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Entrée de décembre 2008

JFK : autopsie d’un crime d’Etat

29/12/2008 · 3 commentaires

jfk22 Novembre 1963. Le 35ème président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, est assassiné dans les rues de Dallas. Quelques heures plus tard, Lee Harvey Oswald, son tueur présumé, est arrêté. Après deux jours d’interrogatoire sans aveux, alors que la police s’apprête à le transférer, il est abattu à son tour par l’obscur patron d’une boîte de nuit, Jack Ruby, qui réduit ainsi au silence ce témoin clef du meurtre.

Le monde entier est sous le choc. Les images de John John Kennedy saluant le passage de son défunt père, lors des funérailles, font le tour de la planète. john john salue son pèrePour calmer les esprits et dissiper les premières rumeurs, impliquant Castro ou Khrouchtchev, et qui risquent de précipiter une nouvelle fois, quelques mois après la crise de la baie des Cochons, l’humanité au bord du précipice nucléaire, le nouveau président Lyndon B. Johnson crée une commission d’enquête menée par le juge Earl Warren et censée faire la lumière sur cette affaire. Un an plus tard, elle livre ses conclusions : Lee Harvey Oswald, tueur désaxé et solitaire, est l’unique assassin de JFK.Warren remet son rapport au Pdt Johnson

 Quarante-cinq ans après les faits, pourtant, le crime passionne toujours : tandis que l’on s’intéresse désormais à la sécurité du président Obama, à l’origine d’un enthousiasme qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du jeune sénateur Kennedy, lors de son élection en 1960, ce qu’il est désormais convenu de qualifier de « crime du siècle », défraie encore la chronique. L’assassinat de JFK sur Dealey Plaza a marqué la naissance d’un mythe.

Si l’excellent film d’Oliver Stone, JFK, qui retrace l’enquête du procureur Garrison de la Nouvelle-Orléans, a déjà montré certaines des aberrations du rapport Warren, le livre de William Reymond, JFK : autopsie d’un crime d’état, dont je viens d’achever la lecture, constitue une démonstration remarquable. Revisitant les événements à la lumière de nouveaux documents récemment déclassés, il dissèque les conclusions Warren et en démontre, preuves à l’appui, les erreurs et les trucages. Nous voilà ainsi entraînés dans une aventure rocambolesque, au cœur de la guerre froide, où se croisent les services américains, avec en particulier le FBI du légendaire J. Edgar Hoover, directeur du Bureau entre 1924 et 1972, le KGB, les services français et leur guerre contre l’OAS, le tout sur fond de guerre du Vietnam, de tensions raciales et anticastristes, et de pressions militaro-industrielles.

Autopsie d'un crime d'EtatRécit exaltant et convaincant, l’ouvrage démontre que, ce 22 novembre, JFK a été victime d’un impitoyable complot et que l’enquête officielle, émaillée de crimes mystérieux et de disparitions inexpliquées, n’a été qu’une gigantesque manipulation destinée à camoufler la vérité pour mieux défendre le scénario officiel du tireur solitaire, qui naît curieusement dans les premières heures qui suivent le crime – comme s’il était prédéterminé.Dealey Plaza

Attardons-nous quelques instants sur cette thèse, défendue jusqu’au ridicule, par la commission Warren. Selon elle, Lee Harvey Oswald aurait tiré trois coups de feu par derrière, depuis la fenêtre du cinquième étage du Texas School Book Depository.nid-du-tireur1 En quelques minutes, il aurait ainsi déplacé, pour se dissimuler, plusieurs tonnes de cartons sans y laisser d’empreintes, fait feu sur le convoi présidentiel en un temps record, avec une arme détériorée, lui, le mauvais tireur, laissant au sol trois douilles parfaitement alignées, caché son arme, avant de descendre tranquillement, pas essoufflé le moins du monde, retirer une boisson, pour finalement croiser un agent de la police de Dallas (DPD). Il rentre ensuite chez lui, tue l’agent de police Tippit avec des balles qui ne proviennent pas de son revolver (!), a le malheur d’oublier sur place son portefeuille, et va au cinéma, où il sera interpelé. Cette absurde théorie du tireur unique venant de derrière satisfait en fait les commanditaires : elle permet de rapidement jeter un coupable en pâture à l’opinion publique, et évite l’évocation d’une conspiration, qui aurait permis de remonter aux véritables coupables.

Mais elle oblige la Commission à omettre de nombreux éléments, comme les témoins attestant de tirs de face provenant de la palissade, sur la droite du convoi, lieu où est remarquée la présence de policiers et d’agents du Secret Service – chargé de la protection présidentielle – ce qui n’est pas prévu par le dispositif de sécurité annoncé. Pis encore, elle oblige à truquer le fameux film d’Abraham Zapruder, pièce essentielle qui vient perturber les coupables, en montrant, comme le rapportent encore de nombreux témoins, la tête du président exploser à la suite d’un impact de face. Enfin, et c’est là la plus incroyable des révélations du livre : elle oblige à substituer le corps de Kennedy à bord d’Air Force One. Alors que le cadavre du président est ramené à Washington, pour être autopsié à l’hôpital militaire de Bethesda, le livre prouve que le corps est subtilisé pour être livré à une pré-autopsie ultrasecrète, de façon à dissimuler les preuves d’un tir de face (en particulier, la partie manquante du crâne du président, observation faite immédiatement après le crime par les médecins de l’hôpital de Dallas, mais plus à Bethesda, où il est seulement relevé qu’entre temps, on a mystérieusement procédé à une manipulation chirurgicale en haut du crâne…). autopsieEnsuite, viendra l’épisode rocambolesque de la disparition du cerveau du président, qui vise encore à faire disparaître toute trace d’un tir de face, ainsi que la fantastique invention de la balle « magique », dont la trajectoire relève de l’exploit balistique.

