Au coeur de la dissuasion

insigne_de_la_ba_1251Invité hier soir, entouré d’industriels et de décideurs locaux, par le Colonel Adam, polytechnicien de la promotion 1985 et commandant la Base Aérienne 125 d’Istres, j’ai eu le privilège de pouvoir accéder à ce lieu fermé, au coeur du dispositif de dissuasion nucléaire français.

Alors que les composantes sous-marines et aéronavales de la dissuasion pourraient aujourd’hui être affectées par les déboires de la Marine, dont la flotte de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) se trouve diminuée depuis l’incroyable collision entre le Triomphant et le HMS Vanguard en février dernier, et dont le porte-avions est toujours indisponible pour des raisons indéterminées, c’est à Istres qu’est stationné l’un des escadrons de chasse chargés d’assurer la composante aérienne de la dissuasion nucléaire de la France.

Forte de la plus longue piste d’Europe, avec ses cinq kilomètres de bitume, qui font d’Istres une plateforme de déroutement privilégiée par la NASA en cas d’avarie sur la navette spatiale, et d’un centre d’essais en vol en pleine interaction avec le monde industriel (Dassault, Thalès, SNECMA), où sont notamment mis à l’épreuve les moteurs du controversé A-400M destiné à remplacer les avions de transport Transall vieillissants, la BA 125, qui abrite par ailleurs une flottille d’hélicoptères Fennec et la flotte de ravitailleurs en vol C-135, est donc bel et bien un site incontournable de la dissuasion nationale.ba-125

Avec sous ses ordres une flotte de 20 Mirages 2000-N, flanqués de leurs nouveaux missiles nucléaires ASMP-A, le lieutenant-colonel commandant l’escadron de chasse 3.4 « Limousin » nous livre sa vision de la dissuasion nucléaire et des Forces Aériennes Stratégiques (FAS, les forces de l’Armée de l’Air chargées de l’assurer). escadron-limousinIl insiste d’abord sur les règles d’engagement très strictes qui prévalent pour la mise en oeuvre de l’arme atomique, du seul ressort du président de la République : la multiplicité des verrous, avec de nombreuses autorisations gouvernementales et militaires préalables, le cryptage et le fractionnement des clefs, assurent que l’engagement nucléaire ne peut survenir hors ordre explicite et réfléchi venu du sommet de l’Etat.

Se voulant ensuite rassurant, il souligne lourdement les vastes efforts en matière de sécurité nucléaire : pour chaque tâche « sensible », les postes sont triplés de manière à en assurer la fiabilité. Il en va bien sûr de la crédibilité de la dissuasion nucléaire française, qui ne peut s’autoriser d’incident.

Et c’est bien là, en définitive, l’objet principal de la dissuasion nucléaire : la crédibilité et la communication. L’arme nucléaire est une « arme de non-guerre » : bien plus que d’en faire usage, il s’agit de montrer que l’on sait l’utiliser et que l’on est résolu à l’employer le cas échéant. Il y a donc derrière cette démarche une partie de bluff, parfaitement illustrée par la plus grave crise d’ordre nucléaire depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’épisode des missiles qui a opposé le président américain J.F. Kennedy et son homologue soviétique Khrouchtchev en octobre 1962. Partie qui, comme en 1962, peut désarmorcer les crises, voire empêcher leur apparition… En cas de besoin, dans sa phase de montée en puissance, l’Armée de l’Air saurait donc afficher la préparation de l’engagement nucléaire, dans le but de faire renoncer la partie adverse.

Dans leur effort de communication, les Forces Aériennes Stratégiques étalent par ailleurs leur savoir-faire conventionnel dans les missions d’assaut « classique » qui leur sont affectées au sein des différentes coalitions où elles sont engagées : missions de maintien de la paix au Tchad, d’imposition de la paix au Kosovo, ou de contre-guerrilla en Afghanistan. Elles laissent ainsi entendre au monde que cette maîtrise s’étend dans le domaine nucléaire. Il y a donc, ici encore, un effort de crédibilité.

mirage-2000Dans le même but, chaque année, elles tirent ostensiblement un missile dépourvu de ses têtes nucléaires pour tester, et affirmer, le caractère opérationnel de leurs matériels. A travers des déplacements vers Djibouti, les FAS font la preuve de leur mobilité et montrent ainsi que, forte de la flotte de ravitailleurs en vol, elles peuvent frapper partout !

Conscients des dangers de leur métier, préparés pour des missions à l’éthique potentiellement délicate, au caractère potentiellement inhumain, ces hommes, extrêmement professionnels, surentraînés, sont d’une réactivité, d’une lucidité et d’un esprit de synthèse absolument remarquables. Assurant une mission fondamentale, au coeur du dispositif national de Défense, ils me sont apparus dignes d’une confiance et d’un respect sans borne.

Les Mirages 2000-N pouvaient alors décoller avec vacarme pour une démonstration virevoltante de vol de nuit…

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4 réponses à “Au coeur de la dissuasion

  1. Salut!
    je lisais tranquillement ton blog, et me suis rappellé que tu voulais en faire un lieu d’échange ce qui m’amène à te poser cette question( no troll inside):

    « des missions à l’éthique potentiellement délicate, au caractère potentiellement inhumain » pour euphémiser un bombardement nucléaire?

