Assoun as possible

Entrée de mai 2009

Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?

26/05/2009 · Laisser un commentaire

Drapeau-americainPatrick Artus aime la provocation. Mais au-delà du titre, ce spécialiste d’Economie internationale et de Politique monétaire, qui m’a enseigné la macroéconomie à l’Ecole Polytechnique, livre dans cet ouvrage précieux et documenté, coécrit avec Marie-Paule Virard, une analyse passionnante de la crise identitaire qui ébranle aujourd’hui les Etats-Unis.

Encore un article d’économie dans ces pages, dira-t-on ! Mais derrière ces aspects purement économiques,  toute la géostratégie et la suprématie des Etats-Unis, mises à mal par les expéditions bushiennes, sont en jeu :  les auteurs se réfèrent d’ailleurs à Paul Kennedy, qui, dès 1987 dans son Naissance et déclin des grandes puissances, constatait que « toute superpuissance dont la base économique ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger est vouée au déclin »…

Par-delà les causes de la crise et les remèdes mis en jeu, l’ouvrage dessine donc l’avenir de la planète, avec en toile de fond l’émergence de la Chine et les dangers d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’intérêt de cet essai, accessible aux non-initiés et dont je recommande particulièrement la lecture, est par conséquent bien de décrypter les enjeux du monde de demain…

Est-il trop tard pour sauver l'Amérique ?Patrick Artus l’affirme d’emblée : il ne s’agit pas d’une banale crise cyclique, mais bien d’une rupture structurelle et de l’irrémédiable fin du « modèle américain ». De fait, les Etats-Unis ont bâti leur économie sur une spécialisation productive particulièrement poussée, transférant les capacités industrielles vers les pays émergents pour se concentrer sur le high tech, les services domestiques et de pointe. Mais ce modèle « bipolaire » ne fonctionne pas : intrinsèquement peu riche en croissance, et déséquilibré car l’excédent commercial des services est trop faible pour compenser le déficit extérieur lié à l’importation de biens manufacturés.

L’emballement des délocalisations et l’impossibilité de miser sur les services à haute valeur ajoutée ont donc accru la dette extérieure des Etats-Unis, et menacé leur croissance. Pour maintenir coûte que coûte le niveau de vie, Washington a donc été condamné à soutenir la demande par le crédit et la baisse du taux d’épargne. Confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat, les Américains ont ainsi été encouragés à s’endetter par la politique monétaire expansionniste bienveillante (baisse des taux d’intérêts) de la FED d’Alan Greenspan et par des institutions financières peu scrupuleuses,  contournant et masquant les risques de solvabilité par la titrisation (ABS). En somme, ce modèle a poussé les Etats-Unis à “aller chercher le bout de croissance manquant par l’endettement et à financer au passage leur dette extérieure par la vente d’actifs toxiques au reste du monde“.

On connaît la suite : ce modèle procyclique, la dette stimulant la demande et la hausse du prix des actifs, donc encore la dette, a généré des bulles, notamment immobilières. Lorsque, avec la crise des subprimes, ces bulles ont éclaté, les défauts de remboursement des emprunts hypothécaires se sont multipliés. Avec un système de foreclosures conduisant naturellement l’Américain insolvable à rendre son logement pour se désengager de sa dette, la valeur marchande de l’immobilier s’est effondrée, et en l’absence d’épargne, a mis au grand jour le caractère artificiel et fragile de la solvabilité d’emprunts garantis par les biens détenus, donc sujets au retournement du prix des actifs. Dow Jones Industrial Average Index Chart - May 2008 to May 2009Face à de tels défauts de paiement, les banques, en difficulté, ont immédiatement coupé le crédit, phénomène aggravé par la crise de confiance liée à la dilution d’actifs toxiques partout dans le monde.

Ainsi, le piège de la dette s’est refermé : il y a bien là une rupture structurelle, et la mort du modèle de croissance américain, fondé sur la stimulation artificielle de la consommation des ménages, par l’endettement et partant, la dette extérieure.