Pour rendre crédible l’hypothèse d’un seul tireur, il faut en effet qu’une seule balle soit responsable successivement de six blessures distinctes : pénétrant au-dessus de l’omoplate droite de Kennedy, elle ressort au niveau de sa gorge, reste deux secondes en suspension, oblique brutalement à droite, entre sous l’aisselle du sénateur Connally, fracture sa cinquième côte, ressort au niveau de sa poitrine, brise son poignet droit, tourne à gauche pour enfin se planter dans sa cuisse, avant d’être miraculeusement retrouvée intacte sur un brancard de l’hôpital de Dallas…Tirs selon la Commission Warren

Convaincant lorsqu’il démonte de la sorte le rapport Warren, W. Reymond s’intéresse ensuite aux véritables responsables de l’assassinat : là, les preuves se font plus difficiles à avancer et l’on tombe parfois dans la spéculation, mais l’ensemble reste cohérent et vraisemblable. Le livre met ainsi en lumière des complicités manifestes au sein du FBI, de la CIA, de la police de Dallas et du Secret Service. Ce dernier est pleinement impliqué : le choix de l’itinéraire, contraire aux règlements, avec un virage en épingle obligeant la limousine présidentielle à ralentir dans la ligne de feu, l’attitude du chauffeur, qui décèlere en pleine fusillade, contrairement à la procédure, livrant définitivement la tête de Kennedy aux tireurs, ainsi que la réaction tardive des gardes du président, qui auraient normalement dû accourir pour protéger JFK de leur corps, sont autant de preuves de la complicité du Service.JFK touché à la gorge

La police de Dallas est elle aussi associée au meurtre : ainsi, l’agent Roscoe White semble visible sur une photographie de Dealey Plaza, en train de faire feu depuis la palissade. Avant sa mort difficilement expliquée en 1971, il s’attribuera d’ailleurs le crime. Le DPD livre aussi un peu trop facilement Oswald à son assassin : comment expliquer que le tenancier d’une boîte de nuit, qui n’a officiellement rien à voir avec le crime, se trouve dans ses sous-sols alors que l’on transfère, soi-disant sous haute protection, le meurtrier présumé du président ?  J. Ruby tue OswaldComment expliquer, également, que l’on montre des photos compromettantes au suspect avant même leur découverte officielle dans son garage ? Des photos truquées qui témoignent que Lee Harvey Oswald a été victime d’un piège, et qu’on l’a réduit au silence pour ne pas qu’il le démontre : on voit ainsi apparaître, dans les mois qui précèdent, un faux Oswald qui se fait ostensiblement remarquer par ses menaces envers Kennedy.

oswaldMais le célèbre “Je ne suis qu’un pigeon” de Lee Harvey Oswald ne le disculpe pas pour autant : probable agent du FBI et de la CIA, envoyé comme taupe au sein du KGB, Oswald est bel et bien impliqué dans le crime. En effet, dans les semaines qui précèdent le meurtre, il rencontre les personnages clefs de l’affaire, que l’on retrouve dans la démonstration de Garrison : David Ferrie, Clay Shaw, Guy Banister, anciens du FBI ou de la CIA, ainsi que les anticastristes impliqués, tous unis par leur haine viscérale du communisme et, partant, de Kennedy, qu’ils accusent d’être trop laxiste envers Castro (JFK, manipulé par la CIA au moment de la baie des Cochons, veut faire fermer les camps d’entraînement anticastristes, s’attirant par là-même de solides inimitiés au sein de l’agence), et trop conciliant avec les Soviétiques. Bénéficiant de complicités au sein de leur agence, tous ont donc pu monter le crime et faire disparaître, au moment opportun, les documents les plus compromettants.

L’erreur de Garrison a été de penser, sur ces bases, que l’implication de membres du FBI et de la CIA dans le meurtre en faisait l’opération d’agences gouvernementales, alors qu’il n’est en réalité le fait que d’agents en rupture d’autorité. On comprend ici cependant le vent de panique qui s’empare du FBI et de la CIA après le meurtre : rapidement, on y comprend ce qu’il s’est réellement passé et l’on craint d’être associé, par l’intermédiaire de ces agents, au crime. La thèse du tireur solitaire est alors soutenue, et le dossier 201 de l’agent Oswald détruit, pour qu’aucun lien ne puisse jamais être établi… Le piège, préparé de longue date, peut alors se refermer sur Oswald, bouc émissaire choisi d’avance. Il est aujourd’hui d’autant plus difficile de déterminer ceux qui, au sein de ces agences, ont été directement impliqués, ceux qui savaient et ont cautionné, et ceux qui ont dissimulé les faits a posteriori. La position de J. Edgar Hoover reste à cet égard particulièrement ambiguë.

De façon surprenante, l’ouvrage révèle également une intervention des services français. Cette French Connection impliquerait en particulier un des tireurs, ancien de l’OAS, qui fera partie du seul commando arrêté derrière la palissade par le DPD et mystérieusement relâché dans les heures qui suivront. En fait, de nombreux anciens de l’OAS, se vendent comme mercenaires depuis l’indépendance de l’Algérie, et on en retrouve dans les camps d’entraînement anticastristes. Parallèlement, ils souhaitent encore assassiner De Gaulle : les services français sont donc en guerre contre ces anciens de l’OAS, en particulier en cette fin 1963, alors que le général doit visiter Mexico, où des menaces pèsent contre lui. Le contre-espionnage français a donc vent de l’opération contre Kennedy : donne-t-il suite à cette information ? S’il la transmet, il semble qu’elle ne soit pas suffisamment prise au sérieux, ou alors, que les complicités au sein des agences gouvernementales américaines aient permis de ne pas la relayer. Toujours est-il que les services français en profitent pour lancer une formidable campagne d’intoxication visant à associer l’OAS au crime et ainsi à éviter que la CIA ne la subventionne.

A ces complicités, il faut ajouter une implication de l’armée – comme dans tout coup d’Etat – pour rendre compte de la falsification de l’autopsie, et même, du président Lyndon Johnson ! On sait que le vice-président Johnson, texan, s’entendait mal avec JFK. Son attitude, ce 22 novembre, est particulièrement suspecte et sans son intervention, la subtilisation du corps à bord d’Air Force One n’aurait pas été possible. N’avait-il pas dit, la veille, ”Après demain, ces maudits Kennedy ne me gêneront plus… ” ?Lyndon Johnson prête serment à bord d'Air Force One quelques heures après le crime. A ses côtés, Jackie Kennedy, avec sa robe encore tachée de sang. Dans une pièce de l'avion, le cercueil où repose JFK, laissé seul pour l'occasion...

Impliqué, il n’est sans doute pas l’instigateur du crime : le fameux complexe « militaro-industriel », soucieux de mettre fin aux velléités de Kennedy de retirer les troupes US du Vietnam - velléités abrogées  par le président Johnson – associé aux milliardaires texans du pétrole, victimes du durcissement fiscal de JFK, annulé par son successeur, avaient les moyens et le mobile pour commanditer le crime. Monté par des agents en rupture d’autorité, tous animés par leur anticommunisme extrémiste, et réalisé avec l’aide de mercenaires, que l’on retrouve pour certains, étrangement, à Los Angeles en 1968, au moment de l’assassinat de Robert Kennedy, le complot ne laissait aucune chance au 35ème président des Etats-Unis.

