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Prince Ali

06/11/2009 · Laisser un commentaire

Ali Bongo investi Président de la République du Gabon, le 16 octobre 2009C’est fait. Après son élection controversée, le 30 août dernier, Ali Bongo Odimba a  été « sacré », vendredi 16 octobre, Président de la République du Gabon. Il prend ainsi la tête de ce petit Etat pétrolier d’Afrique centrale, à la suite de son père décédé au printemps dernier : Omar Bongo, sans doute le plus ancien et le plus trouble allié de la France en Afrique.

Continuité de la Françafrique, ses relations compromettantes, ses jeux de réseaux,  cette interdépendance occulte des politiques franco-africaines ? Le fils du « mollah Omar » a beau s’en récrier, plaidant pour « la rupture » et la « moralisation de la vie politique gabonaise », on est en droit d’en douter : ne sera-t-il pas tenté de reprendre cette coutume paternelle, qui consistait à éliminer les rivaux par la corruption, au point de philosopher : « L’opposition n’est pas chose permanente »? Après la volonté de rénovation des relations avec les anciennes colonies affichée par le candidat Nicolas Sarkozy, l’inflexion de la politique africaine de la France, marquée par le départ du rénovateur Bruno Joubert de la cellule Afrique de l’Elysée, marque bien un retour aux vieilles habitudes qui ont émaillé la Vème République.

FrançafriqueCes liens incestueux, cette ambiguïté qui fonde les relations entre la France et l’Afrique autour des intérêts stratégiques et économiques de l’Hexagone au détriment de la société africaine, Pierre Péan en brosse un tableau édifiant dans son ouvrage, Affaires Africaines. J’ai déjà pris, dans ces pages, mes distances avec ce journaliste controversé aux thèses parfois tendancieuses, et il convient donc d’analyser sa théorie avec circonspection. Force est de reconnaître, néanmoins, qu’elle fait écho à nombre de propos rapportés ailleurs…

Pris dans un tourbillon de barbouzes, de mercenaires et de sociétés écrans, on y découvre un Gabon où se constitue, au fil des ans, sous la houlette de Jacques Foccart, secrétaire d’Etat aux affaires africaines et malgaches du Général de Gaulle, un Clan prêt à tout pour préserver ses intérêts économiques et stratégiques. C’est ainsi que la rencontre à Libreville d’acteurs hors du commun, sur fond d’enjeux pétroliers, exacerbera dans ce petit pays d’Afrique, l’interpénétration des influences et la fluctuation des pôles de pouvoir. Toujours mu par les mêmes moteurs, la politique, l’argent et l’ambition, ce cocktail explosif liera indissociablement le destin du Gabon à notre Vème République.

Tout commence, donc, par cette volonté des hauts dirigeants français de garder l’Afrique francophone dans leur « domaine réservé ». Ainsi, ne craignant pas l’ingérence, le France intervient militairement en 1964 pour remettre au pouvoir le vieux Léon M’Ba, premier Président du Gabon, renversé quelques heures plus tôt par un coup d’Etat. Le sachant malade, Foccart lui cherche ensuite un successeur qui continue à préserver les intérêts de la France : son dévolu se porte sur Albert-Bernard Bongo, ancien employé des Postes et agent des services français, qui vient à Paris pour être littéralement « testé » par le Général, avant d’être élu Vice-Président en 1967, dans des conditions rocambolesques qui voient le Président M’Ba, agonisant à Paris, prêter serment à l’ambassade du Gabon.

Jacques Foccart et Omar BongoLorsqu’il accède à la magistrature suprême, à la mort de M’Ba en novembre 1967, celui qui deviendra Omar Bongo à sa conversion à l’islam a 32 ans et n’est que la « marionnette de la France ». Il ne doit sa place qu’à la « galaxie Foccart », ces réseaux d’intérêts français savamment organisés autour de lui, où l’on croise des membres des services (le SDECE, ancêtre de la DGSE), du Service d’Action Civile (SAC), des anciens de l’OAS, des Bérets Verts, et les pétroliers d’Elf. Le colonel Maurice Robert, ancien du SDECE, passé à Elf-Gabon avant de devenir ambassadeur de France à Libreville incarne ce mélange des genres.

Ce « Clan des Gabonais » constitue une véritable toile d’araignée aux ramifications tellement puissantes que, lorsque Foccart quitte l’Elysée avec l’arrivée au pouvoir de Valery Giscard d’Estaing, il survit parfaitement et parvient à poursuivre ses « coups » en marge des circuits officiels dont il s’affranchit. Les membres du Clan sont tous liés par un intérêt commun : la sauvegarde du régime. D’un côté, Bongo tient sa légitimité et sa sécurité du Clan : les militaires français et la Garde Présidentielle, truffée de coopérants hexagonaux, sont la clef de coûte et les seuls garants de son pouvoir. De l’autre, les réseaux Foccart sont sûrs de trouver en la personne du jeune président un allié fidèle qui fermera les yeux sur leurs malversations et leur diplomatie parallèle, pratiquées au nom d’une « certaine conception des intérêts de la France », qu’il défendra à coup sûr.

On n’est donc pas trop regardant sur les « services » que l’on rend au jeune maître de Libreville. Des mercenaires, à l’instar du truculent Bob Denard, sont chargés du « sale boulot » : on leur attribue nombre de coups tordus, depuis la tentative de coup d’Etat au Bénin voisin, jusqu’à l’assassinat d’opposants politiques ou d’un amant de la Première Dame…

Le colonel Bob Denard, mercenaire en Afrique (ici aux Comores en 1995)Le Président Bongo s’en accommode d’autant mieux qu’il y trouve son compte. Disposant de la clef des richesses gabonaises, il peut rapidement mettre en place un système, aux rouages huilés par la manne pétrolière, qui lui permet d’accaparer l’essentiel des ressources nationales. En offrant à Elf des marges substantielles, il crée des liens indissolubles entre le Gabon et le pétrolier français qui en devient, via la Provision pour Investissement Diversifié (PID), le principal promoteur industriel, en alimentant près de 60% du budget national. Ces poches de l’Etat, qui auraient une certaine tendance à se confondre avec celles de son Président, sans doute déjà remplies par d’avantageuses rétro-commissions… Dans son livre, Blanc comme nègre, Bongo récuse ce terme et lui préfère celui de « rémunérations » accordées par Elf-Gabon au titre de services rendus.

On le voit, les parrains français de ce Gabon indépendant ont réussi à le débarrasser des oripeaux de la démocratie et de l’éthique. Forts de leur emprise sur le Président Bongo, ils y ont mis en place un système pour défendre leurs intérêts économiques, stratégiques, militaires et énergétiques, qu’ils confondent volontiers avec ceux de la France et qu’appuient leurs puissants relais à Paris.

Pourtant, très vite, la marge de manœuvre de Bongo va s’accroître : il va prendre son autonomie pour devenir, à son tour, le véritable parrain du Clan… D’abord, force est de reconnaître qu’Omar Bongo a très vite su faire ses preuves sur le plan intérieur et s’imposer, aux yeux de la France comme du reste du monde, comme un facteur incontournable de stabilité et d’unité du Gabon. Fin connaisseur des tensions latentes dans le pays, en particulier ethniques, il sait composer avec celles-ci pour les inhiber et réduit l’opposition à force de corruption. En somme, en maintenant un système politique unipartite jusqu’en 1990, Bongo entend prévenir les dangers du multipartisme qui, dans le contexte de jeunes nations africaines encore à bâtir, constitue “un élement de désordre et de stagnation” et “cristallise les divisions” en favorisant notamment les replis ethniques. Ce faisant, il faut mettre à son crédit le climat globalement pacifique de ses 41 ans de règne, qui accroîtra sa crédibilité au plan international.

Ensuite et surtout, pour s’affranchir de la tutelle du Clan et en prendre à son tour la tête, Bongo dispose d’un atout de poids. De fait, à force d’observer les pratiques des réseaux Foccart, de subventionner les campagnes des différents partis politiques français, Bongo connaît bien des secrets. Comme ses matières premières, son silence et sa complicité ont un prix.

A ce stade, les jeux d’influence cessent d’être à sens unique. Fin connaisseur des chausse-trapes et des coups fourrés de la vie politique hexagonale, Bongo en devient un des acteurs incontournable et courtisé. Il aurait ainsi joué un rôle non négligeable dans l’affrontement entre Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing. Jusqu’alors, la politique de Libreville se décidait en France. Désormais, le Président gabonais pèsera également sur les décisions de Paris, bénéficiant  en ce sens aussi bien du noyautage de l’appareil d’Etat français par le Clan que de ses réseaux maçonniques. C’est lui, par exemple, qui impose au Président Giscard d’Estaing la nomination de l’ambassadeur de France au Gabon, Maurice Robert, en 1979. On en vient à dire que la politique africaine de la France se dessine exclusivement entre la rue Nélaton, siège d’Elf, et Libreville…

Omar BOngo et François MitterrandAu final, ce sont donc de complexes canaux de renseignements et de diplomatie parallèles qui sont à l’œuvre et l’intrication des affaires gabonaises et de la politique française qui s’affirme. En dépit des volontés de vent nouveau, la realpolitik s’impose à Paris : la défense des intérêts de la France laisse les grands principes sur le bas-côté de la route. François Mitterrand lui-même devra abandonner ses a priori initiaux sur un Gabon, “repaire de barbouzes” infréquentable, car précisément, sur cette route tortueuse, note encore Omar Bongo avec componction, « l’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur, la France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. »

Aujourd’hui, Jacques Foccart n’est plus, mais ses réseaux subsistent sous des formes diverses, et son héritier, l’ineffable avocat franco-libanais Robert Bourgi, a pris le relais. Fin connaisseur de l’Afrique et de ses dirigeants, il apparaît comme l’éminence grise, l’intermédiaire officieux de l’Elysée sur le continent noir. Quand les circuits officiels martelaient à l’envi, avant l’élection présidentielle du 30 août, qu’ « au Gabon, la France n’a pas de candidat », Bourgi prenait position – à titre personnel ! – en faveur d’Ali Bongo, « le meilleur défenseur des intérêts français dans tous les domaines ».