Avec lui, c’est une partie du rêve américain qui s’effondre. L’économie réelle est touchée : l’impact social du chômage, à un niveau inédit, peut inquiéter, d’autant plus que le système américain est tel qu’avec la perte de son emploi, on perd bien souvent toute protection sociale. Avec de nombreuses familles en difficultés, la situation sociale confronte donc l’Administration Obama au défi de l’insécurité économique et des emplois précaires, de l’explosion des inégalités et de la pauvreté, à l’effondrement des plans de retraite, balayés par les pertes des fonds de pension, et à la panne de la mobilité intergénérationnelle, ce maillon fort de la méritocratie à l’Américaine, aujourd’hui bridé par l’impossibilité pour nombre d’Américains, de financer l’éducation, donc l’avenir, de leurs enfants.

ObamaOn comprend dès lors l’extraordinaire vague d’espoir qu’a suscitée l’élection de Barack Obama, dans un contexte de déprime conjugué à l’étiolement de l’image et de l’autorité morale, diplomatique et militaire de la banière étoilée.

Mais le défi d’Obama est immense. Il ne s’agit pas d’une relance keynésienne classique – de sorte que toutes les mesures contracycliques, certes indispensables à court terme, seront fondamentalement inefficientes -, mais bien de refabriquer totalement une nouvelle économie de croissance, solide et durable, sur de nouvelles priorités industrielles. Le plan de relance attache ainsi une importance particulière à une rationalisation de la politique énergétique des Etats-Unis, tournée vers les énergies renouvelables. Mais cela suppose de lutter contre la désindustrialisation actuelle et de se doter d’infrastructures dignes de nom.

Et c’est bien là que le bas blesse : comment financer l’effort de redressement, alourdi par les dépenses de transfert destinées à soutenir les chômeurs, dans un renouveau du welfare state américain ? A l’évidence, il faudrait augmenter l’épargne intérieure pour réduire les déficits extérieurs et financer ces investissements. Mais ce serait s’engager dans une récession dont les Etats-Unis ne veulent pas.

Alors, Barack Obama  “substitue la désépargne publique à la désépargne privée” : ce ne sont plus les ménages qui empruntent, mais le Trésor américain qui vend ses Bons aux banques centrales étrangères, accroissant le déséquilibre extérieur.

Dans ce cadre, Barack Obama, qui, faute d’épargne intérieure, a cruellement besoin de l’épargne du reste du monde pour son projet, bénéficie du « privilège exorbitant » que constitue le statut du dollar, monnaie commerciale de référence et monnaie de réserve. dollarsDe fait, les Etats-Unis peuvent emprunter dans leur propre devise, à faibles taux d’intérêts, et bénéficient de la démarche coopérative des Banques Centrales étrangères, qui ont tout intérêt à stimuler la demande américaine pour assurer des débouchés et des emplois à leur économie, et à accumuler des réserves en dollars, pour soutenir le cours du billet vert, et ainsi leur propre compétitivité.

C’est en particulier le cas de la Chine, condamnée, pour des raisons purement macroéconomiques, à financer le déficit extérieur américain, quels qu’en soient la taille et les intérêts, pour stopper l’appréciation du yuan renminbi. Face à la tentation du protectionnisme, inefficace du fait de la trop faible substituabilité des biens importés, qui conduirait au rationnement et à la baisse du pouvoir d’achat, un dollar faible semble donc la meilleure arme des Américains : le Secrétaire au Trésor Tim Geithner s’est d’ailleurs agacé de la sous-évaluation du yuan renminbi (RMB).

C’est toutefois compter en toutes choses sur la bonne volonté chinoise… Pour stimuler sa propre croissance, la Chine n’a certes d’autre choix que de soutenir le dollar. Mais si Pékin, premier créditeur des Etats-Unis, en venait à changer sa politique de change dans une guerre des monnaies destinée à renforcer le statut du yuan renminbi, qu’adviendrait-il ? La Chine sait disposer d’un pouvoir de rétorsion qui s’avérerait gravissime pour l’économie et la dette américaines, et la récente décision sino-brésilienne de coter les échanges commerciaux entre Brasilia et l’Empire du Milieu dans leur monnaie respective n’est pas innocente : le temps du règne incontesté du dollar n’est plus, et ce pourrait être à l’avenir source de frictions avec les Etats-Unis.