 Depuis 1963, les autorités américaines se sont toujours réfusées à reconnaître la vérité : sans doute parce qu’une démocratie ne résisterait pas à cette éclatante révélation, mettant en cause l’intégralité de son système, jusqu’à l’échelon suprême. L’ouvrage de William Reymond nous emmène, par-delà le crime, dans le monde et l’Amérique des années 1960, où la menace nucléaire est prégnante et dépasse largement le seul cadre dissuasif, où la lutte contre Castro est à son paroxysme, et où les agences se livrent à bien des coups « tordus » : il nous fait revivre une aventure extraordinaire, sur fond de contre-espionnage et de manipulations. En le refermant, on est partagé entre la satisfaction d’avoir avancé sur le chemin de la vérité, et le malaise de voir ainsi mis à jour cette gigantesque manipulation opérée depuis les sommets de l’Etat, et cet impitoyable complot impliquant de hauts dignitaires du pays le plus puissant du monde.

On ne saura de toute évidence jamais ce qu’il s’est réellement passé sur Dealey Plaza ce 22 novembre 1963, et l’assassinat de JFK restera longtemps un des mystères les plus controversés du XXème siècle. Mais avec Autopsie d’un crime d’Etat, on s’approche un peu plus de cette vérité que les conspirateurs ont voulu enterrer à jamais : comme le disait John Kennedy à Berlin en juin 1963, ” la vérité ne meurt jamais“.  Quarante-cinq ans après, ses propos sonnent étrangement justes…

LC.

Le film de Zapruder :

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La réforme des institutions européennes

24/12/2008 · Laisser un commentaire

logo PFUEDans quelques jours, la France cédera la présidence de l’Union Européenne à la République tchèque.  Glacial passage de témoin entre Paris et Prague, annonce-t-on : d’un côté, Nicolas Sarkozy, qui aura marqué ce semestre de son dynamisme et de sa volonté de faire avancer l’Europe, de l’autre, le chef de l’Etat tchèque, Vaclav Klaus, qui se présente comme un “dissident européen” et a fait savoir qu’il se refusait à hisser les couleurs de l’Union sur le château de Prague. De fait, la République tchèque pourrait apparaître comme un mauvais élève de la classe européenne : elle vient seulement de faire modifier sa Constitution en vue de la ratification du traité de Lisbonne. A l’inverse, si la présidence française a commencé dans la difficulté (rejet du traité de Lisbonne par l’Irlande, polémique sur les JO de Pékin), à la faveur de la crise géorgienne puis de la crise du capitalisme mondial, Nicolas Sarkozy a affiché son volontarisme, endossant par là-même un véritable leadership européen, reconnu par l’ensemble de ses partenaires, par Barack Obama lui-même, qui saluera un président français “énergétique“, et récemment par le magazine américain “Newsweek”, qui le classe troisième personnalité de l’année. Ce faisant, voici donc la France redevenue moteur de la construction européenne, et  revenue au centre du jeu européen.

Pourtant, la situation n’a pas toujours été celle-ci. Après le  ”Non” au référendum du 29 mai 2005, entraînant dans son sillage les Pays-Bas, la France a porté un coup d’arrêt indiscutable à l’intégration européenne. Paralysée, fonctionnant sur la base du traité de Nice, inadapté à l’élargissement à Vingt-Sept membres, l’Union s’est enfoncée dans une crise institutionnelle majeure. Pour sortir de cette crise, une réforme des institutions s’impose : c’est l’objet du traité de Lisbonne, signé par les Chefs d’Etats en 2007. Il s’agit, pour l’Union, de surmonter la crise institutionnelle et identitaire qu’elle traverse, en adaptant ses organes exécutifs (le Conseil Européen, regroupant les Chefs de gouvernement, et la Commission, instance en charge de la proposition et de l’exécution des politiques communautaires), législatif (le Parlement Européen), ses procédures de décision et sa philosophie, au contexte d’élargissement et de mondialisation qui est le sien. Si le traité de Lisbonne semble donc ouvrir de nouvelles perspectives institutionnelles, le message du 29 mai ne doit pas être ignoré : il témoigne d’attentes profondes de la part des citoyens européens.

L’enjeu est par conséquent désormais double : il s’agit d’une part de doter l’Union d’institutions stables et performantes, qui lui permettront de travailler efficacement à Vingt-Sept, mais également de modifier les processus décisionnels de manière à retrouver la confiance de ses citoyens, qui semblent rejeter le modèle d’intégration actuel. Tâchons donc d’analyser d’une part comment le traité de Lisbonne se pose comme un gage d’efficacité pour l’Europe, et d’autre part de mieux décrypter le message du 29 mai.

Tout d’abord,  la réforme des institutions est absolument indispensable pour relever le défi de l’élargissement. Après le rejet du traité constitutionnel, l’Union s’est trouvée incapable de fonctionner et de s’affirmer sur le plan international. En effet, la doctrine de l’approfondissement institutionnel, en parallèle de l’élargissement, si chère à Jean Monnet, a été abandonnée au début des années 1990. Bien qu’elle revienne à l’ordre du jour dès 1996, lorsque la Commission avertit que « l’accroissement substantiel des membres de l’Union aura des effets mécaniques sur le fonctionnement des institutions », et qu’elle soit même posée comme un préalable à l’élargissement en 2000, à Nice, ces bonnes intentions ne sont pas suivies dans les faits : le traité de Nice en pose certes les bases, mais n’est pas en tant que tel « viable pour la poursuite du processus d’intégration » (Parlement Européen, 01/2006) ; il s’agit plutôt de préparer l’élaboration du projet de Constitution, rejeté l’année suivante par les Français et les Néerlandais.

Dès lors, l’Union se trouve en proie à un flottement institutionnel désastreux : elle ne peut fonctionner à 27, avec des institutions pensées pour 15.  En particulier, de graves difficultés surviennent dans la prise de décision, l’unanimité étant impossible à obtenir à 27. Par ailleurs, la règle d’un Commissaire par Etat-membre grossit la Commission à 27 unités, ce qui a pour effet de la diluer et de l’affaiblir. Ensuite, la rotation semestrielle de la présidence apparaît comme une entrave à une action d’envergure, tandis que des flottements subsitent quant aux compétences relevant de l’Union ou des Etats membres.

