Résurgence de la Guerre Froide ?

Le Président Medvedev et son homologue tadjik au lendemain de la crise géorgienne (Douchambe, août 2008)Réminiscence d’un temps où l’Union Soviétique se voulait l’égale des Etats-Unis, le regain de tensions qui agite ces temps-ci les relations entre la Russie et l’Occident fait flotter comme un parfum de Guerre Froide. Affaires d’espionnage à l’OTAN, expulsions de diplomates à Moscou et climat exécrable autour de la Géorgie, voici un cocktail explosif qui a des airs de déjà vu, au point de faire dire à Dimitiri Rogozine, ambassadeur russe à l’OTAN, que « l’esprit de la guerre froide est toujours vivant« . Mais qu’en est-il réellement dans les faits ?

Rencontré il y a quelques jours, le gérant français d’une société de sécurité implantée en Russie m’a livré son témoignage, qui donne une image sensiblement différente du traitement souvent biaisé que réservent les médias occidentaux au pays de Tchekhov.

D’abord, mon interlocuteur s’inquiète de la crise économique qui ébranle la Russie. Le Président Poutine ayant basé l’économie nationale sur les hydrocarbures, le pays ne dispose pas d’un socle industriel suffisant et se trouve doublement frappé par la crise, avec l’effondrement du prix du baril (et donc du prix du gaz, indexé sur le brut) : loin de Moscou, « ville délirante« , la population vieillissante, en régression démographique, s’enfonce dans la misère.

Mais c’est surtout dans le domaine géopolitique que la vision de l’intérieur de ce sécuritard, ancien observateur international au Kazakhstan et dans le Caucase, me paraît précieuse. D’emblée, il dénonce la manipulation qui consiste à systématiquement jeter l’opprobre sur l’attelage Medvedev/Poutine. S’il reconnaît que les pays de l’Est et d’Asie centrale sont significativement infiltrés par les anciens du KGB (dont Poutine est lui-même issu), il rejette l’image naïve de soulèvements populaires, spontanés et indépendants. Pour lui, la révolution orange à Kiev et l’agressivité militaire de la Géorgie l’été dernier ont été, sinon orchestrées, largement encouragées depuis Washington.

NATODe fait, force est de reconnaître que dans la guerre d’influence que se livrent Russes et Américains autour de la Mer Noire, en Europe de l’Est ou en Asie centrale, la vision manichéenne qui prévaut trop souvent dans les médias est illusoire. Mon interlocuteur s’indigne de la façon dont a été traitée en France la crise géorgienne, et salue le compromis – quoique imparfait – trouvé par le Président Sarkozy, plus en phase avec les réalités du terrain qu’avec les attentes d’une opinion publique occidentale acquise à Tbilissi.

Et de rappeler, comme nombre d’analystes, que le président Saakachvili a fait ses études aux Etats-Unis, où il s’est imprégné des valeurs occidentales. Porté au pouvoir à la suite de la « révolution des roses » qui a renversé l’ancien ministre soviétique Edouard Chevarnadzé en 2003, notamment grâce au soulèvement des étudiants du groupe Kmara, largement subventionnés par la fondation du milliardaire américain George Soros, Saakachvili a alors pu exprimer son tropisme américain, en s’efforçant de se délivrer de l’emprise russe.

Mais, le « hussard du Caucase »  a sans doute voulu aller trop loin dans son affirmation vis-à-vis de Moscou. Il y a d’abord eu cette volonté affichée d’intégrer l’OTAN, repoussée en avril 2008 par George W.  Bush, sous la pression franco-allemande. Provocation.

Et puis, bien sûr, « Micha » Saakachvili a cru au soutien inébranlable des Occidentaux, sans doute sur la foi d’assurances venues de certains conseillers américains – le sénateur McCain n’en avait-il pas lui-même donné, d’abord au ministre géorgien de la défense, en 2005, puis à l’occasion d’un voyage officiel dans le Caucase, en 2006 ?  Alors, il a voulu profiter de la grande diversion des Jeux Olympiques, Poutine à Pékin, pour se mesurer à l’ours russe.chars russes entrant en Géorgie

Las ! Plus que la défaite militaire et la perte irrémédiable de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, le président géorgien, en franchissant la ligne rouge, s’est décrédibilisé et se trouve aujourd’hui profondément déstabilisé dans son propre pays. De fait, Moscou veut sa tête et s’appuie sur ses réseaux en Géorgie. Pire encore, il a donné là l’occasion à la Russie de tester la capacité de réaction occidentale, et de voir jusqu’où elle peut aller dans son durcissement à l’égard de la communauté internationale.

SaakachviliAussi, ces réalités témoignent des tractations souterraines auxquelles se livrent Russes comme Américains pour étendre leur sphère d’influence dans ces zones d’intérêt stratégique. Washington mise sur une jeune génération occidentalisée, Moscou active ses réseaux d’ex-agents du KGB. Les troubles récents en Moldavie auraient d’ailleurs notamment été orchestrés en sous-main depuis le Kremlin. Bienvenue dans le monde gris de la realpolitik, où chacun pousse ses pions !