D’ailleurs, ce nouveau rapport de force s’inscrit dans un contexte plus large : l’effondrement économique rebat les cartes du capitalisme mondial et change la donne géostratégique. Profitant de la décrédibilisation de Bush et de ses réserves de cash, la Chine a pris de nombreuses participations dans des compagnies pétrolières en difficulté, et a pu obtenir, en Afrique et en Asie, en l’échange d’infrastructures et de main d’œuvre, de fortes garanties d’approvisionnement énergétique. Cette bataille sans merci sur le front des ressources rares est la preuve des ambitions chinoises : tandis que la nouvelle Administration Obama entend réinvestir le champ du leadership mondial, la Chine veut préciser son rôle géopolitique.

drapeau-chineVa-t-on donc vers un monde « postaméricain » ? L’affrontement entre Washington et Pékin est-il inéluctable ? F. Zakaria se veut mesuré en prédisant  un Post American World, où “la Chine veut certes avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système“.

Alors, est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La conclusion se veut plutôt optimiste en soulignant l’option coopérative adoptée par la Chine et le reste du monde, comme la résilience du peuple américain, son pragmatisme, sa capacité à innover pour exhiber un nouveau modèle de croissance, rentable et durable. Certes, mais en attendant, pour financer cette hypothétique « nouvelle nouvelle économie », le déficit extérieur se creuse, et la dette risque de diverger sans politique monétaire et budgétaire restrictive : des inquiétudes sur la solvabilité de Washington se font discrètement sentir. S’il ne s’agit certes plus de soutenir la consommation des ménages, mais de rebâtir une nouvelle économie productive, le monde n’en continue pas moins de financer le niveau de vie américain, car “le retour à la compétitivité des Etats-Unis est un préalable à la consolidation de l’économie mondiale“.

Il n’empêche, comme le souligne l’analyse de P.-A. Delhommais du Monde de ce lundi, qu’on cherche à sortir d’une crise née d’un endettement excessif par un accroissement du déficit extérieur et de la dette. Dans cette fuite en avant, où l’on soigne le mal par le mal, où l’on s’acharne à baisser les taux directeurs, ne crée-t-on pas les conditions idéales pour l’émergence de nouvelles bulles spéculatives ? Patrick Artus ne peut que déplorer cette démarche née du trop faible taux d’épargne des Américains. Comme il aura sans doute déploré les décisions du sommet du G20 à Londres, postérieures à son livre, qui décuplent encore les dettes, employant “pour résoudre la crise, les mêmes armes que celles qui l’ont créée” (J. Attali), dans une tentative désespérée de sauvetage et de bricolage d’un système qui, à la lecture d’Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?, semble bel et bien mort.

LC.

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Serge Ravanel, l’esprit de Résistance

14/05/2009 · Laisser un commentaire

Serge RavanelS’il est des moments où l’on peut être fier de coiffer le bicorne, les obsèques du Colonel Serge Ravanel en furent sans doute un grand.

La France rendait, mardi 5 mai aux Invalides, les honneurs militaires à ce polytechnicien de la promotion 1939, Compagnon de la Libération.

Ceux qui me connaissent savent mon attachement à l’histoire et aux valeurs de la Résistance. Ils mesureront donc combien j’ai été honoré, à la tête de la délégation polytechnicienne, de saluer une dernière fois notre camarade, libérateur de Toulouse en 1944, dont le cercueil s’éloignait au rythme du chant des Partisans, ceint du drapeau tricolore.Obsèques de Serge Ravanel, aux Invalides

Ce drapeau de la France, terre d’adoption pour sa mère tchèque. Né Serge Asher, celui qui deviendra Ravanel, grandit donc bercé par les valeurs humanistes et républicaines de cette patrie des droits de l’homme qui a accueilli sa mère, et qui récompense son mérite en lui ouvrant les portes de l’Ecole Polytechnique en 1939. « Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire ».

La Gloire, Serge Ravanel ne l’avait jamais recherchée. Mais elle était naturellement venue récompenser ce « héros pour de bon » . Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, croix de guerre avec palme et décoré de la US Bronze Star Medal, l’homme, d’une grande intégrité et d’une immense simplicité, se voulait humble, et préférait évoquer les prouesses des anonymes, sans-grades dont il avait été le chef. Seule l’imperturbable sérénité de son regard en disait long sur les épreuves qu’il avait traversées.

