Assoun as possible

Entrée de février 2009

De Cochin à Mumbai, de Muzaffarabad à Kaboul

24/02/2009 · Un commentaire

Fort KochiEn arrivant à Cochin en cette matinée ensoleillée de janvier 2007, ce qui frappe, ce sont les contrastes de la ville. Sur bâbord, les grandes demeures coloniales, les cahutes vétustes et les filets chinois de la Vieille Ville de Fort Kochi, marquée par l’occupation des Portugais, des Néerlandais puis des Britanniques. Sur tribord, se dressent les hautes tours de la ville moderne d’Ernakulam. Cette disparité, on la retrouve tout au long de notre séjour dans cet Etat indien du Kérala. Au coeur des quartiers d’affaires, on est frappé par le développement bouillonnant, un peu désordonné, chaotique presque, d’une économie qui s’est ouverte au capitalisme en 1991 et qui n’en finit pas de grandir. Autour, surgit vite la misère. Les mendiants. Les femmes prêtes à vendre jusqu’à leurs enfants contre quelques ruppies. Les bidonvilles… Spectacles de désolation qu’illustre le film de Danny Boyle, Slumdog Millionaire, tout juste auréolé de ses huit Oscars. Et plus loin encore, dans les campagnes, dans la jungle, on ne peut qu’être tout aussi frappé par la pauvreté criante, par le dénuement extrême de ces paysans qui travaillent pieds nus pour de bien maigres récoltes.

La voici donc, cette Inde de tous les contrastes, menée à l’indépendance par quelques hommes éclairés, Nehru et Gandhi en tête, et qui, sRue de Fort Kochii la misère y a nettement reculé ces dernières années, au bénéfice d’une classe moyenne désormais compétente et développée, n’en présente pas moins un taux de pauvreté de 50% pour un PNB avoisinant le tiers du nôtre. Perclue par des tensions ethniques sporadiques  (séparatistes sikhs, tigres tamouls), alourdie par ce système de castes d’un autre temps qui n’en finit pas d’handicaper les Intouchables (25% de la population), l’Inde devra donc impérativement surpasser ces difficultés, qu’on oublie un peu trop vite lorsque l’on proclame déjà qu’elle est une grande puissance de demain. Puissance émergente, certes, mais encore profondément marquée par un système social archaïque et une pauvreté édifiante, que ne sauraient faire oublier ses succès économiques. Force est néanmoins de reconnaître que, s’il parvient à relever ces défis, le pays du Mahatma dispose d’atouts considérables qui permettent de penser qu’à l’ère des “puissances relatives“, il a sa carte à jouer.

D’abord, car il compte parmi ses 1,1 milliard d’habitants près de 35% de jeunes de moins de 15 ans, qui l’assurent d’un dynamisme qui pourrait fuir le voisindrapeau-inde chinois, au bord du tassement démographique, tandis qu’une puissante Diaspora s’active en Afrique et aux Etats-Unis. Ensuite et surtout, car cet Etat-continent apparait de plus en plus comme une plaque tournante dans la région. A la croisée des chemins, le régime de New Delhi peut mettre en oeuvre sa vision océanique en se tournant vers l’Asie du Sud-Est et en affirmant sa puissance navale en Océan Indien, comme il souhaite le faire en multipliant actuellement les exercices avec les Marines occidentales présentes dans la région. Pour se faire entendre à l’échelle de la planète, l’Inde s’est dotée d’un appareil militaire sophistiqué, développe son programme spatial, et surtout, s’affirme comme une puissance régionale majeure sur le plan de la dissuasion nucléaire, qu’elle maîtrise depuis 1974, et qu’elle a reconnue en 1998, après les essais pakistanais. Voisin du monde arabo-musulman, elle constitue donc un interlocuteur de poids dans le cadre de la gestion de l’”arc of crisis” qui s’étend du Proche-Orient au Pakistan.