Sur le plan international, avec l’élargissement, le risque d’accroissement des divergences en politique étrangère est conséquent et fait craindre de nouveaux épisodes catastrophiques pour la crédibilité de l’Europe, à l’image de la crise des Balkans, qui avait souligné l’impuissance des Européens à résoudre un conflit sur leur propre continent, ou de la cacophonie de 2003 sur la crise irakienne. Il est donc impératif  d’ordonner les institutions de l’Union pour qu’elle s’exprime d’une seule voix sur la scène internationale : l’enjeu n’est autre que sa cohérence et sa crédibilité, nécessaires à son affirmation planétaire. Il s’agit de faire mentir tous ceux qui depuis trop longtemps regardent l’Europe d’un œil railleur en la qualifiant de « géant économique, mais nain politique ».

eu-flagAussi, « la réforme des institutions n’est pas une fin en soi »(Barroso, 2004) , mais une nécessité vitale.  Valery Giscard d’Estaing, grand artisan de la réforme de l’Europe, soulignera d’ailleurs en 2008, à l’Ecole Polytechnique, les dangers d’«une Europe sans institutions performantes, continent divisé et affaibli». Le “traité modificatif” de Lisbonne, d’octobre 2007, entend donc mettre fin à la paralysie qui a suivi 2005 et menacé l’Europe, car, pour reprendre la métaphore de la bicyclette chère à Jacques Delors, « Si l’Europe n’avance pas, elle tombe ». Il entend réformer les institutions en ce sens, et rendre l’Union plus efficace. Il reprend les principales avancées institutionnelles du traité de Constitution, comme le souligne P. Selal, Ambassadeur, représentant permanent de la France près l’UE : « Toutes les véritables améliorations institutionnelles qu’apportait le projet de Constitution sont en réalité maintenues. Tout ce qui était nécessaire et novateur pour le fonctionnement de l’Union est préservé. ».

D’abord, pour rendre l’Europe plus efficace, il lève le flou quant aux compétences relevant de Bruxelles et des Etats membres, et dote l’Union de méthodes de travail, de règles de vote simplifiées, et d’institutions modernes permettant le bon fonctionnement d’une Union à 27. Le vote à la majorité qualifiée est étendu et l’avènement du principe de la double majorité, permettant l’adoption d’une mesure si elle est approuvée par 55% des Etats, représentant 65% de la population, assure un processus décisionnel plus efficace. Par ailleurs, la réduction envisagée de la Commission à 18 Commissaires va lui permettre de réaffirmer son rôle et de se recentrer sur ses missions. Au plan international, le traite dote l’Union d’outils pour se faire clairement entendre dans le monde : une présidence stable de deux ans et demi permettant une continuité d’action et de représentation, ainsi qu’un seul Haut représentant aux affaires étrangères et à la PESC,  visage unique de la diplomatie européenne, qui en assurera par là-même l’unité et la cohérence. Certes rejeté par référendum par l’Irlande (qui est constitutionnellement tenue de soumettre le texte au vote populaire), le traité est néanmoins en bonne voie, dans la mesure où Dublin est désormais prête à le revoter, de la même façon qu’elle avait rejeté en 2001 le traité de Nice avant de l’approuver l’année suivante.

Sortie de l’impasse institutionnelle et, partant, relancée, l’Union doit toutefois attacher une extrême importance au message du 29 mai : de fait, le rejet du traité Constitutionnel révèle le déficit démocratique de l’Union et la volonté d’implication des citoyens européens. L’Europe a trop longtemps privilégié un fonctionnement élitiste qui l’a éloignée du peuple. Son statut particulier (J. Delors parlera d’ « OPNI », Objet Politique Non Identifié) l’empêche d’avoir un exécutif homogène (la Commission doit s’appuyer sur une trop large majorité) : elle fonctionne plutôt comme une « démocratie de consensus » qui avance progressivement par traités (c’est la théorie du spill-over, ou débordement). En conséquence, la complexité des procédures et l’absence de repères par rapport au champ politique national brouillent la compréhension de l’Europe pour ses citoyens. Ils ont l’impression que l’Union Européenne relève d’une dynamique bureaucratique bruxelloise, lointaine, élitiste et peu lisible : la confusion est accrue par le procédé des traités qui apparaissent comme autant de « bricolages » chaotiques, résultats de compromis difficiles entre Etats. Cela s’est naturellement traduit par un désintérêt, une désaffection manifestes pour l’Union Européenne : l’abstention aux élections européennes (alors que l’instauration de l’élection du Parlement au suffrage universel, en 1979, visait au contraire à rapprocher l’institution du peuple) de 2004 (55% en moyenne) et l’euroscepticisme grandissant outre-Rhin en sont les symboles les plus marquants.

Pour autant, aujourd’hui,  l’emprise croissante de l’Europe sur le quotidien suscite, chez les citoyens, une volonté de réappropriation des enjeux européens : ils exigent une Europe plus transparente et légitime. Le temps où l’Europe était le fait de quelques individualités éclairées est révolu : le « consensus permissif », où l’Europe lointaine et abstraite, désintéressait sa population n’est plus. Avec l’extension de ses prérogatives, ses ressortissants refusent désormais d’être laissés en marge de l’intégration européenne et de subir les règles venues de Bruxelles : jusque là citoyens de l’Europe, ils exigent de devenir citoyens européens et réclament d’y être impliqués (en témoigne la participation de 70% au référendum en France, à comparer aux élections européennes : 49% en 1989, 47% en 1999, 43% en 2004). Cela implique pour l’Union Européenne de se réformer en profondeur à deux niveaux pour relever deux défis majeurs.

Le défi de la transparence et de la pédagogie : il faut « expliquer » l’Europe à ses citoyens, pour ne pas laisser, comme en 2005, des enjeux conjoncturels et locaux interférer.berlaymont Il faut « rendre l’Europe palpable » pour ceux qui la perçoivent encore comme un Frankenstein bureaucratique hantant le Berlaymont de Bruxelles.

Le défi de la légitimité démocratique : il s’agit ici de renforcer le contrôle et l’accès des citoyens aux institutions. En ce sens, le traité de Lisbonne avance, en renforçant le rôle du Parlement européen, instance qui, elle, tient sa légitimité du vote populaire : il reçoit de nouvelles attributions importantes dans le domaine de la législation, du budget et des accords internationaux, tandis que le recours à la procédure de codécision (décisions prises en accord avec le Conseil) est accru. Par ailleurs, le traité élargit la participation et le droit de regard des parlements nationaux par rapport aux décisions de l’Union, par le biais du principe de subsidiarité. Enfin, il veut mieux prendre en compte les attentes sociales des citoyens, en intégrant la Charte des droits fondamentaux dans le droit européen primaire, et en instaurant un droit de pétition européen, de manière à encourager les initiatives populaires.

Par conséquent, après l’échec du projet de Constitution, véritable séisme en Europe, l’Union Européenne a su se relancer : le traité de Lisbonne, déjà ratifié par 25 des membres (à l’exception de l’Irlande qui l’a refusé, et de la République Tchèque, qui a tout juste commencé le processus de ratification) devrait entrer en vigueur dans le courant de l’année 2009 et doter l’Union de nouvelles institutions qui lui permettront de mieux fonctionner à 27, et de s’affirmer sur la scène internationale, tout en se rapprochant de ses citoyens. Si elle parvient donc à relever le défi de la réforme institutionnelle, l’Union, performante, pourra profiter des fruits de ce travail : ainsi, dans le domaine économique et financier, où ses institutions sont le plus en pointe, on a vu le succès de la BCE, extrêmement réactive face à la crise financière au mois d’octobre dernier. De ce point de vue, les élections européennes de 2009 constitueront un test, à condition que les dangers d’un scrutin une nouvelle fois brouillé par des manoeuvres politiciennes s’éloignent. Par ailleurs, à 27 membres, l’Union semble d’autant plus condamnée à progresser selon son modèle d’intégration actuel : à petits pas et de façon consensuelle, pour adapter ses institutions. Ce réformisme institutionnel par la voie des traités, semble donc s’imposer de façon inéluctable, au risque de maintenir le fossé qui s’est creusé avec les peuples. Reste donc à savoir si l’Union pourra longtemps continuer à concilier cette démarche consensuelle et intergouvernementale avec l’exigence démocratique de ses ressortissants.