Les Sciences, Serge Ravanel les avaient explorées dans sa jeunesse. Après la guerre, il y reviendra, toujours passionné de nouvelles technologies et de modernité, jusqu’au cabinet du Ministre de la Recherche Jean-Pierre Chevènement, entre 1981 et 1983.

La Patrie, elle, fut le moteur de son action, l’idéal qui poussa le jeune étudiant pétri de mathématiques et de physique à plonger dans la clandestinité, pour devenir un des leaders de la Résistance intérieure. Trajectoire fulgurante et destin hors du commun. Il est des situations exceptionnelles, où l’on se révèle aux autres. Et à soi-même.

Et ce fils d’immigré ne voulut pas croire, en 1940, à l’effondrement politique et moral de la Patrie qu’il avait tant vénérée. Longtemps, il crut à la duplicité de Pétain, et à un accord secret entre le Général parti à Londres et le vieux Maréchal resté donner le change à l’ennemi. Un Maréchal de France, vainqueur de Verdun, ne pouvait pas brader le pays de la sorte.

Raymond Aubrac rend hommage au Colonel RavanelIl perdit vite ses illusions et s’engagea activement au sein de la Résistance intérieure. Sa finesse d’analyse, son charisme et son organisation le propulsèrent vers de hautes responsabilités : permanent de Libération Sud en 1942, il devient chef national des Groupes Francs des Mouvements Unis de la Résistance en 1943. En octobre, ses groupes font évader Raymond Aubrac, qui a rendu aux Invalides un vibrant hommage à son libérateur. Jean Moulin, transféré quelques jours plus tôt par Klaus Barbie, n’aura pas cette chance. En 1944, il est chargé de la nomination du nouveau responsable régional des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) pour la région R4 (Sud-Ouest) : devant l’indécision de ses pairs, il se propose et est désigné à l’unanimité.

La valeur n’attend pas le nombre des années, et le voici donc, au printemps 1944, à seulement 24 ans, nommé Colonel par le général Koenig, et à la tête de 60 000 hommes. Le plus jeune colonel de France coordonne les combats de libération de Toulouse, les 19 et 20 août 1944. Il s’agit surtout d’entraver et de harceler la retraite d’une armée allemande qui se précipite vers la Provence, où les Alliés ont débarqué quelques jours plus tôt. Il s’agit aussi d’empêcher les forces ennemies de mettre à sac la ville avant leur départ : l’action des FFI évitera ces représailles sanglantes. Un millier de soldats allemands seront tués et 13 000 faits prisonniers.

Si Serge Ravanel prépare immédiatement, avec le commissaire de la République Jean Cassou, la reconstruction et le rétablissement de l’ordre républicain, c’est un général de Gaulle mal informé, craignant une « expérience communiste » et l’établissement d’une « république rouge » place du Capitole, qui arrive à Toulouse le 16 septembre : le malentendu entre le Colonel, chef régional des forces intérieures, et le leader de la France libre est brutal, mais ne doit pas faire oublier l’ampleur de la contribution de cette grande figure de la Résistance intérieure.

Homme de caractère, de convictions et d’engagement, personnage déterminé qui s’évada trois fois des griffes ennemies, Serge Ravanel est l’incarnation de cet esprit de Résistance si spécifique à la France, et auquel il consacrera d’ailleurs un livre en 1995.

Inlassablement, il racontait aux jeunes générations ces valeurs humanistes de courage, de solidarité et de liberté, ce refus de la barbarie nazie, profondément ancrés au plus profond de ses compagnons, et qui les avaient poussés à affronter les dangers quotidiens de l’arrestation, de la torture et de la déportation. En s’adressant à la foule, place du Capitole, au soir de la Libération, pour l’exhorter à entamer la reconstruction économique, le chef régional des FFI affirme une des spécificités de la Résistance française : sa coordination et son programme d’après-guerre, bâti autour des idées progressistes, sociales et réformatrices du Conseil National de la Résistance. Il incarne donc bien cette Résistance française, qui puise sa dynamique et son éthique dans les valeurs républicaines fondatrices de notre identité.