La preuve que la Françafrique, avec son cortège de réseaux d’intérêts et de canaux diplomatiques souterrains, a encore de belles heures devant elle…

LC.

Ecouter Robert Bourgi sur l’élection présidentielle gabonaise et la Françafrique

 

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La corruption en Françafrique, par Pierre-Jean Gire

18/08/2009 · Un commentaire

Omar BongoLa disparition du Président gabonais Omar Bongo, le 8 juin dernier, marque bien plus que la fin d’un règne sans partage de plus de 41 ans.

Placé à la tête du Gabon avec la bénédiction de Jacques Foccart, le très discret « Monsieur Afrique » du général de Gaulle, le dinosaure Omar Bongo résumait à lui seul un système, avec son cortège d’intérêts croisés, de liens occultes et d’affaires troubles.

La Françafrique : une saga africaine intimement liée à la France. De de Gaulle à Chirac, « le plus vieil ami africain de la France » avait su se rendre incontournable : il en savait trop pour être mis au rencart. Même le Président Sarkozy, pourtant résolu à changer les relations avec l’Afrique, se fendit d’un coup de fil au vieux crocodile, le jour même de son élection, pour le remercier de ses « bons conseils », avant de clore sa première tournée officielle à Libreville. Ménager l’influence jamais démentie du Président gabonais, et céder à sa colère en expédiant aux Anciens Combattants le trop abrupt Secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, hostile à la Françafrique…

Aujourd’hui, cependant, après l’affaire dite des biens mal acquis, la disparition du doyen des chefs d’Etat africains délie les langues et c’est tout un faisceau de manipulations et de corruption qui est mis en lumière.

Mais Omar Bongo, derrière ses lunettes noires et sa moustache, n’avait pas le monopole du non-respect des lois. Tandis que le Président nigérien Mamadou Tandja vient de faire modifier la Constitution de son pays afin de briguer un troisième mandat, d’autres dirigeants africains se livrent à des coups d’Etat constitutionnels similaires : Abdelaziz Bouteflika en Algérie, Idriss Deby au Tchad, Paul Biya au Cameroun… Dans l’indifférence générale, le Président djiboutien Ismaël Omar Guelleh a annoncé qu’il briguerait un troisième mandat, au mépris de la Loi Fondamentale, et son homologue burkinabais Blaise Compaoré, arrivé au pouvoir par les armes en 1987, évoque déjà un changement constitutionnel ouvrant la voie à un cinquième mandat en 2015…

Autant de pratiques qui minent la bonne gouvernance en Afrique, cette condition indispensable au développement économique du continent, comme l’ont rappelé récemment Barack Obama et Hillary Clinton.

M. Pierre-Jean Gire au siège des Nations unies, à Bonn (2 juin 2009)Fonctionnaire des Nations unies, expert international, Pierre-Jean Gire a été un observateur privilégié de ces pratiques au Gabon, où il a dirigé, entre 1991 et 2000, l’ensemble des missions d’audit menées par les organisations internationales dans le but de préparer la privatisation d’entreprises d’Etat. Aujourd’hui Président de l’Institut des hautes études sur les Nations unies, et à quelques semaines de l’élection présidentielle au Gabon, il a accepté de me livrer son témoignage sur ce système de corruption généralisée, que le défunt Omar Bongo résumait avec componction : “Une chèvre broute là où elle est attachée.

« M. le Président, pour commencer cet entretien, je souhaiterais vous demander ce qui vous a amené en Afrique, et plus particulièrement au Gabon.

-        Il a fallu, en 1991, remplacer un auditeur au Gabon. J’ai donc pris sa suite. Il s’agissait de contrôler, pour le compte de différentes organisations internationales, la gestion des grandes entreprises gabonaises destinées à être privatisées. Basé à Libreville, je suis également intervenu dans le même cadre ailleurs en Afrique : au Bénin, au Congo-Brazzaville auprès du président Denis Sassou Nguesso, en République Démocratique du Congo auprès du Président Kabila, notamment.

-        Vous avez donc été en contact avec le Président gabonais Omar Bongo.

-        Absolument. Mes bureaux se situaient à la présidence. Je l’ai rencontré personnellement pour la première fois après mon audit des chemins de fer. Nous avions calculé que les fausses factures concernant l’achat de rails auraient permis de faire le tour de la Terre ! A l’évidence, le directeur, un proche de Bongo, avait pris dans la caisse… Un bandit ? Non, c’est simplement un système. Un haut fonctionnaire qui détourne de l’argent fait par ailleurs construire un dispensaire, une école, pour son village ou son ethnie. Le contexte est bien sûr particulier, mais il n’empêche que 150 personnes vont en bénéficier… C’est ce que j’ai dit au général commandant les services de renseignement gabonais, mon contact à la présidence. Il m’a alors amené le répéter à Bongo. A la fin, le Président m’a regardé et m’a dit “Toi, tu me plais…“. A partir de là, je suis en quelque sorte devenu “son Blanc“.

-        Cette simple anecdote des rails de chemins de fer laisse entendre que la corruption est institutionnalisée…

-        Là-bas, la corruption est une véritable économie. Un système encouragé non seulement par les dirigeants, mais également par toutes les puissances présentes en Afrique, qui monnaient leurs intérêts. J’ai vu tellement d’étrangers défiler dans le bureau de Bongo, que je lui ai demandé un jour en riant pourquoi moi aussi, je n’avais pas droit à ma valise pleine de billets de banque. Sur le même registre, le Président m’a naturellement répondu : “Parce que tu viens sans valise vide !“…

-        N’y a-t-il pas là une forme d’hypocrisie des puissances étrangères, qui d’un côté se livrent à de telles pratiques, et de l’autre disent encourager le développement en Afrique ?

-        J’avais l’habitude de commencer mes cours à Sciences-Po par cette phrase provocante : “Le développement est l’épitaphe du tombeau africain“. Tout le monde sait très bien que les dons destinés au développement sont significativement détournés. Et parfois de façon détestable : j’ai ainsi découvert qu’au Bénin, tandis que des bénévoles se dévouent corps et âme, la moitié de l’aide destinée aux malades du Sida est dévoyée ! Mais tout le monde ferme les yeux pour protéger ses intérêts propres…

-        Il semble cependant aujourd’hui que les Français ne soient plus en odeur de sainteté au Gabon.

-        C’est indéniable. Les Gabonais en veulent aux Français de pointer aujourd’hui le doigt sur les malversations de Bongo, avec l’affaire des « biens mal acquis », alors que ce sont eux qui ont importé la corruption au Gabon. Les jeunes générations africaines n’oublient pas que la corruption a été enseignée par les Blancs. Elles exècrent ce système, qui les a menées à la misère et au sous-développement, et en tiennent les ex-puissances coloniales, France en tête, pour responsables. Au Gabon, on veut tout simplement chasser les Français hors du pays.

-        Pour autant, il faut croire que l’élève a dépassé le maître…

-        Bien sûr : les circonstances ont été favorables, avec des institutions fragiles et des malversations encouragées depuis l’extérieur. Au Gabon, du gardien de la présidence aux plus proches conseillers du Président, tout le monde se laisse gagner par le système. Tout se monnaie. Un jour, j’ai constaté que la paye des employés d’une entreprise publique avait disparu. Réponse désarmante : “Un marabout l’a prise en promettant de ramener le double demain.

-        Et le Président ?

-        Le Président Bongo était particulièrement tolérant par rapport à ces pratiques. Lui non plus n’était pas en reste, d’ailleurs. Une fois, par exemple, il m’a fait convoquer en pleine nuit pour avoir écrit, dans mon rapport d’audit des Postes, qu’il manquait 30 millions de francs CFA, dont je pensais qu’ils avaient servi à financer la campagne présidentielle. A la fin de la conversation, le Président m’a tout naturellement avoué : “En fait, j’en avais pris 40 millions… Mais quelqu’un m’en a volé 10. Je veux que tu retrouves de qui il s’agit.” C’est le système…

-        Et n’aviez-vous aucun moyen de lutter contre ces pratiques ?

-        Nous nous y attachions. Mais on ne peut éradiquer un tel système. Trop d’intérêts s’y croisent. Après avoir obtenu le limogeage d’un agent comptable des Telecom qui volait dans la caisse, j’ai eu l’immense surprise de le voir me remercier, quelques semaines plus tard… Au lieu d’être limogé, il avait en fait été promu au rang d’Inspecteur Général des Finances : clairement, quelqu’un le couvrait pour qu’il tienne sa langue.

-        D’autant que mettre à jour des malversations ne devait pas être sans risque ?

-        C’est vrai. A la fin de mon séjour au Gabon, j’ai découvert un détournement impliquant le neveu du Ministre de l’Intérieur. J’ai ensuite été invité à une promenade en bateau. Comme par hasard, ma pirogue a chaviré, et j’ai clairement senti des mains m’attirer vers le fond du lac infesté de crocodiles. Un avertissement sans frais…

-        A vous entendre, on se demande quel rôle efficace peut jouer la communauté internationale en Afrique. Si tous les dons doivent subir de tels sorts…

-        Il faut être lucide. L’action des ONG sur le sol africain est souvent l’expression de la décision des Etats donateurs. C’est cette situation qui a brouillé les cartes au Soudan, et suscité la violente réaction du régime de Khartoum et l’exclusion d’ONG, après le mandat d’arrêt lancé par la Cour Pénale Internationale à l’encontre du Président Béchir. L’action de terrain est bridée par la politik business

-        Certains cherchent des solutions pour s’affranchir de cette situation. Que pensez-vous de la proposition d’organiser une loterie au profit de l’Afrique ?