LC.

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Afrique et guerres civiles

23/12/2008 · 2 commentaires

Djibouti… Après quinze jours de mer, voici donc la ville rêvée de tout marin… Quinze jours de conversations enflammées où chacun a raconté son vécu ici. Faire escale pour la première fois à “Djibout’“, c’est un peu accéder pour de bon au statut de marin : il faut avoir arpenté les longues rues ensablées et nauséabondes depuis la place Ménélik jusqu’aux confins de Balbala pour obtenir cette reconnaissance. Etrange atmosphère… Au bouillonnement désordonné, au bourdonnement des mouches et à l’odeur pestilentielle des ordures entassées ci-et-là, succèdent dès la nuit tombée la musique des bars et le regard hagard des policiers en faction au coin des rues, victimes de la drogue qui frappe icAvenue de Brazzaville, Djiboutii tous les habitants : le qat, objet de toutes les convoitises lorsqu’il arrive à Tadjourah, chaque matin, depuis l’Ethiopie voisine…

Djibouti, terre du désoeuvrement et de la débrouille où les magouilles vont bon train. Les symboles de la misère sont ici légion : la maladie, le chômage et les trafics… Au coin de l’avenue de Brazzaville, on me propose une kalachnikoff à un prix dérisoire… Et pourtant. Et pourtant, Djibouti est considérée ici comme un havre de paix et de prospérité : le pays se veut politiquement stable , tandis qu’autour, l’Ethiopie et l’Erythrée s’entre-déchirent. A l’Est, la Somalie est un Etat fantôme, divisée et en déliquescence, où la guerre civile fait encore rage. C’est donc là l’occasion de s’interroger sur ces conflits latents en Afrique, qui s’y démultiplient depuis la fin de la Guerre Froide, et maintiennent certaines parties du continent dans la misère : économie exsangue, Etat inexistant et haines ethniques… Il ne s’agit pas de sombrer dans le cliché, mais seulement de comprendre pourquoi certaines régions d’Afrique ont été, ou sont encore, si sensibles à cette dynamique destructrice qu’est la guerre civile.

Durant les dernières années de la Guerre Froide, l’Afrique s’impose comme un enjeu stratégique de premier plan entre les deux blocs. La faiblesse des Etats africains, donc leur vulnérabilité et la facilité à les manipuler, ainsi que leurs ressources minérales et leur position stratégique, vitales pour l’Occident, conduisent l’URSS à s’y implanter, notamment par le biais de l’allié cubain, première puissance étrangère sur le continent au début des années 1980, avec des interventions remarquées en Angola ou au Mozambique.
On le voit, dans la partie d’échec pour la domination du monde que se livrent Etats-Unis et Union Soviétique, l’Afrique a son rôle à jouer. A l’inverse, avec la fin du clivage Est/Ouest, l’Afrique cesse d’être un enjeu géopolitique, et se trouve marginalisée. Ce continent autrefois « convoité » est désormais l’objet du désintérêt des puissances mondiales : il est inutile de courtiser les pays africains pour augmenter le nombre d’alliés ou empêcher le rival d’acquérir de nouvelles positions stratégiques. Les Etats africains, privés de l’appui politique, économique et militaire de l’une des superpuissances, se trouvent livrés à eux-mêmes, faibles et incapables de remplir leurs fonctions régulatrices et identitaires élémentaires. Privés des profits de la compétition, et de la légitimité qu’ils en tiraient, ils se délitent au plan économique. Dans des régions à l’économie exsangue, où les armes, moins contrôlées avec la fin du conflit Est/Ouest, prolifèrent, et où les haines séculaires entre tribus, gelées par la colonisation, sont désormais réactivées, ces pays sombrent donc bien souvent dans la guerre civile.

Illustrons cette situation par l’implosion désastreuse, et aujourd’hui encore prégnante, de la Somalie : en 1969, le major général Syad Barré s’empare du pouvoir pour lancer deux ans plus tard son pays sur la voie du « socialisme scientifique », en vue d’effacer le tribalisme très marqué dans cette région de la corne africaine, divisée en nombreux clans rivaux. Avec l’affaiblissement du régime soviétique, le pouvoir du maître de Mogadiscio décroît à la fin des années 1980, tandis que les soulèvements se multiplient, pour aboutir finalement au renversement du régime début 1991. Dès lors, le pays sombre dans le chaos : la coalition rebelle se montre incapable de s’entendre sur le partage du pouvoir, et s’entre-déchire, tandis que chaque faction s’empare des stocks d’armes hérités de l’approvisionnement soviétique, et abandonnés par un Etat désormais fantôme. Fatigués par ces rivalités intestines, le Nord-Ouest somalien, à population Issak, proclame son indépendance en mai 1991, devenant le Somaliland, et plongeant d’autant plus le pays dans la crise : la guerre civile redouble et s’accompagne d’un effondrement économique qui accroît la famine. La situation conduit les Etats-Unis, dans le cadre de l’opération Restore Hope, puis les Nations Unies, à dépêcher des forces pour rétablir un gouvernement et reconstruire le pays, mais les milices tribales se refusent à toute action qui puisse donner l’avantage à l’une d’elles : le choc est dès lors inévitable entre les forces internationales de maintien de l’ordre et les combattants locaux, de sorte que les combats font rage à Mogadiscio, causant de lourdes pertes américaines et onusiennes. Aussi, décision est prise en 1994 de se désengager de ce conflit, sans véritable enjeu au plan international, et la Somalie divisée, déchirée, est ainsi abandonnée à elle-même…

C’est dire que les guerres civiles sont favorisées par la faiblesse de l’Etat : elles prennent corps dans des pays à la cohésion interne fragile, dont la source de légitimité était essentiellement exogène. En ce sens, la guerre – autrefois expression de la puissance – est désormais résultat de la faiblesse… Tâchons à présent d’en identifier les aspects spécifiques : après la Guerre Froide, les guerres civiles, redevenues des conflits purement régionaux, c’est-à-dire, dépourvus d’enjeux idéologiques à l’échelle de la planète, tendent à se développer selon une dynamique propre, qu’il s’agit ici de comprendre.