Le Pakistan, justement, avec lequel elle se dispute la région du Cachemire depuis la partition de l’Empire des Indes en 1947. Muzaffarabad est la capitale du “Cachemire libre“, la partie du Cachemire dépendant d’Islamabad, qui revendique le Jammu-et-Cachemire indien… Entre l’Inde et le Pakistan, Etats nucléaires, ces tensions font périodiquement trembler la planète. Les attentats de Mumbaï de novembre 2008 ont provoqué une nouvelle escalade dans cette crise, lorsque le premier ministre indien Sing a montré du doigt le Pakistan. En réponse, pour s’assurer du soutien occidental, le Pakistan s’est livré au chantage : Islamabad a menacé de déplacer ses troupes, qui luttent contre les talibans en Afghanistan et à l’Ouest du pays, vers les frontières du Cachemire, abandonnant ainsi un peu plus les zones tribales à elles-mêmes.

pakistanOr, aujourd’hui, ces zones tribales limitrophes de l’Afghanistan constituent sans doute la clef de la lutte contre les talibans. Zones de non-droit  que ne maîtrise plus un Etat pakistanais confronté à la crise économique, en faillite et en délitement depuis l’assassinat de Benazir Bhutto et le départ du général Musharraf, elles constituent un refuge inespéré pour les talibans. La ville de Peshawar, bastion fondamentaliste, est aujourd’hui considérée comme une “Al Qaida central“. Dans de telles régions, des mouvances terroristes comme le Lashkar-e-Taiba, associé aux attentats de Mumbai, d’ailleurs souvent créées par les services pakistanais pour lutter au Cachemire et qui échappent désormais à leur contrôle, ont toute liberté pour se développer et s’organiser. Les autorités sont si désemparées face à cette situation qu’elles ont même autorisé la semaine dernière la distribution d’armes aux populations pour lutter contre la guerrilla fondamentaliste…

Les Américains sont aujourd’hui conscients que le théâtre afghan ne peut plus être dissocié de ces zones tribales pakistanaises qui n’en sont que le prolongement. D’autant plus que  c’est par le Pakistan que transite 80% de la logistique occidentale, et que les attaques récurrentes de ces convois menacent l’autonomie des troupes stationnées en Afghanistan. Les drones PREDATOR de la CIA s’aventurent de plus en plus par-delà la frontière. Le conseiller du président Obama, Richard Holbrooke, a pour titre exact “conseiller sur l’Afghanistan et le Pakistan“…

Car, à l’évidence, l’imbrication est telle que la résolution du problème afghan passe par une stabilisation du Pakistan. Eteindre la poudrière pakistanaise, éviter l’effondrement et l’éclatement du Pakistan, requièrent lepakistan_drapeau rétablissement d’un pouvoir fort à Islamabad, pour faire face à la crise économique, à la pauvreté du pays (30%) et aux tensions ethniques, autant de causes de la crise sociale que traversent les 160 millions de Pakistanais et qui constitue un redoutable terreau de violences et de fondamentalisme. Cela suppose aussi de trouver chez les Pachtounes des zones tribales, dont le territoire s’étend de part et d’autre de la frontière, et profondément hostiles à la présence d’étrangers sur leur sol, les interlocuteurs nécessaires à une solution politique. Et le temps joue contre les Occidentaux, leur présence âttisant toujours plus le ressentiment de ces autochtones hostiles.

LC.

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Docteur Kouchner et Mister K. ?

11/02/2009 · Un commentaire

le-monde-selon-kTandis que Bernard Kouchner accompagne le président de la République à Bagdad, le livre de Pierre Péan, Le monde selon K., n’en finit pas de faire des vagues. Sans velléités judiciaires, l’auteur entend se placer sous l’angle de “l’éthique et de la morale républicaine” pour dénoncer, non pas les activités illégales de l’actuel ministre des Affaires Etrangères et Européennes, mais plutôt ce qu’il considère comme relever d’une distorsion entre l’image répandue d’un chevalier blanc au service des plus démunis, et une réalité selon lui bien plus ambiguë et empreinte de dérives affairistes.