-        Il faut se méfier des fausses bonnes idées. En l’espèce, c’est une ineptie qui ne fera qu’entretenir la corruption et l’aide n’arrivera jamais au peuple.

-        Comment, alors, orienter les efforts de la communauté internationale dans le bon sens ?

-        Je crois que les Nations unies ont réellement leur carte à jouer en Afrique, à condition de véritablement prendre en compte les aspirations des peuples qu’elles souhaitent aider. Il s’agit d’évoluer au rythme des populations, et non de la bureaucratie internationale. Il convient d’alléger les Nations unies du poids lourd diplomatique pour aller à l’essentiel : mettre en valeur le Conseil Economique et Social des Nations unies (ECOSOC), et s’appuyer sur les Organisations Non Gouvernementales, qui connaissent bien le terrain et ses réalités. Il faudrait notamment mieux coordonner, labelliser et contrôler les ONG. J’ose croire que cette évolution positive sera encouragée par des personnalités comme Barack Obama ou Nicolas Sarkozy, jeunes chefs d’Etat dynamiques, conscients que, si les Nations unies ne parviennent pas à relever ce défi de l’action en faveur du développement, qui est une de leurs prérogatives fondamentales, elles pourraient décliner puis tout simplement mourir.

-        Pour finir, aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles au Gabon, quels sont selon vous les enjeux du scrutin ?

-        La situation du pays aujourd’hui est délicate : la misère et le sous-développement sont criants, en dépit de vastes ressources pétrolières qui ont seulement profité à l’entourage présidentiel. Le renouveau du pays ne pourra se faire qu’après avoir liquidé tous les réseaux sulfureux qui gravitent autour du pouvoir… Vieux barbouzes, pseudo agents de renseignement, ex-policiers qui minent le pays, rongent l’économie et masquent la vérité aux décideurs. Si Omar Bongo avait un statut particulier, une sorte de père, de patriarche pour le peuple, les Gabonais sont éreintés après ses 41 années de règne. Ils veulent se débarrasser du clan Bongo et refusent l’idée d’une dynastie. Je crains fort que si Ali Ben Bongo, le fils, actuel Ministre de la Défense, est élu, le pays ne s’embrase.

-        Quel rôle doit jouer la France dans cette élection ?

-        Aucun. Absolument aucun. Tenue pour responsable des errements antérieurs, la France serait bien inspirée de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures du Gabon et de ne pas intervenir dans la désignation du prochain Président. Souvenons-nous que Nicolas Sarkozy a été sifflé lors des obsèques de Bongo. Souvenons-nous des émeutes antifrançaises en Afrique francophone, ces dernières années : en Côte d’Ivoire en 2003-2004, au Gabon déjà en 1993… Le Président Sarkozy l’a d’ailleurs compris. Il faut saluer et soutenir son attitude novatrice, sa volonté d’amorcer un virage dans nos relations avec l’Afrique et de rompre avec les vieilles habitudes de la Françafrique : les jeunes générations africaines veulent prendre leur destin en main. »

Propos recueillis le 28 juillet 2009.

LC.

Voir sur le même thème : L’après-Bongo : les messieurs Afrique ont la vie dure

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Est-il absurde de désirer l’impossible ?

19/06/2009 · Un commentaire

Voilà le sujet de philosophie sur lequel ont dû plancher les candidats du Baccalauréat scientifique, ce jeudi.

Il y a bien longtemps que j’ai quitté les classes de philosophie, et je n’aurais pas la prétention de proposer ici une solution académique : les inconditionnels du triptyque thèse – antithèse – synthèse trouveront leur bonheur dans la multitude de corrections qui doivent sans doute foisonner, à l’heure actuelle, sur Internet.

Il n’empêche que ce sujet nous interpelle tous : qui n’a pas un jour rêvé à l’impossible ?
Les lecteurs assidus de ces pages trouveront dans mon billet en date du 14 janvier 2009, Voguer vers de nouveaux horizons, certains éléments de réponse.

Au risque de me répéter, je dirai donc que, bien sûr, il est des désirs absurdes. S’engager dans une voie qui mène nécessairement à l’échec, c’est manquer de clairvoyance et se laisser entrainer dans la spirale de la frustration. Certes. Mais toute la subtilité est donc bien dans la définition de cet impossible. N’y a-t-il pas, en effet, certains impossibles qui valent la peine d’être poursuivis ? Quand bien même ne seraient-ils pas atteints, ne peut-on pas s’en approcher ?

Poursuivre l’impossible n’est pas absurde, à condition que ce désir permette le progrès : on n’atteindra sûrement pas le but final, l’idéal inaccessible, mais on contribuera tout de même à s’élever. Dans ce dépassement, certes incomplet, il y a l’espoir d’une amélioration. Il y a la perspective d’un projet, individuel ou collectif, qui permette d’avancer. Rappelons-nous que les plus grands progrès de l’humanité sont précisément nés d’un de ces paris fous.

Qui aurait pu croire, en pleine Seconde Guerre Mondiale, à l’idée du Président Roosevelt d’une Organisation des Nations unies ?
Pourtant, au lendemain de la guerre, des ruines de Stalingrad et du vacarme de Normandie, naissait l’une des plus extraordinaires constructions des hommes : « Pour la première fois dans l’Histoire de tous les peuples du monde, toutes les nations acceptaient de se réunir dans une enceinte commune pour se parler par-delà les divisions » (Nicolas Sarkozy, 25 septembre 2007, Discours d’ouverture de la LXIIème Assemblée générale des Nations unies).

Qui aurait pu croire qu’après s’être entre-déchirées pendant trois guerres, la France et l’Allemagne adhéreraient à l’idée des pères fondateurs, Robert Schumann en tête, pour fonder dès 1950 la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, puis la Communauté Economique Européenne en 1958 ? Qu’auraient répondu nos Poilus si on leur avait annoncé, dans l’âpreté des tranchées, que le couple franco-allemand serait un jour l’architrave d’une Union Européenne ?

Le Général de Gaulle disait « La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée », exaltant ainsi la force de la volonté, qui, dans bien des cas, si elle ne permet pas d’atteindre l’impossible, permet de s’en approcher.

Et comme dans une formidable coïncidence historique, ce sujet a été posé un 18 juin… Qui aurait pu croire, là encore, au pari insensé du Général, qui depuis Londres lançait sur les ondes de la BBC, un appel à la Résistance, tandis que la France, défaite par la Werhmacht, s’apprêtait à cesser le combat et que le régime était sur le point de sombrer dans la lâcheté de la collaboration ?

Il y a dans cet exemple une incitation au dépassement et à l’audace, une invitation à “aller plus loin”. La preuve que tout engagement n’est pas vain.  Balayer le désir d’impossible, dans son acception la plus générale, c’est tomber dans le renoncement et la stagnation : avec pragmatisme et lucidité, sans idéalisme naïf, il faut prendre conscience que le désir d’impossible peut être constructif.

A l’heure où les déboires du capitalisme financier et l’émergence de nouvelles puissances bouleversent la donne géostratégique,

A l’heure du retour de l’Histoire, tandis que les certitudes vacillent et que l’Humanité hésite, devant d’immenses défis, sécuritaires, environnementaux ou sanitaires,

A l’heure où, pour citer Jacques Attali, “Nous sommes à la fois en 1933 et en 1945“, entre le gouffre du repli sur soi et du renoncement, et l’espoir d’un renouveau du multilatéralisme,

Souvenons-nous que le 18 juin 1940, un général de brigade à “titre temporaire” désirait l’impossible.

Le même général qui, ce 18 juin 2009, aurait sans nul doute écrit que cela n’avait pas été tellement absurde…

LC.

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Serge Ravanel, l’esprit de Résistance

14/05/2009 · Laisser un commentaire

Serge RavanelS’il est des moments où l’on peut être fier de coiffer le bicorne, les obsèques du Colonel Serge Ravanel en furent sans doute un grand.

La France rendait, mardi 5 mai aux Invalides, les honneurs militaires à ce polytechnicien de la promotion 1939, Compagnon de la Libération.

Ceux qui me connaissent savent mon attachement à l’histoire et aux valeurs de la Résistance. Ils mesureront donc combien j’ai été honoré, à la tête de la délégation polytechnicienne, de saluer une dernière fois notre camarade, libérateur de Toulouse en 1944, dont le cercueil s’éloignait au rythme du chant des Partisans, ceint du drapeau tricolore.Obsèques de Serge Ravanel, aux Invalides

Ce drapeau de la France, terre d’adoption pour sa mère tchèque. Né Serge Asher, celui qui deviendra Ravanel, grandit donc bercé par les valeurs humanistes et républicaines de cette patrie des droits de l’homme qui a accueilli sa mère, et qui récompense son mérite en lui ouvrant les portes de l’Ecole Polytechnique en 1939. « Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire ».

La Gloire, Serge Ravanel ne l’avait jamais recherchée. Mais elle était naturellement venue récompenser ce « héros pour de bon » . Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, croix de guerre avec palme et décoré de la US Bronze Star Medal, l’homme, d’une grande intégrité et d’une immense simplicité, se voulait humble, et préférait évoquer les prouesses des anonymes, sans-grades dont il avait été le chef. Seule l’imperturbable sérénité de son regard en disait long sur les épreuves qu’il avait traversées.

Les Sciences, Serge Ravanel les avaient explorées dans sa jeunesse. Après la guerre, il y reviendra, toujours passionné de nouvelles technologies et de modernité, jusqu’au cabinet du Ministre de la Recherche Jean-Pierre Chevènement, entre 1981 et 1983.

La Patrie, elle, fut le moteur de son action, l’idéal qui poussa le jeune étudiant pétri de mathématiques et de physique à plonger dans la clandestinité, pour devenir un des leaders de la Résistance intérieure. Trajectoire fulgurante et destin hors du commun. Il est des situations exceptionnelles, où l’on se révèle aux autres. Et à soi-même.

