Tempêtes de la misère

flag-madagascarJe comptais poursuivre mon périple maritime dans les eaux troubles du Golfe d’Aden, au large du Pakistan, croisant les bâtiments engagés dans la lutte contre le terrorisme, pour le compte de l’Opération Enduring Freedom. Mais les événements du sud de l’Océan Indien, à Madagascar, m’incitent à me projeter plus avant, oubliant temporairement des aventures asiatiques sur lesquelles je reviendrai plus tard.

La Grande Ile est en effet secouée depuis quelques jours par une grave crise politique qui oppose le président Marc Ravalomanana au jeune maire de la capitale Antananarivo, Andry Rajoelina.A. Rajoelina Ce dernier, après la fermeture par le pouvoir de sa chaîne de télévision privée, en a appelé au soulèvement populaire contre la « dictature » en place. Les émeutes qui ont agité l’île toute la semaine dernière ont causé la mort d’au moins soixante-huit personnes, et entraîné le pays dans une spirale de pillages et de chaos. Le mouvement semble toutefois s’essouffler ces derniers jours : en lançant une procédure de destitution à l’encontre de Ravalomanana, puis en s’autoproclamant « responsable suprême », Rajoelina est sans doute allé trop loin. Le voici victime des foudres présidentielles et déchu de son mandat de maire…

carte_madagascarPourtant, le parallèle entre l’avénement de cet opposant au pouvoir et l’ascension de Ravalomanana en 2002 est saisissant. Alors maire de la capitale, l’actuel président avait accédé à la magistrature suprême à l’issue de longues semaines de troubles et d’incertitudes qui l’avaient opposé au président Ratsiraka, au pouvoir entre 1975 et 1993, puis entre 1997 et 2002, et aujourd’hui en exil en France. Après s’être lancé sur la voie socialo-marxiste, conduisant l’île à la ruine, Ratsiraka, l’amiral rouge – c’est un officier de marine formé à l’Ecole Navale en France – s’était finalement rapproché de notre pays, jamais indifférent au sort de son ancienne colonie, où il compte plusieurs dizaines de milliers de ressortissants.

Dans son passionnant ouvrage Alindien, l‘amiral Mérer raconte d’ailleurs comment les forces françaises de l’Océan Indien avaient été mises en alerte en 2002. fazsoiNul doute qu’aujourd’hui encore, sous l’égide du général commandant les forces françaises du Sud de l’Océan Indien (FAZSOI), on s’active. Car, comme toujours, la crise politique qui s’amorce réactive les rivalités entre côtiers et habitants des hauts plateaux. Tensions internes et acharnement des cyclônes, Madagascar semble décidément condamnée à l’indigence. A l’évidence, la colère populaire qui éclate aujourd’hui comme hier, qui s’exacerbe de façon cyclique, n’est que l’expression de la rancœur d’un pays épuisé par des années d’une misère que les crises politiques, comme celle qu’il traverse actuellement, ne font rien pour arranger…

M. RavalomananaMarc Ravalomanana. J’ai eu l’occasion de rencontrer cet homme, à bord de la Jeanne d’Arc, le 20 mars 2007, lorsqu’accompagné de ses ministres, il vint nous remercier de l’aide humanitaire que nous apportions à son pays, lourdement touché quelques jours plus tôt par le cyclone Indlala. Flash back…

Le 16 mars, à La Réunion, la Jeanne d’Arc bruisse de rumeurs étranges. Le cyclone passé quelques jours plus tôt sur l’île Bourbon aurait poursuivi sa route et ravagé la côte est de Madagascar. IndlalaTrès vite, on sent s’envoler l’escale prévue à Mayotte, ce petit bout de France perdu dans le canal du Mozambique. Tant pis pour la plage et les tortues. La Jeanne d’Arc, habituée des missions humanitaires après son intervention dans le cadre de l’opération Beryx en Indonésie, consécutive au tsunami asiatique, ira bien à Madagascar. Notre départ de la Réunion est différé, pour embarquer 37 tonnes de fret humanitaire, les deux hélicoptères Panther du Floréal se joignant à nous pour compléter le dispositif. Le 18 au matin, je rends compte des dégâts au général commandant les FAZSOI : d’après les toutes dernières informations, des vents de 200km/h accompagnés de pluies diluviennes ont détruit à plus de 40% la ville côtière d’Antalaha. Ce sera notre destination. Le Floréal est envoyé en reconnaissance et les photos qu’il nous fait parvenir ne sont guère engageantes : routes impraticables, ponts effondrés, habitations détruites, villages inondés et coupés du monde, sans eau ni électricité… La Croix-Rouge, dont nous embarquons un détachement, craint une flambée d’épidémies et une recrudescence de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, du fait des ravages subis par les cultures.Antalaha inondée