Intéressé par les problématiques africaines, qui occupent une large partie du livre, l’ex French Doctor s’étant impliqué au Biafra, en Somalie puis au Rwanda, j’ai décidé de lire cet ouvrage. D’emblée, Péan annonce la couleur : “La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa présentation réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie et des droits de l’homme est sérieusement écornée par son comportement pratique en Afrique.” Kouchner ne serait donc pas ce French Doctor bravache et bénévole, ce héros contemporain défiant tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes, cette “version postmoderne de l’abbé Pierre dont il se proclamait d’ailleurs volontiers l’ami “.

kouchner_somalieOn nous présente au contraire un homme narcissique et va-t-en guerre, utilisant les médias pour manipuler l’opinion publique. La célèbre image du Ministre de la Santé et de l’Action humanitaire de Pierre Bérégovoy débarquant un sac de riz sur les plages de Mogadiscio en 1992, ne serait qu’un avatar de son irrésistible attraction pour les médias, engrenages de sa “mécanique compassionnelle “. As du “tapage médiatique” et de l’émotionnel, le ministre, dans une approche délibérément manichéenne et simpliste, amplifierait le poids des images et des mots, recourant d’une façon systématique au terme de « génocide » pour mieux renvoyer au traumatisme collectif de la Seconde Guerre Mondiale, et ce faisant, justifier son interventionnisme militaire et sa théorie du « devoir d’ingérence ».

Mais par-delà de tels discours enflammés et cette image de chevalier blanctoujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin “, Bernard Kouchner serait un cynique manipulateur, décrétant un peuple « victime » pour mieux servir les causes qui lui sont chères. D’abord, les intérêts américains. Car, oui, Kouchner serait démesurément atlantiste, “plus américain que les Américains “, aux accents bushistes et néoconservateurs lorsqu’il prône l’ingérence “pour faire régner l’ordre “: on le voit, sur la couverture de l’ouvrage, dans les bras de George W. Bush ; on l’imagine déjà, prêt à enfiler son treillis pour soutenir l’intervention en Irak ou bombarder l’Iran. En choisissant ainsi ses victimes, qui ne sont évidemment autres que celles qui préoccupent Washington, Kouchner manifesterait un tropisme atlantique dangereux pour la diplomatie française, et en ce nom, “braderait les outils d’influence et d’indépendance de la France” !

kouchnerAutre intérêt de Bernard Kouchner : le sien. Oui, le généreux bénévole d’autrefois serait devenu au fil du temps un personnage intéressé, n’hésitant pas à mélanger les genres pour gagner de l’argent… Dans son dernier chapitre, « L’Afrique, le fric », Péan affirme ainsi que Kouchner aurait profité de sa stature et de sa renommée, de sa nomination par Jean-Pierre Raffarin à la Direction d’Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau), pour obtenir de lucratifs contrats privés au Gabon et au Congo. Pour l’auteur, la double casquette de dirigeant public et de consultant privé est inacceptable…

En somme, l’ouvrage se livre à une entreprise de déconstruction en règle de l’icône Kouchner. Certes, je pense avoir déjà montré dans ces pages ne pas partager le principe d’intangibilité des chouchous du public. A l’évidence, Bernard Kouchner n’est ni un sain, ni un perdreau : depuis 20 ans qu’il fréquente les arcanes du pouvoir et les palais de la République, il en connaît les ficelles et son poste l’oblige de fait aujourd’hui à abandonner certains de ses idéaux au nom de la realpolitik.

Certes, mais peut-on pour autant attaquer de la sorte un ministre de la République, en procédant par insinuations, en développant un ton délibérément insidieux, et à dire vrai, malsain, sans pour autant apporter de preuves ? La démarche est quand même un peu trop facile : l’auteur, lui, n’a jamais mis les pieds au Rwanda.