Et ce fils d’immigré ne voulut pas croire, en 1940, à l’effondrement politique et moral de la Patrie qu’il avait tant vénérée. Longtemps, il crut à la duplicité de Pétain, et à un accord secret entre le Général parti à Londres et le vieux Maréchal resté donner le change à l’ennemi. Un Maréchal de France, vainqueur de Verdun, ne pouvait pas brader le pays de la sorte.

Raymond Aubrac rend hommage au Colonel RavanelIl perdit vite ses illusions et s’engagea activement au sein de la Résistance intérieure. Sa finesse d’analyse, son charisme et son organisation le propulsèrent vers de hautes responsabilités : permanent de Libération Sud en 1942, il devient chef national des Groupes Francs des Mouvements Unis de la Résistance en 1943. En octobre, ses groupes font évader Raymond Aubrac, qui a rendu aux Invalides un vibrant hommage à son libérateur. Jean Moulin, transféré quelques jours plus tôt par Klaus Barbie, n’aura pas cette chance. En 1944, il est chargé de la nomination du nouveau responsable régional des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) pour la région R4 (Sud-Ouest) : devant l’indécision de ses pairs, il se propose et est désigné à l’unanimité.

La valeur n’attend pas le nombre des années, et le voici donc, au printemps 1944, à seulement 24 ans, nommé Colonel par le général Koenig, et à la tête de 60 000 hommes. Le plus jeune colonel de France coordonne les combats de libération de Toulouse, les 19 et 20 août 1944. Il s’agit surtout d’entraver et de harceler la retraite d’une armée allemande qui se précipite vers la Provence, où les Alliés ont débarqué quelques jours plus tôt. Il s’agit aussi d’empêcher les forces ennemies de mettre à sac la ville avant leur départ : l’action des FFI évitera ces représailles sanglantes. Un millier de soldats allemands seront tués et 13 000 faits prisonniers.

Si Serge Ravanel prépare immédiatement, avec le commissaire de la République Jean Cassou, la reconstruction et le rétablissement de l’ordre républicain, c’est un général de Gaulle mal informé, craignant une « expérience communiste » et l’établissement d’une « république rouge » place du Capitole, qui arrive à Toulouse le 16 septembre : le malentendu entre le Colonel, chef régional des forces intérieures, et le leader de la France libre est brutal, mais ne doit pas faire oublier l’ampleur de la contribution de cette grande figure de la Résistance intérieure.

Homme de caractère, de convictions et d’engagement, personnage déterminé qui s’évada trois fois des griffes ennemies, Serge Ravanel est l’incarnation de cet esprit de Résistance si spécifique à la France, et auquel il consacrera d’ailleurs un livre en 1995.

Inlassablement, il racontait aux jeunes générations ces valeurs humanistes de courage, de solidarité et de liberté, ce refus de la barbarie nazie, profondément ancrés au plus profond de ses compagnons, et qui les avaient poussés à affronter les dangers quotidiens de l’arrestation, de la torture et de la déportation. En s’adressant à la foule, place du Capitole, au soir de la Libération, pour l’exhorter à entamer la reconstruction économique, le chef régional des FFI affirme une des spécificités de la Résistance française : sa coordination et son programme d’après-guerre, bâti autour des idées progressistes, sociales et réformatrices du Conseil National de la Résistance. Il incarne donc bien cette Résistance française, qui puise sa dynamique et son éthique dans les valeurs républicaines fondatrices de notre identité.

Préoccupé par la montée de la haine et des extrémismes, Serge Ravanel s’efforcera, à la fin de sa vie, de livrer son témoignage aux jeunes générations, pour assurer la préservation des si précieux acquis de la Libération. Pour lui qui soutenait que la jeunesse d’aujourd’hui est aussi généreuse que celle de son époque, notre présence à ses obsèques, saluée par ses compagnons aux Invalides, constitue donc un hommage d’autant plus grand. Si plus de cinquante promotions nous séparent, nous voici donc dépositaires de son témoignage, comme les jeunes générations sont maintenant, avec la disparition des derniers survivants, garantes du flambeau du souvenir. A nous désormais de transmettre ces témoignages, ces histoires qui ont fait l’Histoire.

Ce « travail de mémoire », cette fidélité à l’engagement et à l’œuvre de femmes et d’hommes comme Serge Asher, est plus que jamais nécessaire, alors que le retour du négationnisme et des manipulateurs de l’Histoire agite des spectres bruns que l’on croyait définitivement disparus. Alors que les récents génocides, en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, nous enseignent que l’Histoire peut encore bégayer. “Celui qui ne se rappelle pas le passé est appelé à le revivre“, disait George Santayana : pour rester vigilants face à la montée de l’intolérance, cette mémoire est indispensable.

Perpétuer le souvenir, donc, pour comprendre le passé, et mieux construire le présent.

Serge Ravanel, homme exceptionnel, avait confiance en la mémoire des jeunes générations. Donnons-lui raison.

LC.

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Résurgence de la Guerre Froide ?

12/05/2009 · 2 commentaires

Le Président Medvedev et son homologue tadjik au lendemain de la crise géorgienne (Douchambe, août 2008)Réminiscence d’un temps où l’Union Soviétique se voulait l’égale des Etats-Unis, le regain de tensions qui agite ces temps-ci les relations entre la Russie et l’Occident fait flotter comme un parfum de Guerre Froide. Affaires d’espionnage à l’OTAN, expulsions de diplomates à Moscou et climat exécrable autour de la Géorgie, voici un cocktail explosif qui a des airs de déjà vu, au point de faire dire à Dimitiri Rogozine, ambassadeur russe à l’OTAN, que “l’esprit de la guerre froide est toujours vivant“. Mais qu’en est-il réellement dans les faits ?

Rencontré il y a quelques jours, le gérant français d’une société de sécurité implantée en Russie m’a livré son témoignage, qui donne une image sensiblement différente du traitement souvent biaisé que réservent les médias occidentaux au pays de Tchekhov.

D’abord, mon interlocuteur s’inquiète de la crise économique qui ébranle la Russie. Le Président Poutine ayant basé l’économie nationale sur les hydrocarbures, le pays ne dispose pas d’un socle industriel suffisant et se trouve doublement frappé par la crise, avec l’effondrement du prix du baril (et donc du prix du gaz, indexé sur le brut) : loin de Moscou, “ville délirante“, la population vieillissante, en régression démographique, s’enfonce dans la misère.

Mais c’est surtout dans le domaine géopolitique que la vision de l’intérieur de ce sécuritard, ancien observateur international au Kazakhstan et dans le Caucase, me paraît précieuse. D’emblée, il dénonce la manipulation qui consiste à systématiquement jeter l’opprobre sur l’attelage Medvedev/Poutine. S’il reconnaît que les pays de l’Est et d’Asie centrale sont significativement infiltrés par les anciens du KGB (dont Poutine est lui-même issu), il rejette l’image naïve de soulèvements populaires, spontanés et indépendants. Pour lui, la révolution orange à Kiev et l’agressivité militaire de la Géorgie l’été dernier ont été, sinon orchestrées, largement encouragées depuis Washington.

NATODe fait, force est de reconnaître que dans la guerre d’influence que se livrent Russes et Américains autour de la Mer Noire, en Europe de l’Est ou en Asie centrale, la vision manichéenne qui prévaut trop souvent dans les médias est illusoire. Mon interlocuteur s’indigne de la façon dont a été traitée en France la crise géorgienne, et salue le compromis – quoique imparfait – trouvé par le Président Sarkozy, plus en phase avec les réalités du terrain qu’avec les attentes d’une opinion publique occidentale acquise à Tbilissi.

Et de rappeler, comme nombre d’analystes, que le président Saakachvili a fait ses études aux Etats-Unis, où il s’est imprégné des valeurs occidentales. Porté au pouvoir à la suite de la “révolution des roses” qui a renversé l’ancien ministre soviétique Edouard Chevarnadzé en 2003, notamment grâce au soulèvement des étudiants du groupe Kmara, largement subventionnés par la fondation du milliardaire américain George Soros, Saakachvili a alors pu exprimer son tropisme américain, en s’efforçant de se délivrer de l’emprise russe.

Mais, le “hussard du Caucase”  a sans doute voulu aller trop loin dans son affirmation vis-à-vis de Moscou. Il y a d’abord eu cette volonté affichée d’intégrer l’OTAN, repoussée en avril 2008 par George W.  Bush, sous la pression franco-allemande. Provocation.

Et puis, bien sûr, “Micha” Saakachvili a cru au soutien inébranlable des Occidentaux, sans doute sur la foi d’assurances venues de certains conseillers américains – le sénateur McCain n’en avait-il pas lui-même donné, d’abord au ministre géorgien de la défense, en 2005, puis à l’occasion d’un voyage officiel dans le Caucase, en 2006 ?  Alors, il a voulu profiter de la grande diversion des Jeux Olympiques, Poutine à Pékin, pour se mesurer à l’ours russe.chars russes entrant en Géorgie

Las ! Plus que la défaite militaire et la perte irrémédiable de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, le président géorgien, en franchissant la ligne rouge, s’est décrédibilisé et se trouve aujourd’hui profondément déstabilisé dans son propre pays. De fait, Moscou veut sa tête et s’appuie sur ses réseaux en Géorgie. Pire encore, il a donné là l’occasion à la Russie de tester la capacité de réaction occidentale, et de voir jusqu’où elle peut aller dans son durcissement à l’égard de la communauté internationale.

SaakachviliAussi, ces réalités témoignent des tractations souterraines auxquelles se livrent Russes comme Américains pour étendre leur sphère d’influence dans ces zones d’intérêt stratégique. Washington mise sur une jeune génération occidentalisée, Moscou active ses réseaux d’ex-agents du KGB. Les troubles récents en Moldavie auraient d’ailleurs notamment été orchestrés en sous-main depuis le Kremlin. Bienvenue dans le monde gris de la realpolitik, où chacun pousse ses pions !

