des Américains : le Secrétaire au Trésor Tim Geithner s’est d’ailleurs agacé de la sous-évaluation du yuan renminbi (RMB).

C’est toutefois compter en toutes choses sur la bonne volonté chinoise… Pour stimuler sa propre croissance, la Chine n’a certes d’autre choix que de soutenir le dollar. Mais si Pékin, premier créditeur des Etats-Unis, en venait à changer sa politique de change dans une guerre des monnaies destinée à renforcer le statut du yuan renminbi, qu’adviendrait-il ? La Chine sait disposer d’un pouvoir de rétorsion qui s’avérerait gravissime pour l’économie et la dette américaines, et la récente décision sino-brésilienne de coter les échanges commerciaux entre Brasilia et l’Empire du Milieu dans leur monnaie respective n’est pas innocente : le temps du règne incontesté du dollar n’est plus, et ce pourrait être à l’avenir source de frictions avec les Etats-Unis.

D’ailleurs, ce nouveau rapport de force s’inscrit dans un contexte plus large : l’effondrement économique rebat les cartes du capitalisme mondial et change la donne géostratégique. Profitant de la décrédibilisation de Bush et de ses réserves de cash, la Chine a pris de nombreuses participations dans des compagnies pétrolières en difficulté, et a pu obtenir, en Afrique et en Asie, en l’échange d’infrastructures et de main d’œuvre, de fortes garanties d’approvisionnement énergétique. Cette bataille sans merci sur le front des ressources rares est la preuve des ambitions chinoises : tandis que la nouvelle Administration Obama entend réinvestir le champ du leadership mondial, la Chine veut préciser son rôle géopolitique.

drapeau-chineVa-t-on donc vers un monde « postaméricain » ? L’affrontement entre Washington et Pékin est-il inéluctable ? F. Zakaria se veut mesuré en prédisant  un Post American World, où « la Chine veut certes avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système« .

Alors, est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La conclusion se veut plutôt optimiste en soulignant l’option coopérative adoptée par la Chine et le reste du monde, comme la résilience du peuple américain, son pragmatisme, sa capacité à innover pour exhiber un nouveau modèle de croissance, rentable et durable. Certes, mais en attendant, pour financer cette hypothétique « nouvelle nouvelle économie », le déficit extérieur se creuse, et la dette risque de diverger sans politique monétaire et budgétaire restrictive : des inquiétudes sur la solvabilité de Washington se font discrètement sentir. S’il ne s’agit certes plus de soutenir la consommation des ménages, mais de rebâtir une nouvelle économie productive, le monde n’en continue pas moins de financer le niveau de vie américain, car « le retour à la compétitivité des Etats-Unis est un préalable à la consolidation de l’économie mondiale« .

Il n’empêche, comme le souligne l’analyse de P.-A. Delhommais du Monde de ce lundi, qu’on cherche à sortir d’une crise née d’un endettement excessif par un accroissement du déficit extérieur et de la dette. Dans cette fuite en avant, où l’on soigne le mal par le mal, où l’on s’acharne à baisser les taux directeurs, ne crée-t-on pas les conditions idéales pour l’émergence de nouvelles bulles spéculatives ? Patrick Artus ne peut que déplorer cette démarche née du trop faible taux d’épargne des Américains. Comme il aura sans doute déploré les décisions du sommet du G20 à Londres, postérieures à son livre, qui décuplent encore les dettes, employant « pour résoudre la crise, les mêmes armes que celles qui l’ont créée » (J. Attali), dans une tentative désespérée de sauvetage et de bricolage d’un système qui, à la lecture d’Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?, semble bel et bien mort.

LC.

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