Pierre Péan assume sa subjectivité. Dès les premières pages, il annonce ne pas partager pour Bernard Kouchner “l’enthousiasme dont la grande majorité de nos concitoyens font preuve à son endroit” : le livre sera donc bien à charge. Mais à vouloir faire flèche de tout bois, l’ouvrage, qui pourtant permet une réflexion pertinente sur le droit d’ingérence – en soulignant les dérives qu’il peut amorcer, le danger de “guerres humanitaires” détournant la noble cause humanitaire dans le seul but militaire, l’irréductibilité d’un problème politique à une solution armée  – se décrédibilise. S’il pose parfois les bonnes questions – comme sur le régime rwandais de Paul Kagame, et les accusations de complicité de génocide qu’il colporte à l’encontre de la France -, Péan, en voulant systématiquement jeter l’opprobre sur le French Doctor, apporte les mauvaises réponses, tombe dans la mauvaise foi, la contradiction et l’excès. kouchner_ockrentAinsi, après un passage troublant sur la realpolitik rwandaise du Quai d’Orsay, l’auteur consacre un chapitre incendiaire à Christine Ockrent. Que vient faire là l’incompétence journalistique de Mme Kouchner ? Dans ces quelques pages, qui s’écartent manifestement du thème annoncé, Péan adopte bel et bien le ton excessif d’un règlement de comptes

A vouloir tout exploiter, le livre se transforme en un fourre-tout déplorable. A trop vouloir souligner les contradictions du fondateur de Médecins du Monde, c’est l’auteur lui-même qui tombe dans la contradiction. Le voici qui s’indigne des “vertiges américanolâtres” de Kouchner, mais qui lui reproche dans le même temps de s’être engagé au Biafra sous les ordres de Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de l’Elysée, pour défendre les intérêts de De Gaulle contre Lagos, soutenu par les Etats-Unis, ou bien qui regrette que, sur le dossier rwandais, le ministre Kouchner se soit d’abord rangé derrière le président Mitterrand pour appuyer le président francophone Habyarimana face à Kagame, indirectement soutenu par Washington. Le voilà qui souligne que Kouchner a usurpé la paternité du « devoir d’ingérence », mais qui est aussi le premier à dénoncer les dérives de « son » devoir d’ingérence…

Péan le sait : les accusations sont graves, et fondées ou pas, ce “pamphlet venimeux” porte un coup à sa cible. Comme le dit le proverbe  “Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose “. Comme le cite l’auteur lui-même : “C’est la première affirmation qui compte. Les démentis n’ont aucune efficacité.” Alors en fin de compte, se pose une question : pourquoi un tel acharnement ?

kagameLa principale motivation anti-Kouchner de Péan est politique : vouloir renouer les relations diplomatiques avec le Rwanda de Paul Kagame. L’auteur admet que cet épisode l’a poussé à écrire le livre : de longue date, il s’intéresse au Rwanda, et en a fait un ouvrage controversé, Noires fureurs, blancs menteurs, dans lequel il soutient, contre Bernard Kouchner, la thèse du “double génocide” selon laquelle Tutsis comme Hutus se sont livrés à d’horribles massacres ethniques. Il s’indigne que la realpolitik du locataire du Quai d’Orsay s’abaisse à se rapprocher du régime autoritaire de Kigali, dont les accusations salissent la France, et accessoirement incriminent Pierre Péan lui-même, associé par le rapport Mucyo à une tentative d’enlèvement… En somme, il lui est insupportable de voir que la “cause tutsie” épousée par Kouchner soit désormais portée par la France.

Est-ce une explication suffisante ? Je ne le crois pas. Tout au long du livre, j’ai été marqué par des remarques insidieuses, des relents nauséabonds dont j’ai constaté a posteriori qu’ils avaient également indigné nombre de commentateurs, à commencer par Kouchner lui-même. On fronce d’abord les sourcils lorsque, se livrant à une basse psychanalyse de sa cible, Péan explique qu’il faut voir dans la “double judéité” de Kouchner le moteur de ses actes : hanté par la Shoah, il irait “vers les minorités au nom d’un « Plus jamais ça. » “…

Plus tard, sur le Darfour, Péan se dresse contre la vague d’indignation made in America que ce drame a suscitée en France. Et de s’attaquer à ceux qui s’en sont fait l’écho : organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France), Glucksmann, Bernard-Henri Levy, et Philippe Val, “pour qui la liberté d’expression doit être absolue quand il s’agit de critiquer les musulmans ou les catholiques, mais la plus étroite, voire nulle, pour ceux qui critiquent Israël“. Dans un même panier, ces associations, ces intellectuels juifs, ces soutiens des Etats-Unis et d’Israël : aux yeux de l’auteur, tous se liguent à Washington et Tel-Aviv et utilisent le Darfour pour tenter de renverser le régime de Khartoum.