Peut-on pour autant parler, comme Dimitri Rogozine ou mon interlocuteur, du retour de la Guerre Froide ? Je ne le pense pas, et je vais tâcher d’expliquer ici pourquoi. Tandis que la Guerre Froide consistait en un choc frontal entre deux groupes totalement antagonistes, que tout opposait, aujourd’hui, les Russes et les Américains savent qu’ils ont besoin les uns des autres, et ce malgré les accents parfois provocateurs d’un Dmitri Medvedev qui dit ne pas craindre une nouvelle Guerre Froide. Ainsi, dans la lutte contre le terrorisme, et en dépit des tensions actuelles avec l’OTAN, Moscou a accepté le transit sur son sol de la logistique américaine destinée à l’Afghanistan : cette coopération est d’autant plus cruciale pour Washington que les convois de matériel ne peuvent évidemment transiter par l’Iran, et évitent de plus en plus un Pakistan déstabilisé, où ils sont régulièrement attaqués.

En somme, si l’on assiste bien au retour d’un climat de Guerre Froide, la froideur russe procède plutôt d’une démarche d’affirmation vis-à-vis de l’Occident : dans le nouvel ordre mondial, chaotique, Moscou se cherche une place, sans pour autant vouloir se poser en alternative du modèle occidental. David Ignatius, le célèbre journaliste du Washington Post, résume ainsi la situation : “Les mondes bipolaires et multipolaires ont chacun leur stabilité. Ce qui est dangereux, c’est la transition entre les deux“. Et nous sommes en plein dedans !

LC.

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Hommage à Maurice Druon

20/04/2009 · Laisser un commentaire

Reçu aujourd’hui du Président international de l’Alliance Francophone, dont Maurice Druon était le Président d’Honneur. Homme d’engagement qui rejoint la Résistance, quitte la France en 1942 vers Londres et les Forces Françaises Libres du général de Gaulle, aide de camp du général d’Astier de la Vigerie, avant de devenir chargé de mission pour le Commissariat à l’intérieur et à l’information, et correspondant de guerre des armées françaises, l’académicien Maurice Druon restera aussi comme le père du Chant des Partisans, hymnes aux mouvements de la Résistance, composé avec son oncle Joseph Kessel en 1943. Un hymne à la signification particulière pour qui a, comme moi, eu l’occasion de l’entendre retentir sur les rives du lac gris du camp de concentration de Ravensbrück, ou devant les sinistres baraquements du camp de Mauthausen, en présence d’anciens Résistants et déportés.

maurice_druon

« Mardi 14 avril 2009, l’Alliance Francophone a perdu un de ses pères, une de ses plus lumineuses figures, Maurice Druon, notre Président d’honneur, qui avait accepté en septembre 2007 de succéder à son ami Pierre Messmer, président fondateur.

Beaucoup se souviendront du « Chant des partisans » voué à la postérité, des « Rois Maudits », récit éternel d’un pouvoir qui divise et empoisonne les cœurs, du résistant gaulliste devenu ministre de la Culture de Georges Pompidou, de l’élégance absolue de cet homme en tous points admirable. Tout en honorant cette œuvre – cette vie -, immense et sincère, nous souhaiterions plus particulièrement nous souvenir du message que ce grand Français n’aura eu de cesse de porter durant toute sa vie.

Nous voulons retenir l’ardente obligation de défendre les valeurs de solidarité et de dialogue des cultures que Maurice Druon nous a enseignées, dans ses prises de position, dans ses soutiens, dans son exigence parfaite vis-à-vis d’une langue française trop souvent délaissée, sans doute par snobisme. Maurice Druon nous a confié son espoir et ses combats, montrons-nous en dignes.

Notre affliction est profonde, aujourd’hui. Mais, sa famille et ses amis doivent savoir que la communauté des Francophones se sent désormais pleinement responsable de cet héritage. Nous avons le « français en partage », tout comme, à présent, le devoir de pérenniser un rayonnement que Maurice Druon avait grandement contribué à assurer, en mots et en actes.

Adieu au « Gamin » de Pierre Messmer !

Le « Gamin » de Pierre Messmer, notre Président d’Honneur, est parti rejoindre son « Cher Pierre »…

C’est ainsi que Pierre Messmer, avec l’humour froid qu’on lui connaissait, appelait son frère d’armes, de cœur et d’esprit… au prétexte qu’il avait 5 ans de moins que lui !

Jusqu’au bout Maurice Druon aura gardé la fraîcheur d’esprit d’un jeune homme frondeur, la vivacité d’un adolescent s’enflammant pour de nobles causes, allié à la suprême élégance d’un éternel combattant…

Ses colères furent épiques, ses affections ne le furent pas moins.

Alors que je lui posais la question de savoir pourquoi il s’était mis en retrait de ses hautes fonctions de Secrétaire perpétuel de l’académie françasie, situation unique dans l’histoire de cette grande maison, persuadé que c’était pour des raisons de santé – ce que je lui avouais – il me répondit avec sa voix forte et si particulière : “Ai-je l’air moribond ? Voyez-vous notre belle et noble Institution est une prison dorée dont la Coupole suinte de nombreux devoirs de réserve… Alors j’ai décidé de reprendre ma liberté. J’ai encore tellement de bagarres à mener ! “.

Sa plus belle, sa plus permanente « bagarre » fut celle pour la défense de notre langue qu’il rêvait de voir redevenir celle du Droit européen.

Pour lui les grands étaient petits, et les petits, grands !

C’est ainsi que s’opposant à la candidature d’un ancien chef d’Etat français, pourtant appuyé par son ami Jean d’Ormesson, mais qui avait à ses yeux commis l’impardonnable faute d’avoir trahi le Général de Gaulle, il argumenta son vote négatif en déclarant : “Son œuvre littéraire est aussi inconsistante que ses actes nobiliaires.“.

En revanche, il n’hésitait pas à répondre longuement, et avec considération, à une classe de CM2 de banlieue qui lui avait fait parvenir des illustrations et commentaires sur le Chant des Partisans !

Lorsqu’il a accepté la Présidence d’Honneur de notre association, répondant aux vœux posthumes de Pierre Messmer, il m’a fait cette réflexion : “J’accepte pour ce cher Pierre. Je suis en effet à un âge où on se retire plutôt des fonctions de toutes natures… La prochaine fois, car elle viendra vite - ajouta-t-il d’un air à la fois malicieux et résigné – pensez donc à quelqu’un du Sud, car c’est de là que viendra le salut de notre langue et celui de l’Humanité ! J’ai quelques idées… “. Nous en avons souvent reparlé !

Il s’amusait beaucoup du qualificatif de « réac » que ses ennemis lui servaient régulièrement, lui qui était de tous les combats, contre toutes les idéologies, du fascisme au communisme, lui qui aimait et respectait profondément toutes les cultures.

Il dérangeait parce que, comme Pierre Messmer, il cultivait une attitude politiquement incorrecte… Une de leurs nombreuses qualités communes !

Bien rares furent les fois où nous nous sommes entretenus sans qu’il me dise et redise : “N’oubliez jamais, Jean Guion, que c’est notre association, nos amis et vous qui briserez les barreaux des prisons pour nos frères… de langue et de culture ! “.

Cette interprétation du si beau texte du Chant des partisans, dont il était le co-auteur, appliquée à l’Alliance Francophone, fut probablement le plus bel hommage qui ait jamais été rendu à notre action.

Vous nous laissez avec une belle mais lourde mission, Monsieur Druon !

Amis entendez-vous ?

Jean R. Guion

Président international de l’Alliance Francophone »

LC.

Le Chant des Partisans :

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Docteur Kouchner et Mister K. ?

11/02/2009 · Un commentaire

le-monde-selon-kTandis que Bernard Kouchner accompagne le président de la République à Bagdad, le livre de Pierre Péan, Le monde selon K., n’en finit pas de faire des vagues. Sans velléités judiciaires, l’auteur entend se placer sous l’angle de “l’éthique et de la morale républicaine” pour dénoncer, non pas les activités illégales de l’actuel ministre des Affaires Etrangères et Européennes, mais plutôt ce qu’il considère comme relever d’une distorsion entre l’image répandue d’un chevalier blanc au service des plus démunis, et une réalité selon lui bien plus ambiguë et empreinte de dérives affairistes.

Intéressé par les problématiques africaines, qui occupent une large partie du livre, l’ex French Doctor s’étant impliqué au Biafra, en Somalie puis au Rwanda, j’ai décidé de lire cet ouvrage. D’emblée, Péan annonce la couleur : “La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa présentation réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie et des droits de l’homme est sérieusement écornée par son comportement pratique en Afrique.” Kouchner ne serait donc pas ce French Doctor bravache et bénévole, ce héros contemporain défiant tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes, cette “version postmoderne de l’abbé Pierre dont il se proclamait d’ailleurs volontiers l’ami “.

kouchner_somalieOn nous présente au contraire un homme narcissique et va-t-en guerre, utilisant les médias pour manipuler l’opinion publique. La célèbre image du Ministre de la Santé et de l’Action humanitaire de Pierre Bérégovoy débarquant un sac de riz sur les plages de Mogadiscio en 1992, ne serait qu’un avatar de son irrésistible attraction pour les médias, engrenages de sa “mécanique compassionnelle “. As du “tapage médiatique” et de l’émotionnel, le ministre, dans une approche délibérément manichéenne et simpliste, amplifierait le poids des images et des mots, recourant d’une façon systématique au terme de « génocide » pour mieux renvoyer au traumatisme collectif de la Seconde Guerre Mondiale, et ce faisant, justifier son interventionnisme militaire et sa théorie du « devoir d’ingérence ».