Rares sont désormais les guerres civiles à enjeu révolutionnaire, c’est-à-dire où l’impératif de mise en place d’une nouvelle société préside au conflit : parmi eux, on peut néanmoins citer  la sanglante guerre civile algérienne, dont l’enjeu était l’avènement d’un régime islamique. Ailleurs, les doctrines des mouvements armés restent floues ou syncrétiques et la plupart n’ont aucun repère idéologique : les bandes armées libériennes s’étaient dotées de surnoms dignes de la guerre des étoiles ou empruntés aux jeux vidéos !

Dépourvus du substrat idéologique de la Guerre Froide, les guerres civiles sont donc désormais principalement à caractère identitaire : elles procèdent de la volonté d’un peuple, d’une ethnie, d’un clan, à se séparer d’un autre. Elles relèvent donc en partie d’un enjeu d’autodétermination : la vie ensemble devient insupportable et donne lieu à des explosions de violence. Mais plus généralement, elles sont le résultat de la perception d’une menace : un groupe a le sentiment que son identité est menacée. Or, si, pendant la colonisation ou la Guerre Froide, les dirigeants, soutenus par la puissance coloniale ou le « super-Grand » détenaient les subventions et les clefs du pouvoir, avec l’effondrement de l’Etat, la seule source d’affiliation et de survie est l’appartenance à une ethnie, et le conflit identitaire est  donc inévitable dans ces circonstances. C’est dire que la haine intercommunautaire, sans doute latente mais jusque là contenue, éclate devant la faiblesse de l’Etat, ce qui rejoint la conclusion du paragraphe précédent. La guerre civile rwandaise relève essentiellement de cette dynamique.

Conflits en Afrique

Par ailleurs, certains conflits civils ont, depuis la fin de la Guerre Froide, était motivé par le seul appât du gain : profitant du délitement de l’Etat, certains leaders ont voulu faire main basse sur le patrimoine national. L’enjeu du conflit est dans ce cas simplement la prédation : l’or, les diamants… Il s’ensuit la mise en place de systèmes économiques très lucratifs pour les belligérants. Profitant de la guerre et du chaos économique et administratif qu’elle implique, ils se livrent à divers trafics et s’enrichissent, tandis que les populations civiles sont confrontées à la famine et au désoeuvrement : en ce sens, aucun des belligérants n’a intérêt à mettre fin au conflit, et la guerre s’auto-entretient, avec pour seule perspective le suicide national : économie exsangue, Etat absent, massacres intercommunautaires.

Cet enjeu purement économique a été au cœur du conflit au Libéria. Tout commence dans ce pays, qui est la plus vieille république indépendante d’Afrique noire, disposant de ressources naturelles (hévéas, fer, diamants) nombreuses, avec le coup d’Etat du sergent-major Doe, qui prend le pouvoir en 1980. La rébellion s’organise à l’étranger sous l’autorité de Charles Taylor, qui fonde le NPFL (National Patriotic Front of Liberia) et lance à partir de 1989 une insurrection, initialement classique, dans la mesure où elle oppose les forces loyalistes à un groupe rebelle. Les insurgés contrôlent la majeure partie du pays à l’été 1990, mais s’enlisent dans la capitale Monrovia. Cette stagnation conduit à la complexification du conflit : plusieurs mouvements de luttes armées, hostiles à Taylor, se constituent, tandis que la communauté internationale intervient pour protéger Monrovia, gelant ainsi l’avancée du NPFL. A la faveur de cette situation, on assiste à l’avènement d’une demi-douzaine de warlords, favorisé par les contentieux ethniques sous-jacents, entre Krahns et Gios : en fonction des solidarités et des alliances tribales, le champs du conflit s’étend tandis qu’apparaissent six factions politico-militaires antagonistes et que se réactivent d’anciennes autorités tribales. Opportunistes, ces seigneurs de la guerre profitent du chaos ambiant pour s’enrichir par l’exportation frauduleuses des richesses qu’ils contrôlent (fers, hévéas) : ils passent des accords avec les firmes multinationales peu scrupuleuses présentes sur le terrain, qui financent leur effort de guerre via taxes, royalties ou « droits d’exploitation » reversés en contrepartie d’un approvisionnement en matières premières à des prix très inférieurs à ceux du marché officiel. Ainsi, jusqu’en 1992, le NPFL était-il en relation d’affaires avec Firestone pour l’exploitation des plantations d’hévéas qu’il contrôlait.  Cette logique de prédation des ressources naturelles, tout en détruisant l’économie du pays (un rapport de la Banque Mondiale souligne en 1994 qu’en cinq ans, le PIB du pays a chuté de près de 100% !), exacerbe les tensions et la concurrence entre clans ennemis. Au gré de ces scissions du NPFL, suivies d’affrontements qui ne font qu’entretenir le statu quo militaire, la situation s’enlise, jusqu’à un retour précaire du calme en 1996, l’élection de Charles Taylor à la présidence en 1997 et, en 1998, le retrait de l’ECOMOG, la force de maintien de la paix envoyée par l’ONU, au terme d’un conflit qui aura coûté la vie de 200 000 personnes, et déplacé un million d’autres, au rythme d’exactions quotidiennes perpétrées en toute impunité.

A travers l’enlisement du conflit, apparaît également une autre caractéristique propre des guerres civiles post-bipolarité : elles se prolongent sans véritable but, les alliances de clans succédant aux alliances de clans, les tribus s’entre-déchirent par appât du gain sans véritable vainqueur. De telles guerres ne sont donc pas « décisives » : les acteurs s’enlisent, et, on l’a dit, se complaisent dans ces situations lucratives, les négociations aboutissent à des accords contestés et ambigus qui n’apportent aucune solution au conflit, à l’image des accords de Marcoussis, signés en 2003 en France entre les protagonistes de la guerre civile ivoirienne, mais contestés par le président Gbagbo dès son retour à Abidjan ! L’absence de véritable motivation politique de tels conflits met alors d’autant plus en évidence leur absurdité : des belligérants qui se complaisent dans la guerre donnent l’image d’un conflit qui est sa propre fin, il semble s’agir de combattre pour combattre, de tuer pour tuer, en proie à une frénésie de violence que rien ne semble pouvoir arrêter.