L’attaque se poursuit dans le chapitre intitulé «Weltanschauung», présentant la vision du monde du ministre. kouchner_livniSur le Proche-Orient, derrière une neutralité de façade, imposée par son judaïsme, il serait un proche d’Israël et un ami de Tzipi Livni (chef de la diplomatie israélienne) : Doctor honoris causa de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Kouchner aurait été l’instigateur et l’artisan entêté et intéréssé du rapprochement entre l’Union Européene et Tel-Aviv.

Pierre Péan a bien sûr la liberté de s’opposer à la politique d’Israël, mais au lieu de placer la discussion sur le plan de la géopolitique, voire de l’humanitaire, il adopte un ton extrêmement gênant et ambigu, revenant toujours à la “judéité” de Kouchner pour expliquer son attitude et ses intentions. Alors, lorsque, enfin, l’auteur se livre, lorsqu’il dévoile son véritable message, le doute n’est plus permis. L’heure n’est plus aux soupçons mais à l’indignation.

bhlCar, là voici la thèse de Péan : placé sous la “caution intellectuelle” de Bernard-Henri Levy, avec lequel il partage le même tropisme américain, Bernard Kouchner incarne la “contre-idée de la France “. Derrière celui qui ne se lève pas pour son hymne national, se cache un homme qui n’aime pas son pays, et dont la fidélité va à un autre Etat.  Levy (c’est ainsi qu’il désigne BHL…) et Kouchner, suppôts de Washington, c’est l’anti-France, la haine du gaullisme et des valeurs de la République française, le rejet d’ “une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral “… Accusation venue d’un autre temps, qui renvoie à la campagne antisémite de Staline à l’encontre des « cosmopolites sans racine»,  juifs soviétiques accusés de manquer de patriotisme…

Oui, l’impression générale le laissait soupçonner, l’orientation finale en est la preuve. Péan aura beau quitter tous les plateaux de télévision et de radio du monde, s’affliger d’un tel retournement des rôles qui le propulse à son tour sur le ban des accusés, comme s’il était surpris de devoir faire face, après tant d’attaques haineuses, à une riposte brutale.

Pour conclure, je dirai que, si j’admire la diversité et les aventures qui ont marqué la vie du Docteur Kouchner, je n’en suis pas pour autant  un inconditionnel, et j’ai donc abordé l’ouvrage dépourvu d’a priori. J’en rapporte mes impressions sans vouloir me faire à tout prix l’avocat du Ministre. Mais force est de reconnaître que l’outrance des accusations de Péan en annihile la pertinence éventuelle, et qu’outre une réflexion intéressante sur le devoir d’ingérence que j’ai déjà signalée, le seul intérêt de ce livre, dont les connotations pernicieuses et les glissements nauséabonds l’inscrivent dans la continuité de Noires fureurs, blancs menteurs, poursuivi en justice pour « complicité de diffamation raciale » et  « complicité de provocation à la haine raciale », consiste à nous replonger dans le contexte géopolitique des guerres civiles africaines et dans les Balkans, dont Bernard Kouchner a été le témoin privilégié. Pour le reste, je ne saurais le conseiller qu’à ceux des lecteurs soucieux de se faire leur propre avis sur la question.

LC.