Mais par-delà de tels discours enflammés et cette image de chevalier blanctoujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin “, Bernard Kouchner serait un cynique manipulateur, décrétant un peuple « victime » pour mieux servir les causes qui lui sont chères. D’abord, les intérêts américains. Car, oui, Kouchner serait démesurément atlantiste, “plus américain que les Américains “, aux accents bushistes et néoconservateurs lorsqu’il prône l’ingérence “pour faire régner l’ordre “: on le voit, sur la couverture de l’ouvrage, dans les bras de George W. Bush ; on l’imagine déjà, prêt à enfiler son treillis pour soutenir l’intervention en Irak ou bombarder l’Iran. En choisissant ainsi ses victimes, qui ne sont évidemment autres que celles qui préoccupent Washington, Kouchner manifesterait un tropisme atlantique dangereux pour la diplomatie française, et en ce nom, “braderait les outils d’influence et d’indépendance de la France” !

kouchnerAutre intérêt de Bernard Kouchner : le sien. Oui, le généreux bénévole d’autrefois serait devenu au fil du temps un personnage intéressé, n’hésitant pas à mélanger les genres pour gagner de l’argent… Dans son dernier chapitre, « L’Afrique, le fric », Péan affirme ainsi que Kouchner aurait profité de sa stature et de sa renommée, de sa nomination par Jean-Pierre Raffarin à la Direction d’Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau), pour obtenir de lucratifs contrats privés au Gabon et au Congo. Pour l’auteur, la double casquette de dirigeant public et de consultant privé est inacceptable…

En somme, l’ouvrage se livre à une entreprise de déconstruction en règle de l’icône Kouchner. Certes, je pense avoir déjà montré dans ces pages ne pas partager le principe d’intangibilité des chouchous du public. A l’évidence, Bernard Kouchner n’est ni un sain, ni un perdreau : depuis 20 ans qu’il fréquente les arcanes du pouvoir et les palais de la République, il en connaît les ficelles et son poste l’oblige de fait aujourd’hui à abandonner certains de ses idéaux au nom de la realpolitik.

Certes, mais peut-on pour autant attaquer de la sorte un ministre de la République, en procédant par insinuations, en développant un ton délibérément insidieux, et à dire vrai, malsain, sans pour autant apporter de preuves ? La démarche est quand même un peu trop facile : l’auteur, lui, n’a jamais mis les pieds au Rwanda.

Pierre Péan assume sa subjectivité. Dès les premières pages, il annonce ne pas partager pour Bernard Kouchner “l’enthousiasme dont la grande majorité de nos concitoyens font preuve à son endroit” : le livre sera donc bien à charge. Mais à vouloir faire flèche de tout bois, l’ouvrage, qui pourtant permet une réflexion pertinente sur le droit d’ingérence – en soulignant les dérives qu’il peut amorcer, le danger de “guerres humanitaires” détournant la noble cause humanitaire dans le seul but militaire, l’irréductibilité d’un problème politique à une solution armée  – se décrédibilise. S’il pose parfois les bonnes questions – comme sur le régime rwandais de Paul Kagame, et les accusations de complicité de génocide qu’il colporte à l’encontre de la France -, Péan, en voulant systématiquement jeter l’opprobre sur le French Doctor, apporte les mauvaises réponses, tombe dans la mauvaise foi, la contradiction et l’excès. kouchner_ockrentAinsi, après un passage troublant sur la realpolitik rwandaise du Quai d’Orsay, l’auteur consacre un chapitre incendiaire à Christine Ockrent. Que vient faire là l’incompétence journalistique de Mme Kouchner ? Dans ces quelques pages, qui s’écartent manifestement du thème annoncé, Péan adopte bel et bien le ton excessif d’un règlement de comptes

A vouloir tout exploiter, le livre se transforme en un fourre-tout déplorable. A trop vouloir souligner les contradictions du fondateur de Médecins du Monde, c’est l’auteur lui-même qui tombe dans la contradiction. Le voici qui s’indigne des “vertiges américanolâtres” de Kouchner, mais qui lui reproche dans le même temps de s’être engagé au Biafra sous les ordres de Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de l’Elysée, pour défendre les intérêts de De Gaulle contre Lagos, soutenu par les Etats-Unis, ou bien qui regrette que, sur le dossier rwandais, le ministre Kouchner se soit d’abord rangé derrière le président Mitterrand pour appuyer le président francophone Habyarimana face à Kagame, indirectement soutenu par Washington. Le voilà qui souligne que Kouchner a usurpé la paternité du « devoir d’ingérence », mais qui est aussi le premier à dénoncer les dérives de « son » devoir d’ingérence…

Péan le sait : les accusations sont graves, et fondées ou pas, ce “pamphlet venimeux” porte un coup à sa cible. Comme le dit le proverbe  “Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose “. Comme le cite l’auteur lui-même : “C’est la première affirmation qui compte. Les démentis n’ont aucune efficacité.” Alors en fin de compte, se pose une question : pourquoi un tel acharnement ?

kagameLa principale motivation anti-Kouchner de Péan est politique : vouloir renouer les relations diplomatiques avec le Rwanda de Paul Kagame. L’auteur admet que cet épisode l’a poussé à écrire le livre : de longue date, il s’intéresse au Rwanda, et en a fait un ouvrage controversé, Noires fureurs, blancs menteurs, dans lequel il soutient, contre Bernard Kouchner, la thèse du “double génocide” selon laquelle Tutsis comme Hutus se sont livrés à d’horribles massacres ethniques. Il s’indigne que la realpolitik du locataire du Quai d’Orsay s’abaisse à se rapprocher du régime autoritaire de Kigali, dont les accusations salissent la France, et accessoirement incriminent Pierre Péan lui-même, associé par le rapport Mucyo à une tentative d’enlèvement… En somme, il lui est insupportable de voir que la “cause tutsie” épousée par Kouchner soit désormais portée par la France.

Est-ce une explication suffisante ? Je ne le crois pas. Tout au long du livre, j’ai été marqué par des remarques insidieuses, des relents nauséabonds dont j’ai constaté a posteriori qu’ils avaient également indigné nombre de commentateurs, à commencer par Kouchner lui-même. On fronce d’abord les sourcils lorsque, se livrant à une basse psychanalyse de sa cible, Péan explique qu’il faut voir dans la “double judéité” de Kouchner le moteur de ses actes : hanté par la Shoah, il irait “vers les minorités au nom d’un « Plus jamais ça. » “…

Plus tard, sur le Darfour, Péan se dresse contre la vague d’indignation made in America que ce drame a suscitée en France. Et de s’attaquer à ceux qui s’en sont fait l’écho : organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France), Glucksmann, Bernard-Henri Levy, et Philippe Val, “pour qui la liberté d’expression doit être absolue quand il s’agit de critiquer les musulmans ou les catholiques, mais la plus étroite, voire nulle, pour ceux qui critiquent Israël“. Dans un même panier, ces associations, ces intellectuels juifs, ces soutiens des Etats-Unis et d’Israël : aux yeux de l’auteur, tous se liguent à Washington et Tel-Aviv et utilisent le Darfour pour tenter de renverser le régime de Khartoum.

L’attaque se poursuit dans le chapitre intitulé «Weltanschauung», présentant la vision du monde du ministre. kouchner_livniSur le Proche-Orient, derrière une neutralité de façade, imposée par son judaïsme, il serait un proche d’Israël et un ami de Tzipi Livni (chef de la diplomatie israélienne) : Doctor honoris causa de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Kouchner aurait été l’instigateur et l’artisan entêté et intéréssé du rapprochement entre l’Union Européene et Tel-Aviv.

Pierre Péan a bien sûr la liberté de s’opposer à la politique d’Israël, mais au lieu de placer la discussion sur le plan de la géopolitique, voire de l’humanitaire, il adopte un ton extrêmement gênant et ambigu, revenant toujours à la “judéité” de Kouchner pour expliquer son attitude et ses intentions. Alors, lorsque, enfin, l’auteur se livre, lorsqu’il dévoile son véritable message, le doute n’est plus permis. L’heure n’est plus aux soupçons mais à l’indignation.

bhlCar, là voici la thèse de Péan : placé sous la “caution intellectuelle” de Bernard-Henri Levy, avec lequel il partage le même tropisme américain, Bernard Kouchner incarne la “contre-idée de la France “. Derrière celui qui ne se lève pas pour son hymne national, se cache un homme qui n’aime pas son pays, et dont la fidélité va à un autre Etat.  Levy (c’est ainsi qu’il désigne BHL…) et Kouchner, suppôts de Washington, c’est l’anti-France, la haine du gaullisme et des valeurs de la République française, le rejet d’ “une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral “… Accusation venue d’un autre temps, qui renvoie à la campagne antisémite de Staline à l’encontre des « cosmopolites sans racine»,  juifs soviétiques accusés de manquer de patriotisme…

Oui, l’impression générale le laissait soupçonner, l’orientation finale en est la preuve. Péan aura beau quitter tous les plateaux de télévision et de radio du monde, s’affliger d’un tel retournement des rôles qui le propulse à son tour sur le ban des accusés, comme s’il était surpris de devoir faire face, après tant d’attaques haineuses, à une riposte brutale.

Pour conclure, je dirai que, si j’admire la diversité et les aventures qui ont marqué la vie du Docteur Kouchner, je n’en suis pas pour autant  un inconditionnel, et j’ai donc abordé l’ouvrage dépourvu d’a priori. J’en rapporte mes impressions sans vouloir me faire à tout prix l’avocat du Ministre. Mais force est de reconnaître que l’outrance des accusations de Péan en annihile la pertinence éventuelle, et qu’outre une réflexion intéressante sur le devoir d’ingérence que j’ai déjà signalée, le seul intérêt de ce livre, dont les connotations pernicieuses et les glissements nauséabonds l’inscrivent dans la continuité de Noires fureurs, blancs menteurs, poursuivi en justice pour « complicité de diffamation raciale » et  « complicité de provocation à la haine raciale », consiste à nous replonger dans le contexte géopolitique des guerres civiles africaines et dans les Balkans, dont Bernard Kouchner a été le témoin privilégié. Pour le reste, je ne saurais le conseiller qu’à ceux des lecteurs soucieux de se faire leur propre avis sur la question.