Préoccupé par la montée de la haine et des extrémismes, Serge Ravanel s’efforcera, à la fin de sa vie, de livrer son témoignage aux jeunes générations, pour assurer la préservation des si précieux acquis de la Libération. Pour lui qui soutenait que la jeunesse d’aujourd’hui est aussi généreuse que celle de son époque, notre présence à ses obsèques, saluée par ses compagnons aux Invalides, constitue donc un hommage d’autant plus grand. Si plus de cinquante promotions nous séparent, nous voici donc dépositaires de son témoignage, comme les jeunes générations sont maintenant, avec la disparition des derniers survivants, garantes du flambeau du souvenir. A nous désormais de transmettre ces témoignages, ces histoires qui ont fait l’Histoire.

Ce « travail de mémoire », cette fidélité à l’engagement et à l’œuvre de femmes et d’hommes comme Serge Asher, est plus que jamais nécessaire, alors que le retour du négationnisme et des manipulateurs de l’Histoire agite des spectres bruns que l’on croyait définitivement disparus. Alors que les récents génocides, en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, nous enseignent que l’Histoire peut encore bégayer. “Celui qui ne se rappelle pas le passé est appelé à le revivre“, disait George Santayana : pour rester vigilants face à la montée de l’intolérance, cette mémoire est indispensable.

Perpétuer le souvenir, donc, pour comprendre le passé, et mieux construire le présent.

Serge Ravanel, homme exceptionnel, avait confiance en la mémoire des jeunes générations. Donnons-lui raison.

LC.

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Résurgence de la Guerre Froide ?

12/05/2009 · 2 commentaires

Le Président Medvedev et son homologue tadjik au lendemain de la crise géorgienne (Douchambe, août 2008)Réminiscence d’un temps où l’Union Soviétique se voulait l’égale des Etats-Unis, le regain de tensions qui agite ces temps-ci les relations entre la Russie et l’Occident fait flotter comme un parfum de Guerre Froide. Affaires d’espionnage à l’OTAN, expulsions de diplomates à Moscou et climat exécrable autour de la Géorgie, voici un cocktail explosif qui a des airs de déjà vu, au point de faire dire à Dimitiri Rogozine, ambassadeur russe à l’OTAN, que “l’esprit de la guerre froide est toujours vivant“. Mais qu’en est-il réellement dans les faits ?

Rencontré il y a quelques jours, le gérant français d’une société de sécurité implantée en Russie m’a livré son témoignage, qui donne une image sensiblement différente du traitement souvent biaisé que réservent les médias occidentaux au pays de Tchekhov.

D’abord, mon interlocuteur s’inquiète de la crise économique qui ébranle la Russie. Le Président Poutine ayant basé l’économie nationale sur les hydrocarbures, le pays ne dispose pas d’un socle industriel suffisant et se trouve doublement frappé par la crise, avec l’effondrement du prix du baril (et donc du prix du gaz, indexé sur le brut) : loin de Moscou, “ville délirante“, la population vieillissante, en régression démographique, s’enfonce dans la misère.

Mais c’est surtout dans le domaine géopolitique que la vision de l’intérieur de ce sécuritard, ancien observateur international au Kazakhstan et dans le Caucase, me paraît précieuse. D’emblée, il dénonce la manipulation qui consiste à systématiquement jeter l’opprobre sur l’attelage Medvedev/Poutine. S’il reconnaît que les pays de l’Est et d’Asie centrale sont significativement infiltrés par les anciens du KGB (dont Poutine est lui-même issu), il rejette l’image naïve de soulèvements populaires, spontanés et indépendants. Pour lui, la révolution orange à Kiev et l’agressivité militaire de la Géorgie l’été dernier ont été, sinon orchestrées, largement encouragées depuis Washington.

NATODe fait, force est de reconnaître que dans la guerre d’influence que se livrent Russes et Américains autour de la Mer Noire, en Europe de l’Est ou en Asie centrale, la vision manichéenne qui prévaut trop souvent dans les médias est illusoire. Mon interlocuteur s’indigne de la façon dont a été traitée en France la crise géorgienne, et salue le compromis – quoique imparfait – trouvé par le Président Sarkozy, plus en phase avec les réalités du terrain qu’avec les attentes d’une opinion publique occidentale acquise à Tbilissi.