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Tempêtes de la misère

04/02/2009 · Un commentaire

flag-madagascarJe comptais poursuivre mon périple maritime dans les eaux troubles du Golfe d’Aden, au large du Pakistan, croisant les bâtiments engagés dans la lutte contre le terrorisme, pour le compte de l’Opération Enduring Freedom. Mais les événements du sud de l’Océan Indien, à Madagascar, m’incitent à me projeter plus avant, oubliant temporairement des aventures asiatiques sur lesquelles je reviendrai plus tard.

La Grande Ile est en effet secouée depuis quelques jours par une grave crise politique qui oppose le président Marc Ravalomanana au jeune maire de la capitale Antananarivo, Andry Rajoelina.A. Rajoelina Ce dernier, après la fermeture par le pouvoir de sa chaîne de télévision privée, en a appelé au soulèvement populaire contre la “dictature” en place. Les émeutes qui ont agité l’île toute la semaine dernière ont causé la mort d’au moins soixante-huit personnes, et entraîné le pays dans une spirale de pillages et de chaos. Le mouvement semble toutefois s’essouffler ces derniers jours : en lançant une procédure de destitution à l’encontre de Ravalomanana, puis en s’autoproclamant « responsable suprême », Rajoelina est sans doute allé trop loin. Le voici victime des foudres présidentielles et déchu de son mandat de maire…

carte_madagascarPourtant, le parallèle entre l’avénement de cet opposant au pouvoir et l’ascension de Ravalomanana en 2002 est saisissant. Alors maire de la capitale, l’actuel président avait accédé à la magistrature suprême à l’issue de longues semaines de troubles et d’incertitudes qui l’avaient opposé au président Ratsiraka, au pouvoir entre 1975 et 1993, puis entre 1997 et 2002, et aujourd’hui en exil en France. Après s’être lancé sur la voie socialo-marxiste, conduisant l’île à la ruine, Ratsiraka, l’amiral rouge – c’est un officier de marine formé à l’Ecole Navale en France – s’était finalement rapproché de notre pays, jamais indifférent au sort de son ancienne colonie, où il compte plusieurs dizaines de milliers de ressortissants.

Dans son passionnant ouvrage Alindien, l‘amiral Mérer raconte d’ailleurs comment les forces françaises de l’Océan Indien avaient été mises en alerte en 2002. fazsoiNul doute qu’aujourd’hui encore, sous l’égide du général commandant les forces françaises du Sud de l’Océan Indien (FAZSOI), on s’active. Car, comme toujours, la crise politique qui s’amorce réactive les rivalités entre côtiers et habitants des hauts plateaux. Tensions internes et acharnement des cyclônes, Madagascar semble décidément condamnée à l’indigence. A l’évidence, la colère populaire qui éclate aujourd’hui comme hier, qui s’exacerbe de façon cyclique, n’est que l’expression de la rancœur d’un pays épuisé par des années d’une misère que les crises politiques, comme celle qu’il traverse actuellement, ne font rien pour arranger…

M. RavalomananaMarc Ravalomanana. J’ai eu l’occasion de rencontrer cet homme, à bord de la Jeanne d’Arc, le 20 mars 2007, lorsqu’accompagné de ses ministres, il vint nous remercier de l’aide humanitaire que nous apportions à son pays, lourdement touché quelques jours plus tôt par le cyclone Indlala. Flash back…

Le 16 mars, à La Réunion, la Jeanne d’Arc bruisse de rumeurs étranges. Le cyclone passé quelques jours plus tôt sur l’île Bourbon aurait poursuivi sa route et ravagé la côte est de Madagascar. IndlalaTrès vite, on sent s’envoler l’escale prévue à Mayotte, ce petit bout de France perdu dans le canal du Mozambique. Tant pis pour la plage et les tortues. La Jeanne d’Arc, habituée des missions humanitaires après son intervention dans le cadre de l’opération Beryx en Indonésie, consécutive au tsunami asiatique, ira bien à Madagascar. Notre départ de la Réunion est différé, pour embarquer 37 tonnes de fret humanitaire, les deux hélicoptères Panther du Floréal se joignant à nous pour compléter le dispositif. Le 18 au matin, je rends compte des dégâts au général commandant les FAZSOI : d’après les toutes dernières informations, des vents de 200km/h accompagnés de pluies diluviennes ont détruit à plus de 40% la ville côtière d’Antalaha. Ce sera notre destination. Le Floréal est envoyé en reconnaissance et les photos qu’il nous fait parvenir ne sont guère engageantes : routes impraticables, ponts effondrés, habitations détruites, villages inondés et coupés du monde, sans eau ni électricité… La Croix-Rouge, dont nous embarquons un détachement, craint une flambée d’épidémies et une recrudescence de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, du fait des ravages subis par les cultures.Antalaha inondée