LC.

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Voguer vers de nouveaux horizons

14/01/2009 · Laisser un commentaire

” Tu vogues déjà vers de nouveaux horizons… ”

C’est par ces mots que s’achevait une lettre que j’ai reçue il y a deux ans, quelque part entre l’Inde et le Sri Lanka. Formule que le marin que j’étais alors s’est empressé de reprendre à son compte, et que je m’efforce toujours de mettre en application. J’explique déjà, dans le journal de bord de la Jeanne d’Arc*, que j’ai choisi ce navire dans le but de « rencontrer des gens, de découvrir de nouvelles cultures, loin des tableaux noirs des classes préparatoires ». Pour voguer vers de nouveaux horizons, en somme. Il y a bien dans ces quelques mots cette curiosité, cette soif de découvertes qui pousse à toujours aller voir de l’autre côté, à ne jamais cesser de s’émerveiller. Cette capacité à ne pas se satisfaire du présent, pour toujours aller au-devant de nouveaux défis, et ce faisant, de soi-même.

9782259209984r1Je pense d’ailleurs avoir trouvé, dans le nouvel ouvrage de Claude Allègre, Figures de proue, titre où l’on retrouve du reste la référence au monde maritime, les vertus cardinales qui fondent cette devise. L’ancien ministre de l’éducation y retrace le destin de cinq grands hommes qui, selon lui, ont façonné le XXIème siècle tel que nous le vivons : Nehru, De Gaulle, Deng Xiaoping, Gorbatchev et Mandela. Il montre comment, à force de courage, d’énergie, d’imagination et de pragmatisme, ils ont su devenir des acteurs essentiels de l’Histoire.

A mon sens, ces géants incarnent cette capacité à « voguer vers de nouveaux horizons ». Créatifs, ils n’ont eu de cesse d’innover pour explorer de nouvelles routes, s’élevant au-dessus de la condition humaine et entraînant les peuples dans leur sillage éclairé. Combattifs, ils ont su maintenir le cap contre vents et marées, ou bien, plus pragmatiques, s’adapter et accepter le compromis dans la tempête. Sages, ils ont su, avec le vent en poupe, rester humbles et mesurés. Il y a là, chez ces « visionnaires », quelque chose du marin qui, du haut de sa passerelle, scrute l’horizon infini et calme autour de lui, à la fois avide de découvrir ce qui s’y cache, et vigilant face aux courants hostiles. L’âme aventureuse et l’esprit aux aguets.

Bref, voguer vers de nouveaux horizons sonne pour moi comme une incitation au dépassement. Il ne faut pas y voir l’extrapolation volontariste d’une méthode Coué dont l’utopie la plus absurde est sans doute la positive attitude, qui consiste à croire que le mieux adviendra à condition que l’on y aspire fermement. Rejetant le réalisme, en tant que variante du pessimisme, elle prétend par exemple qu’il suffit de se persuader que l’on est capable d’assurer un emprunt immobilier pour en avoir miraculeusement les moyens… La crise actuelle est la meilleure preuve des errances de cette idéologie aberrante qui sacrifie la lucidité à l’optimisme, l’action volontaire à l’attentisme. Je n’ai à vrai dire rien contre l’optimisme, mais là où la positive attitude procède d’une posture passive et attentiste, « voguer vers de nouveaux horizons » se veut une démarche dynamique et clairvoyante, fondée sur la force de la volonté, machine de guerre qui, suffisamment nourrie et entraînée, permet de relever des défis chaque fois plus grands.cimg1447

« Le mieux est l’ennemi du bien », m’objectera-t-on. Ce serait ne pas voir qu’il ne s’agit pas ici de se lancer à corps perdu dans une entreprise vouée à l’échec, mais au contraire, de s’engager avec audace, mais de façon raisonnée et lucide. Il y a donc là plutôt un appel à se construire pas à pas, et si le risque est certes présent, à quoi peut-on raisonnablement prétendre si on l’exclut radicalement ?

Une fuite en avant, dira-t-on. Non, car, il faut bien sûr prendre le temps de savourer l’instant présent et ses succès. Pour autant, rien ne vaut l’enthousiasme qui permet de repartir à l’abordage de nouveaux défis, et aux plaisirs déjà acquis d’un quotidien routinier, je préfère la satisfaction de voir de nouveaux efforts récompensés. A l’inverse, il faut aussi bien savoir, humblement, se remettre en question dans les moments difficiles. Là encore, ne pas vouloir assumer ses erreurs ou admettre ses limites, manquer de clairvoyance en refusant de quitter les eaux troubles de l’échec, c’est sombrer dans le tourbillon dévastateur de la frustration et du ressentiment.

dsc00198Erik Orsenna a un jour écrit “celui qui ne prend pas la mer ne connaîtra jamais la vérité: sans doute voulait-il montrer là que l’on ne se découvre véritablement que face à ces nouveaux défis, dans ce mouvement volontaire,  ce voyage au-devant de soi-même, qui demande de surmonter les écueils et d’affronter des rivages inconnus…

En somme, voguer vers de nouveaux horizons résonne comme une invitation à refuser la stagnation pour, toujours, « aller plus loin ».

J’adresse aux lecteurs mes vœux les plus chaleureux pour 2009.

LC.

*Journal de bord de la Jeanne d’Arc 2006/2007

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JFK : autopsie d’un crime d’Etat

29/12/2008 · 3 commentaires

jfk22 Novembre 1963. Le 35ème président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, est assassiné dans les rues de Dallas. Quelques heures plus tard, Lee Harvey Oswald, son tueur présumé, est arrêté. Après deux jours d’interrogatoire sans aveux, alors que la police s’apprête à le transférer, il est abattu à son tour par l’obscur patron d’une boîte de nuit, Jack Ruby, qui réduit ainsi au silence ce témoin clef du meurtre.

Le monde entier est sous le choc. Les images de John John Kennedy saluant le passage de son défunt père, lors des funérailles, font le tour de la planète. john john salue son pèrePour calmer les esprits et dissiper les premières rumeurs, impliquant Castro ou Khrouchtchev, et qui risquent de précipiter une nouvelle fois, quelques mois après la crise de la baie des Cochons, l’humanité au bord du précipice nucléaire, le nouveau président Lyndon B. Johnson crée une commission d’enquête menée par le juge Earl Warren et censée faire la lumière sur cette affaire. Un an plus tard, elle livre ses conclusions : Lee Harvey Oswald, tueur désaxé et solitaire, est l’unique assassin de JFK.Warren remet son rapport au Pdt Johnson

 Quarante-cinq ans après les faits, pourtant, le crime passionne toujours : tandis que l’on s’intéresse désormais à la sécurité du président Obama, à l’origine d’un enthousiasme qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du jeune sénateur Kennedy, lors de son élection en 1960, ce qu’il est désormais convenu de qualifier de « crime du siècle », défraie encore la chronique. L’assassinat de JFK sur Dealey Plaza a marqué la naissance d’un mythe.

Si l’excellent film d’Oliver Stone, JFK, qui retrace l’enquête du procureur Garrison de la Nouvelle-Orléans, a déjà montré certaines des aberrations du rapport Warren, le livre de William Reymond, JFK : autopsie d’un crime d’état, dont je viens d’achever la lecture, constitue une démonstration remarquable. Revisitant les événements à la lumière de nouveaux documents récemment déclassés, il dissèque les conclusions Warren et en démontre, preuves à l’appui, les erreurs et les trucages. Nous voilà ainsi entraînés dans une aventure rocambolesque, au cœur de la guerre froide, où se croisent les services américains, avec en particulier le FBI du légendaire J. Edgar Hoover, directeur du Bureau entre 1924 et 1972, le KGB, les services français et leur guerre contre l’OAS, le tout sur fond de guerre du Vietnam, de tensions raciales et anticastristes, et de pressions militaro-industrielles.

Autopsie d'un crime d'EtatRécit exaltant et convaincant, l’ouvrage démontre que, ce 22 novembre, JFK a été victime d’un impitoyable complot et que l’enquête officielle, émaillée de crimes mystérieux et de disparitions inexpliquées, n’a été qu’une gigantesque manipulation destinée à camoufler la vérité pour mieux défendre le scénario officiel du tireur solitaire, qui naît curieusement dans les premières heures qui suivent le crime – comme s’il était prédéterminé.Dealey Plaza

Attardons-nous quelques instants sur cette thèse, défendue jusqu’au ridicule, par la commission Warren. Selon elle, Lee Harvey Oswald aurait tiré trois coups de feu par derrière, depuis la fenêtre du cinquième étage du Texas School Book Depository.nid-du-tireur1 En quelques minutes, il aurait ainsi déplacé, pour se dissimuler, plusieurs tonnes de cartons sans y laisser d’empreintes, fait feu sur le convoi présidentiel en un temps record, avec une arme détériorée, lui, le mauvais tireur, laissant au sol trois douilles parfaitement alignées, caché son arme, avant de descendre tranquillement, pas essoufflé le moins du monde, retirer une boisson, pour finalement croiser un agent de la police de Dallas (DPD). Il rentre ensuite chez lui, tue l’agent de police Tippit avec des balles qui ne proviennent pas de son revolver (!), a le malheur d’oublier sur place son portefeuille, et va au cinéma, où il sera interpelé. Cette absurde théorie du tireur unique venant de derrière satisfait en fait les commanditaires : elle permet de rapidement jeter un coupable en pâture à l’opinion publique, et évite l’évocation d’une conspiration, qui aurait permis de remonter aux véritables coupables.