Et de rappeler, comme nombre d’analystes, que le président Saakachvili a fait ses études aux Etats-Unis, où il s’est imprégné des valeurs occidentales. Porté au pouvoir à la suite de la “révolution des roses” qui a renversé l’ancien ministre soviétique Edouard Chevarnadzé en 2003, notamment grâce au soulèvement des étudiants du groupe Kmara, largement subventionnés par la fondation du milliardaire américain George Soros, Saakachvili a alors pu exprimer son tropisme américain, en s’efforçant de se délivrer de l’emprise russe.

Mais, le “hussard du Caucase”  a sans doute voulu aller trop loin dans son affirmation vis-à-vis de Moscou. Il y a d’abord eu cette volonté affichée d’intégrer l’OTAN, repoussée en avril 2008 par George W.  Bush, sous la pression franco-allemande. Provocation.

Et puis, bien sûr, “Micha” Saakachvili a cru au soutien inébranlable des Occidentaux, sans doute sur la foi d’assurances venues de certains conseillers américains – le sénateur McCain n’en avait-il pas lui-même donné, d’abord au ministre géorgien de la défense, en 2005, puis à l’occasion d’un voyage officiel dans le Caucase, en 2006 ?  Alors, il a voulu profiter de la grande diversion des Jeux Olympiques, Poutine à Pékin, pour se mesurer à l’ours russe.chars russes entrant en Géorgie

Las ! Plus que la défaite militaire et la perte irrémédiable de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, le président géorgien, en franchissant la ligne rouge, s’est décrédibilisé et se trouve aujourd’hui profondément déstabilisé dans son propre pays. De fait, Moscou veut sa tête et s’appuie sur ses réseaux en Géorgie. Pire encore, il a donné là l’occasion à la Russie de tester la capacité de réaction occidentale, et de voir jusqu’où elle peut aller dans son durcissement à l’égard de la communauté internationale.

SaakachviliAussi, ces réalités témoignent des tractations souterraines auxquelles se livrent Russes comme Américains pour étendre leur sphère d’influence dans ces zones d’intérêt stratégique. Washington mise sur une jeune génération occidentalisée, Moscou active ses réseaux d’ex-agents du KGB. Les troubles récents en Moldavie auraient d’ailleurs notamment été orchestrés en sous-main depuis le Kremlin. Bienvenue dans le monde gris de la realpolitik, où chacun pousse ses pions !

Peut-on pour autant parler, comme Dimitri Rogozine ou mon interlocuteur, du retour de la Guerre Froide ? Je ne le pense pas, et je vais tâcher d’expliquer ici pourquoi. Tandis que la Guerre Froide consistait en un choc frontal entre deux groupes totalement antagonistes, que tout opposait, aujourd’hui, les Russes et les Américains savent qu’ils ont besoin les uns des autres, et ce malgré les accents parfois provocateurs d’un Dmitri Medvedev qui dit ne pas craindre une nouvelle Guerre Froide. Ainsi, dans la lutte contre le terrorisme, et en dépit des tensions actuelles avec l’OTAN, Moscou a accepté le transit sur son sol de la logistique américaine destinée à l’Afghanistan : cette coopération est d’autant plus cruciale pour Washington que les convois de matériel ne peuvent évidemment transiter par l’Iran, et évitent de plus en plus un Pakistan déstabilisé, où ils sont régulièrement attaqués.

En somme, si l’on assiste bien au retour d’un climat de Guerre Froide, la froideur russe procède plutôt d’une démarche d’affirmation vis-à-vis de l’Occident : dans le nouvel ordre mondial, chaotique, Moscou se cherche une place, sans pour autant vouloir se poser en alternative du modèle occidental. David Ignatius, le célèbre journaliste du Washington Post, résume ainsi la situation : “Les mondes bipolaires et multipolaires ont chacun leur stabilité. Ce qui est dangereux, c’est la transition entre les deux“. Et nous sommes en plein dedans !

LC.

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