Cap sur Antalaha, par une mer que les vents du cyclône agitent encore : les vagues ont atteint 7 mètres au plus fort de la tempête. Panther acheminant le fret humanitaire vers la terreLe 19 au matin, au large de la ville sinistrée, commence l’incessant ballet des hélicoptères qui transfèrent au sol les tonnes de tentes, de machines d’épuration et de médicaments… Le spectacle à terre est édifiant. Les eaux se sont retirées, révélant la catastrophe.  Les carcasses de modestes navires de pêche éventrés, échouées tout le long du littoral. Les maisons délabrées, aux toits arrachés. Et, partout, ces enfants pieds nus qui accourent au bruit des hélicoptères, pour quémander quelque vivre. C’est le choc de la réalité.

DestructionsComme à Djibouti, on a là sous les yeux, tangible, la misère dans sa plus simple expression : ce ne sont pas des photos ou des chiffres. A quoi bon savoir, comme l’indique le rapport 2008 du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), que j’ai sous les yeux en vue de mes futures fonctions, que Madagascar occupe le 143ème rang mondial (sur 177) en matière d’Indicateur de Développement Humain (IDH), à quoi bon s’émouvoir à l’envi,  dans la tranquillité de son salon, sur ces statistiques désastreuses, qui montrent par exemple que 60% des habitants vivent avec moins d’un dollar par jour, que 40% de la population est sous-alimentée, ou que l’espérance de vie ne dépasse pas 57 ans, si l’on ne prend pas conscience qu’elles cachent une réalité, un véritable drame humain. Que derrière ces rapports, il y a des Malgaches désespérés. Le regard de ces enfants vaut à mon sens tous les chiffres du monde.Drop Zone (Antalaha)

Asp. Assoun / EV1 Galouzeau de Villepin transférant le fret humanitaireIl n’y a là ni sensiblerie ni amertume, mais simplement le constat lucide d’une réalité dont il faut avoir conscience. La misère de Madagascar est connue des marins. Ils savent qu’Antsiranana (Diego-Suarez), pointe nord de la Grande Ile, où les bâtiments français font généralement escale, est aux mers du Sud ce que Djibouti est à la Mer d’Arabie. Une terre de désoeuvrement où tout se monnaye. Mais le choc de cette pauvreté parfois insoutenable n’en est pas moins rude : on se sent bien impuissant devant ce spectacle, mais aussi fier de pouvoir, modestement, participer à cette opération humanitaire, contribuer un tant soit peu à améliorer la condition des autochtones.

Indlala aura fait en définitive quatre-vingt morts et près de 200 000 sinistrés… Continuant sa course par-delà Antalaha, il frappera dans les jours suivants le golfe de Maroensetra, plus à l’Ouest, causant des dégâts matériels et agricoles dramatiques dans ces régions déjà épuisées par la pauvreté. Nos impératifs nous obligeront cependant à quitter la zone, laissant à l’Armée de l’Air le soin de poursuivre et d’étendre notre travail.

Jeanne d'Arc quittant les eaux malgachesQu’est-il advenu de ces enfants au regard si triste ? En quittant les eaux malgaches, sous les étoiles de ce ciel du Sud envoûtant, c’est bien pour eux que l’on a une dernière pensée…

Quinze jours plus tard, le 3 avril, le cyclône Jaya, septième de la saison, s’abattra pourtant à son tour sur l’Est de Madagascar, terre décidément honnie des cieux…

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