Ainsi, alors que tout conflit, depuis 1945, était vu au travers du prisme idéologique de la Guerre Froide, les guerres civiles qui éclatent dans le monde sont chacune mue par leur logique (ou leur absurdité) propre, sans qu’on puisse y trouver une unité : en ce sens, il y a décentralisation de la conflictualité. Outre cette mutation majeure, on assiste également à l’apparition de nouveaux acteurs. En effet, si, sous sa forme classique, la guerre civile oppose le gouvernement d’un Etat et un groupe d’insurgés, ce paradigme est aujourd’hui remis en cause : les guerres civiles africaines ont vu s’affronter une multitude de parties belligérantes, sur fond d’absence totale d’Etat. En ce sens, elles méritent le qualificatif proposé par V.-Y. Ghebali de guerres civiles déstructurées : ainsi, la guerre civile du Sierra Leone mit aux prises une série de bandes armées combattant au sein d’un Etat aux structures virtuelles.

Outre la démultiplication du nombre de belligérants, et leur extension géographique, ces conflits sont également marqués par l’apparition enfant-soldatde nouvelles catégories d’acteurs : les enfants soldats et les « mercenaires affairistes ». Tout d’abord, donc, la participation aux guerres civiles africaines, notamment au Libéria et en Sierra Leone, d’enfants s’est développée : ainsi, l’UNICEF estime qu’environ 10% des combattants de ces conflits d’Afrique de l’Ouest avaient moins de 15 ans (et certains même moins de 8 ans !), notamment au sein de la Small Boys Unit, faction du NPFL. Elle s’explique d’une part par l’avantage de disposer de combattants à faible visibilité en milieu urbain, chair à canon docile et à très faible coût – ce qui, alors que la fin de l’affrontement Est/Ouest, tarit les sources de financement extérieur, est primordial -, d’autre part, on l’a dit, par la prolifération d’armes légères et de petits calibres résultant de l’effondrement d’Etats autrefois armés par les deux blocs. En outre, esseulés et orphelins, nombre de ces jeunes combattants s’engagent volontairement : privés de tout repère (famille, école…), ils choisissent la guerre comme moyen de survie, et ce faisant rejoignent un groupe, une bande armée qui représente pour eux une nouvelle famille, avec ses codes et ses rites propres. Initiés à l’horreur, drogués, ils tuent, pillent et détruisent avec frénésie, en vue d’acquérir le respect réservé aux plus valeureux d’entre eux. Héros de pacotille, ces derniers illustrèrent le caractère pathétique et décadent d’une telle situation, en s’affublant de surnoms délirants, tels « général Jungle King » ou « Colonel Evil Killer »…

Par ailleurs, avec la fin de la Guerre Froide, les grandes puissances ont réduit leur potentiel et leur effectif militaires, tout en limitant leur intervention dans les guerres civiles, de sorte que les Etats en proie à de tels conflits, déjà très affaiblis, se sont montrés incapables de gérer la crise. Aussi, se sont établies des sociétés offrant leurs services dans ce domaine aux autorités établies de l’Etat sollicitant : conseil en stratégie et envoi de mercenaires. Ces sociétés, telles Executive Outcomes ou Military Profesional Resources Incorporated ont joué des rôles de premier plan en Sierra Leone. Ainsi, Branch Energy, filiale de la firme sud-africaine Executive Outcomes, a été directement sollicitée par l’état-major sierra léonais, au cours du conflit qui a éclaté dans le pays par contagion, à la suite des événements au Libéria : son intervention a permis de protéger la capitale Freetown, et de reconquérir les principales régions minières et diamantifères du pays, en contrepartie de trois millions de dollars par mois, et de l’exploitation des gisements libérés – ce qui, une nouvelle fois, montre combien l’enjeu économique et l’appât du gain sont prégnants dans ces conflits.

On le voit, les guerres civiles de l’après-Guerre Froide ont des caractéristiques propres, de nature à déstabiliser les grandes puissances. De fait, leur sécurité territoriale n’est pas mise en cause par de tels conflits : elles n’y interviennent que pour limiter ou contenir la violence, non remporter la guerre. A la défense du territoire national, succède la mission d’assurer la sécurité de zones de crises, de protéger les populations civiles. Or, les armées professionnelles occidentales, jusque là préparées pour l’affrontement face au grand ennemi communiste et à l’armée soviétique, se sont montrées tout à fait mal à l’aise dans de telles missions de rétablissement de la paix, confrontées à des ennemis non conventionnels, à des guérillas urbaines qui transgressent toutes les règles de la guerre classique. On peut ici revenir sur l’assassinat d’Agathe Uwilingiyimana, Premier Ministre du Rwanda, pourtant protégée par dix soldats belges du MINUAR (Mission des Nations-Unies au Rwanda), eux aussi assassinés : un tel événement reflète l’impuissance d’une force de maintien de l’ordre dans certaines conditions. De même, le fiasco de la mission américaine Restore Hope en Somalie, marquée par le lynchage de pilotes américains, traînés dans les rues de Mogadiscio, puis le retrait des troupes, soulignent la difficulté de telles opérations pour les grandes puissances.

Celle-ci procède, paradoxalement, de la dissymétrie de tels conflits : aucune contre puissance ne vient bloquer la toute-puissance du puissant, qui trébuche sur sa supériorité même. En effet, les grandes puissances confrontées aux guérillas, plus faibles sur le plan militaires, sont placées dans une situation extrêmement ambiguë que résume l’analyste israélien Van Creveld : « Si [le Grand] agit, la faiblesse même de son adversaire le place dans la position du tortionnaire et, comme la plupart des hommes ne font jamais preuve de sadisme très longtemps, il finit par se détester lui-même. La haine de soi le conduit rapidement à la désintégration, à la mutinerie et à la défaite. Les hommes [...] tuent leurs officiers, se suicident et font tout ce qu’ils peuvent pour éviter de combattre le faible. Ceux qui poursuivent le combat ne connaissent pas un meilleur sort : au retour des opérations, ils se voient traités en parias plutôt qu’en héros ». Cette difficulté et les expériences douloureuses, pour les Etats-Unis, de la Somalie, expliquent la réticence des grandes puissances à intervenir : l’inefficacité des interventions onusiennes, dans le cadre de mandats peu clairs et avec des troupes disparates et sans cohérence, n’est en réalité que le résultat de l’absence de véritable volonté des Etats membres. Ainsi, il aura fallu cinq ans, entre 1991 et 1995, pour que la communauté internationale ne daigne réellement réagir au drame rwandais, laissant le plus grand génocide depuis l’extermination des Juifs s’y tenir en 1994.