    Alors certes, la dissuasion, si on dit qu’on vas pas s’en servir, c’est inutile, mais je suis surpris de la manière dont tu dépeint cette éventualité. et j’ai aussi du mal avec gens qui regardent l’armée et les armes avec les yeux de Chimène, ça me parait absurde mais vu le nombre, il doit bien y avoir une autre explication que beaufs et compensation, j’aimerais bien avoir ton point de vue.

    et pour finir… « Enfin, merde quoi! L’armée c’est pour tuer! »

  2. julienassoun

    Salut Pierre et merci pour ta contribution. Voici mon point de vue.

    D’abord, j’ai de fait dépassé le stade des yeux de Chimène à l’égard des armées : je pense qu’il y a une sorte de fascination pour la chose militaire, largement relayée par le cinéma. Pour autant, et parallèlement, avec la suppression du service national, le lien armée/nation est affecté et il y a donc une vraie méconnaissance des réalités de l’Institution et de ses enjeux.

    C’est pour cela qu’il est très intéressant, à mon sens, d’exposer clairement la doctrine de dissuasion nucléaire, qui est au coeur du dispositif, et je trouve que le commandant de l’escadron 3.4 en a fait une synthèse très claire. Car, oui, l’armée a vocation à combattre (et le commandant de la base l’a d’ailleurs rappelé), mais le caractère spécifique de l’arme non conventionnelle qu’est la bombe atomique demande une adaptation certaine.

    En substance, il ne s’agit évidemment pas de dire que l’on ne va pas s’en servir (sinon ça ne sert à rien), mais que l’on ne veut pas s’en servir. L’idée, c’est donc d’un côté de développer une arme, tout en espérant que sa seule existence soit suffisamment dissuasive pour ne pas avoir à la mettre en oeuvre, et de l’autre, pour assurer la crédibilité de cette dissuasion, de faire la preuve que l’on sait l’utiliser et que, si besoin, on l’utilisera tout de même.
    En ce sens, c’est « une arme de non-guerre », qu’on ne développe pas, contrairement à une mitraillette ou un canon conventionnels, pour usage direct. Le fait est que l’équilibre est ténu, et c’est tout l’aspect « poker menteur » de la dissuasion…

    Enfin, pour l’euphémisme qui consiste à désigner un bombardement nucléaire comme une mission au caractère « inhumain », il s’agit ici des mots du lieutenant-colonel.

    J’espère avoir répondu à tes attentes.

    Au plaisir de te voir à la maison

    • merci,
      en fait je pense m’être mal exprimé…
      Mon interrogation ne portait pas, et loin de là sur la légitimité de l’arsenal nucléaire français ni même sur le principe de la dissuasion. J’avais en tête quelque chose de plus sociologique, essayer d’avoir l’avis de quelqu’un ayant effectivement fait l’armée sur l’image qu’en ont les militaires et « aficionados ».
      En clair, j’aimerais comprendre si il y a une autre explication à cet attrait populaire de l’armée de nos jours (j’ai l’impression que la fin du service militaire et donc les pubs très bien filmées de l’armée de terre y sont pour quelque chose) que la simple fascination (pulsion de mort) et/ou un coté jacky qui cherche à compenser. Sachant que je ne considère pas équivalent (mathématiquement) une déification de l’armée et une preuve de patriotisme.

      Je pense comme toi que le cinéma (américain) y est peut-être pour quelque chose, mais on ne me fera pas croire qu’il n’y a pas déjà un terreau fertile pour son développement, et c’est ce terreau qui m’intéresse. Te connaissant, je pensais qu’il était possible que tu y aies réfléchi, et ton avis m’aurait intéressé, surtout après que tu as rencontré des bidasses qui auraient pu te donner les raisons de leur engagement.

      Voilà voilà, c’est un peu long mais à mon goût intéressant.
      la bise, viens quant tu veux le lyon, perso je risque de passer à la marse incessamant (sous peu)

  3. Je ne pense pas qu’il y ait d' »attrait populaire de l’armée de nos jours. » La preuve en est que l’armée de terre est obligée de lancer des campagnes publicitaires (relativement agressives) pour son recrutement.

    Par contre je pense que la vision « populaire » de l’armée a changé, et ce grâce à sa professionalisation. Etre un militaire est vu comme un vrai métier qualifié (je parle des militaires du rang, ou à la limite des petits sous-officiers, je pense que les officiers ont toujours été bien vus). De plus c’est vu comme un métier peu exigeant à l’entrée et qualifiant. Quoi de mieux pour un titulaire d’un simple brevet? J’ai vu beaucoup de marins dans ce genre. En entrant ils ne savaient rien faire, en sortant ils étaient motoristes (par exemple), le tout après quelques années de service à voyager autour du monde en étant bien mieux payés que dans le civil.

    Et ça aujourd’hui, dans un marché de l’emploi difficile, c’est forcément bien vu.

    D’autre part, les missions de l’armée ont beaucoup changé. On est passé de guerre directe ou guerres coloniales (pas franchement éthiquement indiscutables) à des opérations de maintien de la paix ou humanitaires.

    Alors oui, les gens qui risquent leur vie pour sauver celles de parfaits inconnus ont vocation à être respectés.

    D’autant que l’armée française a le bon goût de ne pas s’engager dans n’importe quoi, et de faire attention aux « dommages collatéraux ».

    Pour finalement répondre à ta question, les « bidasses » que j’ai vu s’étaient souvent engagés par défaut, ne sachant quoi faire d’autre, avec l’espoir de découvrir un métier et de faire quelque chose d’utile.
    Certains sont déçus, mais plus du fonctionnement interne à l’armée (dont l’archaïsme est d’une certaine pesanteur) que de ce qu’ils apprennent ou de ce qu’ils y font.

    ps : aucun rapport avec la dissuasion == gros troll

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