Cap sur Antalaha, par une mer que les vents du cyclône agitent encore : les vagues ont atteint 7 mètres au plus fort de la tempête. Panther acheminant le fret humanitaire vers la terreLe 19 au matin, au large de la ville sinistrée, commence l’incessant ballet des hélicoptères qui transfèrent au sol les tonnes de tentes, de machines d’épuration et de médicaments… Le spectacle à terre est édifiant. Les eaux se sont retirées, révélant la catastrophe.  Les carcasses de modestes navires de pêche éventrés, échouées tout le long du littoral. Les maisons délabrées, aux toits arrachés. Et, partout, ces enfants pieds nus qui accourent au bruit des hélicoptères, pour quémander quelque vivre. C’est le choc de la réalité.

DestructionsComme à Djibouti, on a là sous les yeux, tangible, la misère dans sa plus simple expression : ce ne sont pas des photos ou des chiffres. A quoi bon savoir, comme l’indique le rapport 2008 du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), que j’ai sous les yeux en vue de mes futures fonctions, que Madagascar occupe le 143ème rang mondial (sur 177) en matière d’Indicateur de Développement Humain (IDH), à quoi bon s’émouvoir à l’envi,  dans la tranquillité de son salon, sur ces statistiques désastreuses, qui montrent par exemple que 60% des habitants vivent avec moins d’un dollar par jour, que 40% de la population est sous-alimentée, ou que l’espérance de vie ne dépasse pas 57 ans, si l’on ne prend pas conscience qu’elles cachent une réalité, un véritable drame humain. Que derrière ces rapports, il y a des Malgaches désespérés. Le regard de ces enfants vaut à mon sens tous les chiffres du monde.Drop Zone (Antalaha)

Asp. Assoun / EV1 Galouzeau de Villepin transférant le fret humanitaireIl n’y a là ni sensiblerie ni amertume, mais simplement le constat lucide d’une réalité dont il faut avoir conscience. La misère de Madagascar est connue des marins. Ils savent qu’Antsiranana (Diego-Suarez), pointe nord de la Grande Ile, où les bâtiments français font généralement escale, est aux mers du Sud ce que Djibouti est à la Mer d’Arabie. Une terre de désoeuvrement où tout se monnaye. Mais le choc de cette pauvreté parfois insoutenable n’en est pas moins rude : on se sent bien impuissant devant ce spectacle, mais aussi fier de pouvoir, modestement, participer à cette opération humanitaire, contribuer un tant soit peu à améliorer la condition des autochtones.

Indlala aura fait en définitive quatre-vingt morts et près de 200 000 sinistrés… Continuant sa course par-delà Antalaha, il frappera dans les jours suivants le golfe de Maroensetra, plus à l’Ouest, causant des dégâts matériels et agricoles dramatiques dans ces régions déjà épuisées par la pauvreté. Nos impératifs nous obligeront cependant à quitter la zone, laissant à l’Armée de l’Air le soin de poursuivre et d’étendre notre travail.

Jeanne d'Arc quittant les eaux malgachesQu’est-il advenu de ces enfants au regard si triste ? En quittant les eaux malgaches, sous les étoiles de ce ciel du Sud envoûtant, c’est bien pour eux que l’on a une dernière pensée…

Quinze jours plus tard, le 3 avril, le cyclône Jaya, septième de la saison, s’abattra pourtant à son tour sur l’Est de Madagascar, terre décidément honnie des cieux…

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Une réponse à “Tempêtes de la misère

  1. julienassoun

    Avec la prise de pouvoir d’Andry Rajoelina, qui met un terme à plusieurs mois de crise politique, la situation reste préoccupante pour Madagascar. Consécutivement aux condamnations de la communauté internationale, qui considère cette accession aux responsabilités comme un coup d’Etat, la Grande Ile se retrouve encore plus isolée et suspendue par l’Union Africaine. Si l’ensemble des contributeurs assurent maintenir leur aide humanitaire, force est de redouter une détérioration de la situation, qui n’est déjà guère enthousiasmante.

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