Pour autant, avec la médiatisation des conflits et l’omniprésence d’images chocs, les opinions publiques réagissent, et les grandes puissances ne peuvent rester inertes : se désengager ou se désintéresser d’un conflit serait perçue comme un feu vert donné aux belligérants pour se livrer comme ils l’entendent à leurs exactions. Plus que toute considération éthique ou humanitaire, c’est la crédibilité de leur puissance qui est en jeu… En effet, les grandes puissances ne peuvent laisser l’opinion publique s’émouvoir des ravages des guerres civiles sans réagir : elles doivent assumer leur rôle en prenant part à la résolution des conflits. Pour autant,  le rôle limité des Casques Bleus, leurs règles d’engagement extrêmement contraignantes, a miné l’efficacité des interventions onusiennes. Ainsi confrontées à des situations intenables, écartelées entre leur inefficience sur le terrain et la nécessité d’agir, les grandes puissances se sont donc mobilisées sur le plan de la « judiciarisation » des crimes contre l’humanité. Si l’intervention de Casques Bleus a révélé ses limites, l’ONU s’est investie dans la poursuite des criminels de guerre. Ainsi, ont été mis en place des tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda, et pour la Sierra Leone. Devant les difficultés rencontrées par ces tribunaux internationaux, pour des questions juridiques, a été mise en place, depuis 1998, une Cour Pénale Internationale, aux pouvoirs étendus, qui doit notamment statuer sur les crimes commis pendant les guerres civiles ougandaises, congolaises ou soudanaises. A défaut de pouvoir prévenir les crimes de guerre, les grandes puissances semblent donc désormais s’attacher à les punir.

Par conséquent, la situation de Djibouti et le décalage entre la perception qu’en a le marin y arrivant pour la première fois en escale, frappé par la misère qu’il rencontre au coin de chaque rue, et le témoignage d’autochtones qui lui rappellent le malheur plus profond de leurs voisins somaliens, appellent à s’interroger sur la dynamique des guerres civiles en Afrique. Il apparaît alors que l’effondrement du bloc soviétique a profondément bouleversé les relations internationales : le dégel qu’a constitué la fin de la Guerre Froide a réactivé la dynamique des revendications nationales, notamment dans des pays désormais privés du soutien de leur allié, et ainsi plongés dans des situations chaotiques. Pareils contextes, terreaux idéals pour l’exacerbation des tensions, ont mené à de sanglantes guerres civiles, marquées par une haine interethnique, des massacres odieux, l’affirmation d’enjeux économiques et financiers, et la démultiplication des acteurs. De telles modifications des schémas classiques de la guerre, qui semblent désormais bien loin du cadre clausewitzien, ont pris au dépourvu les grandes puissances, forcées d’assumer leur statut en intervenant sur des théâtres d’opérations nouveaux, dans des contextes inédits. Peu préparées, elles ont d’abord peiné à relever ce nouveau défi, optant pour des stratégies inadaptées à la situation. Elles doivent désormais s’attacher à mieux en comprendre la dynamique, pour surmonter leur impuissance à contenir de tels conflits, une fois les hostilités engagées, en s’efforçant de les prévenir, par la mise en œuvre de processus régionaux plus volontaires, et plus en conformité avec les réalités locales.

LC.

Catégories : Géopolitique
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Un nouveau blog

23/12/2008 · 4 commentaires

Conquis par la blogomania actuelle, me voilà donc, nouveau pion sur le gigantesque échiquier de la blogosphère… Il semble traditionnel d’ouvrir son blog en expliquant la démarche qui l’a motivé, et en présentant l’orientation qui sera la sienne : je sacrifierai donc à l’usage.

Ecrire un blog ne procède pas pour moi d’une démarche naturelle. Tenu par un devoir de réserve que je m’efforcerai de ne pas enfreindre et qui, dans une certaine mesure, se posera finalement comme un gage d’objectivité, il me paraissait en effet impossible de concilier l’écriture d’un blog où, par essence, l’auteur est appelé à s’engager, et mon statut actuel. Sauf à transformer l’exercice en un tissu de constats superficiels, sans analyses, et partant, dénué du moindre intérêt.

Pourtant, les quelques mois qui s’annoncent m’offrent la liberté de me consacrer pleinement à la réflexion et à l’écriture, et  je pense être parvenu à un compromis qui me permettra, sans enfreindre la neutralité à laquelle je suis astreint, de partager avec les lecteurs mon analyse du monde et de la société actuels, et ce faisant, je l’espère, d’offrir un éclairage nouveau qui ouvrira des pistes de réflexion.

Le premier axe de questionnement auquel j’entends m’intéresser concerne la géopolitique et la complexité du monde dans lequel nous vivons. Ambition présomptueuse, dira-t-on, mais après deux années exceptionnelles au cours desquelles j’ai eu la fantastique occasion de traverser vingt-sept pays parmi les plus divers, des côtes d’Afrique de l’Est ravagées par la misère, à la splendeur démesurée des tours de Kuala Lumpur, en passant par le développement volontaire mais chaotique de l’Inde, je pense disposer du recul nécessaire pour développer une analyse solide, qu’il m’a paru intéressant de faire partager. Je consacrerai donc un certain temps, sur la base de mes carnets de voyage, à rendre compte de la diversité et de la complexité des rivages de l’Océan Indien, où se concentre l’essentiel des défis et des enjeux du XXIème siècle : la pauvreté et la famine, la piraterie également, de la Corne de l’Afrique, les dangers d’un Afghanistan encore instable et d’un Pakistan, état nucléaire en proie à des tensions tribales délétères, l’effervescence d’une Asie du Sud-Est qui constituera dans quelques années le coeur économique de la planète.

“Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage…” Retrouvant l’état d’esprit du marin, engagé dans cette aventure humaine exceptionnelle et avide de découvrir de nouveaux horizons, je m’efforcerai de mettre en perspective les réflexions que ces pays m’ont inspirées avec leur actualité, souvent tumultueuse, toujours passionnante et enrichissante. De fait, le développement de la piraterie en Somalie ou les tensions indo-pakistanaises inhérentes aux attentats de Mumbaï, trouvent leurs sources dans les difficultés sociales ou institutionnelles criantes de ces pays, qui en font des terreaux extrêmement fertiles du brigandage ou du terrorisme.

On le voit, loin d’être égoïste, mon ambition est d’ancrer ce blog dans une dynamique d’échanges et de confrontation d’opinions : il n’y aura dans mon propos ni regrets ni forfanterie, mais seulement le constat et l’analyse lucides d’une réalité qu’il faut assumer, et j’espère que la discussion qui s’ensuivra permettra à chacun d’approfondir et d’enrichir sa réflexion.

Pour autant, je quitterai, au gré de l’actualité, ce point de vue global pour me consacrer à des problématiques plus locales  : ce sera ainsi l’occasion de s’intéresser à des questions plus européennes, institutionnelles, sociales ou sociétales. Là encore, j’espère trouver chez mes lecteurs l’écho nécessaire pour engager une discussion fructueuse.

Lieu d’échanges, “Assoun as possible” se veut donc un catalyseur d’idées : ouvrant des pistes de réflexion et offrant des éclairages neutres et lucides, j’espère pouvoir contribuer à – et également m’enrichir de –  la réflexion de tous. Bonne lecture !

LC.

Catégories : Géopolitique
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