Mais elle oblige la Commission à omettre de nombreux éléments, comme les témoins attestant de tirs de face provenant de la palissade, sur la droite du convoi, lieu où est remarquée la présence de policiers et d’agents du Secret Service – chargé de la protection présidentielle – ce qui n’est pas prévu par le dispositif de sécurité annoncé. Pis encore, elle oblige à truquer le fameux film d’Abraham Zapruder, pièce essentielle qui vient perturber les coupables, en montrant, comme le rapportent encore de nombreux témoins, la tête du président exploser à la suite d’un impact de face. Enfin, et c’est là la plus incroyable des révélations du livre : elle oblige à substituer le corps de Kennedy à bord d’Air Force One. Alors que le cadavre du président est ramené à Washington, pour être autopsié à l’hôpital militaire de Bethesda, le livre prouve que le corps est subtilisé pour être livré à une pré-autopsie ultrasecrète, de façon à dissimuler les preuves d’un tir de face (en particulier, la partie manquante du crâne du président, observation faite immédiatement après le crime par les médecins de l’hôpital de Dallas, mais plus à Bethesda, où il est seulement relevé qu’entre temps, on a mystérieusement procédé à une manipulation chirurgicale en haut du crâne…). autopsieEnsuite, viendra l’épisode rocambolesque de la disparition du cerveau du président, qui vise encore à faire disparaître toute trace d’un tir de face, ainsi que la fantastique invention de la balle « magique », dont la trajectoire relève de l’exploit balistique.

Pour rendre crédible l’hypothèse d’un seul tireur, il faut en effet qu’une seule balle soit responsable successivement de six blessures distinctes : pénétrant au-dessus de l’omoplate droite de Kennedy, elle ressort au niveau de sa gorge, reste deux secondes en suspension, oblique brutalement à droite, entre sous l’aisselle du sénateur Connally, fracture sa cinquième côte, ressort au niveau de sa poitrine, brise son poignet droit, tourne à gauche pour enfin se planter dans sa cuisse, avant d’être miraculeusement retrouvée intacte sur un brancard de l’hôpital de Dallas…Tirs selon la Commission Warren

Convaincant lorsqu’il démonte de la sorte le rapport Warren, W. Reymond s’intéresse ensuite aux véritables responsables de l’assassinat : là, les preuves se font plus difficiles à avancer et l’on tombe parfois dans la spéculation, mais l’ensemble reste cohérent et vraisemblable. Le livre met ainsi en lumière des complicités manifestes au sein du FBI, de la CIA, de la police de Dallas et du Secret Service. Ce dernier est pleinement impliqué : le choix de l’itinéraire, contraire aux règlements, avec un virage en épingle obligeant la limousine présidentielle à ralentir dans la ligne de feu, l’attitude du chauffeur, qui décèlere en pleine fusillade, contrairement à la procédure, livrant définitivement la tête de Kennedy aux tireurs, ainsi que la réaction tardive des gardes du président, qui auraient normalement dû accourir pour protéger JFK de leur corps, sont autant de preuves de la complicité du Service.JFK touché à la gorge

La police de Dallas est elle aussi associée au meurtre : ainsi, l’agent Roscoe White semble visible sur une photographie de Dealey Plaza, en train de faire feu depuis la palissade. Avant sa mort difficilement expliquée en 1971, il s’attribuera d’ailleurs le crime. Le DPD livre aussi un peu trop facilement Oswald à son assassin : comment expliquer que le tenancier d’une boîte de nuit, qui n’a officiellement rien à voir avec le crime, se trouve dans ses sous-sols alors que l’on transfère, soi-disant sous haute protection, le meurtrier présumé du président ?  J. Ruby tue OswaldComment expliquer, également, que l’on montre des photos compromettantes au suspect avant même leur découverte officielle dans son garage ? Des photos truquées qui témoignent que Lee Harvey Oswald a été victime d’un piège, et qu’on l’a réduit au silence pour ne pas qu’il le démontre : on voit ainsi apparaître, dans les mois qui précèdent, un faux Oswald qui se fait ostensiblement remarquer par ses menaces envers Kennedy.

oswaldMais le célèbre “Je ne suis qu’un pigeon” de Lee Harvey Oswald ne le disculpe pas pour autant : probable agent du FBI et de la CIA, envoyé comme taupe au sein du KGB, Oswald est bel et bien impliqué dans le crime. En effet, dans les semaines qui précèdent le meurtre, il rencontre les personnages clefs de l’affaire, que l’on retrouve dans la démonstration de Garrison : David Ferrie, Clay Shaw, Guy Banister, anciens du FBI ou de la CIA, ainsi que les anticastristes impliqués, tous unis par leur haine viscérale du communisme et, partant, de Kennedy, qu’ils accusent d’être trop laxiste envers Castro (JFK, manipulé par la CIA au moment de la baie des Cochons, veut faire fermer les camps d’entraînement anticastristes, s’attirant par là-même de solides inimitiés au sein de l’agence), et trop conciliant avec les Soviétiques. Bénéficiant de complicités au sein de leur agence, tous ont donc pu monter le crime et faire disparaître, au moment opportun, les documents les plus compromettants.

L’erreur de Garrison a été de penser, sur ces bases, que l’implication de membres du FBI et de la CIA dans le meurtre en faisait l’opération d’agences gouvernementales, alors qu’il n’est en réalité le fait que d’agents en rupture d’autorité. On comprend ici cependant le vent de panique qui s’empare du FBI et de la CIA après le meurtre : rapidement, on y comprend ce qu’il s’est réellement passé et l’on craint d’être associé, par l’intermédiaire de ces agents, au crime. La thèse du tireur solitaire est alors soutenue, et le dossier 201 de l’agent Oswald détruit, pour qu’aucun lien ne puisse jamais être établi… Le piège, préparé de longue date, peut alors se refermer sur Oswald, bouc émissaire choisi d’avance. Il est aujourd’hui d’autant plus difficile de déterminer ceux qui, au sein de ces agences, ont été directement impliqués, ceux qui savaient et ont cautionné, et ceux qui ont dissimulé les faits a posteriori. La position de J. Edgar Hoover reste à cet égard particulièrement ambiguë.

De façon surprenante, l’ouvrage révèle également une intervention des services français. Cette French Connection impliquerait en particulier un des tireurs, ancien de l’OAS, qui fera partie du seul commando arrêté derrière la palissade par le DPD et mystérieusement relâché dans les heures qui suivront. En fait, de nombreux anciens de l’OAS, se vendent comme mercenaires depuis l’indépendance de l’Algérie, et on en retrouve dans les camps d’entraînement anticastristes. Parallèlement, ils souhaitent encore assassiner De Gaulle : les services français sont donc en guerre contre ces anciens de l’OAS, en particulier en cette fin 1963, alors que le général doit visiter Mexico, où des menaces pèsent contre lui. Le contre-espionnage français a donc vent de l’opération contre Kennedy : donne-t-il suite à cette information ? S’il la transmet, il semble qu’elle ne soit pas suffisamment prise au sérieux, ou alors, que les complicités au sein des agences gouvernementales américaines aient permis de ne pas la relayer. Toujours est-il que les services français en profitent pour lancer une formidable campagne d’intoxication visant à associer l’OAS au crime et ainsi à éviter que la CIA ne la subventionne.

A ces complicités, il faut ajouter une implication de l’armée – comme dans tout coup d’Etat – pour rendre compte de la falsification de l’autopsie, et même, du président Lyndon Johnson ! On sait que le vice-président Johnson, texan, s’entendait mal avec JFK. Son attitude, ce 22 novembre, est particulièrement suspecte et sans son intervention, la subtilisation du corps à bord d’Air Force One n’aurait pas été possible. N’avait-il pas dit, la veille, ”Après demain, ces maudits Kennedy ne me gêneront plus… ” ?Lyndon Johnson prête serment à bord d'Air Force One quelques heures après le crime. A ses côtés, Jackie Kennedy, avec sa robe encore tachée de sang. Dans une pièce de l'avion, le cercueil où repose JFK, laissé seul pour l'occasion...

Impliqué, il n’est sans doute pas l’instigateur du crime : le fameux complexe « militaro-industriel », soucieux de mettre fin aux velléités de Kennedy de retirer les troupes US du Vietnam - velléités abrogées  par le président Johnson – associé aux milliardaires texans du pétrole, victimes du durcissement fiscal de JFK, annulé par son successeur, avaient les moyens et le mobile pour commanditer le crime. Monté par des agents en rupture d’autorité, tous animés par leur anticommunisme extrémiste, et réalisé avec l’aide de mercenaires, que l’on retrouve pour certains, étrangement, à Los Angeles en 1968, au moment de l’assassinat de Robert Kennedy, le complot ne laissait aucune chance au 35ème président des Etats-Unis.

 Depuis 1963, les autorités américaines se sont toujours réfusées à reconnaître la vérité : sans doute parce qu’une démocratie ne résisterait pas à cette éclatante révélation, mettant en cause l’intégralité de son système, jusqu’à l’échelon suprême. L’ouvrage de William Reymond nous emmène, par-delà le crime, dans le monde et l’Amérique des années 1960, où la menace nucléaire est prégnante et dépasse largement le seul cadre dissuasif, où la lutte contre Castro est à son paroxysme, et où les agences se livrent à bien des coups « tordus » : il nous fait revivre une aventure extraordinaire, sur fond de contre-espionnage et de manipulations. En le refermant, on est partagé entre la satisfaction d’avoir avancé sur le chemin de la vérité, et le malaise de voir ainsi mis à jour cette gigantesque manipulation opérée depuis les sommets de l’Etat, et cet impitoyable complot impliquant de hauts dignitaires du pays le plus puissant du monde.

On ne saura de toute évidence jamais ce qu’il s’est réellement passé sur Dealey Plaza ce 22 novembre 1963, et l’assassinat de JFK restera longtemps un des mystères les plus controversés du XXème siècle. Mais avec Autopsie d’un crime d’Etat, on s’approche un peu plus de cette vérité que les conspirateurs ont voulu enterrer à jamais : comme le disait John Kennedy à Berlin en juin 1963, ” la vérité ne meurt jamais“.  Quarante-cinq ans après, ses propos sonnent étrangement justes…

LC.

Le film de Zapruder :

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