Peut-on pour autant parler, comme Dimitri Rogozine ou mon interlocuteur, du retour de la Guerre Froide ? Je ne le pense pas, et je vais tâcher d’expliquer ici pourquoi. Tandis que la Guerre Froide consistait en un choc frontal entre deux groupes totalement antagonistes, que tout opposait, aujourd’hui, les Russes et les Américains savent qu’ils ont besoin les uns des autres, et ce malgré les accents parfois provocateurs d’un Dmitri Medvedev qui dit ne pas craindre une nouvelle Guerre Froide. Ainsi, dans la lutte contre le terrorisme, et en dépit des tensions actuelles avec l’OTAN, Moscou a accepté le transit sur son sol de la logistique américaine destinée à l’Afghanistan : cette coopération est d’autant plus cruciale pour Washington que les convois de matériel ne peuvent évidemment transiter par l’Iran, et évitent de plus en plus un Pakistan déstabilisé, où ils sont régulièrement attaqués.

En somme, si l’on assiste bien au retour d’un climat de Guerre Froide, la froideur russe procède plutôt d’une démarche d’affirmation vis-à-vis de l’Occident : dans le nouvel ordre mondial, chaotique, Moscou se cherche une place, sans pour autant vouloir se poser en alternative du modèle occidental. David Ignatius, le célèbre journaliste du Washington Post, résume ainsi la situation : « Les mondes bipolaires et multipolaires ont chacun leur stabilité. Ce qui est dangereux, c’est la transition entre les deux« . Et nous sommes en plein dedans !

LC.

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2 réponses à “Résurgence de la Guerre Froide ?

  1. Salut Julien,

    Très bel article que j’ai beaucoup apprécié de part le sujet que je connais un peu plus que les autres!

    Avant toute chose, j’aimerai savoir la vision que tu as de la crise en Russie, et en particulier à Moscou, ville toute à fait délirante! J’imagine que tu côtoies beaucoup de personnalités en relation avec le milieu russe!

    Pour revenir à ton sujet, ne crois tu pas que les tords soient plus partagés que cela? En septembre 2006, Poutine exerçait une pression très forte sur Tbilissi et la police menait des raids contre la diaspora géorgienne à Moscou!

    Tout en restant partagé, et en pensant que les tords ne sont pas que russes (comme le montraient les médias occidentaux) je souhaiterai avoir ton avis sur les propos qui suivent:

    La Russie depuis 2000 développe son industrie énergétique. Et la Géorgie est stratégiquement très bien placée. Et ces tensions sont à relier avce toutes les tensions dans le Caucase. Le pétrole de la Mer Caspienne transite par la Russie et sa production tournait en 2003 autour de 1,6 millions de barils par jour. Le climat de crise empêchait les occidentaux de faire construire des infrastructures dans ces pays. Est ce qu’il n’est pas de l’intérêt aussi de la Russie de maintenir cette crise. Depuis les accords de 2007, la Russie capte les ressources de « proches voisins » et les revend avec bénéfices aux occidentaux. Faire de la Géorgie un pays « à risque » permet d’empêcher la construction du projet Nabucco pour acheminer le pétrole de la Caspienne. [Au passage, les ONG occidentales dans ces régions en profitent aussi pour aider militairement les populations]

    L’autre intérêt est stratégique et tu l’as parfaitement abordé: il s’agit de l’adhésion de la Géorgie, Ukraine à l’Otan. Le Kremlin souhaite conserver ses « ex-colonie » du temps de l’URSS afin de profité des accès stratégiques à la mer, …

    Je pense que la Russie cherche à montrer qu’elle est toujours une puissance. Et la « guerre » en Tchétchénie montre qu’elle a conservé un usage de la force. Usage soutenu par la population russe, qui faute de désinformation soutient entièrement son gouvernement dans toutes ses actions. Comme l’écrivait Anna Politkovskaïa, la Russie a besoin d’un « petit » et d’un « méchant » pour se sentir puissante et respectée! ou encore « Le Kremlin préfère attiser les braises du conflit pour qu’il ne s’éteigne pas. En effet, il s’agit d’un atout politique majeur, dans le jeu du pouvoir en place ». Ce qui a valu le premier mandat à Poutine.

    Je pense que la réalité du conflit du Caucase est extrêmement complexe et joui d’un surenchérissement de chaque coté pour savoir jusqu’où chacun peu allé. La Russie a marqué des points avec le refus de l’adhésion de la Géorgie dans l’OTAN. Mais qu’en sera-til demain. Alors que des troupes russe patrouillaient, il y a 10j, à la frontière de la Géorgie et de l’Ossétie du Sud suite aux accord avec Moscou. Et cela à quelques jours de manœuvres communes entre l’OTAN et la Géorgie (Le Kremlin a d’ailleurs demandé à l’Alliance d’y renoncer).

    De quoi est fait l’avenir? Nul ne le sait je crois

    J’espère n’avoir dit que des choses juste du peu que j’ai lu sur le sujet (et donc du peu qui est dit)

    La Trof

    P.S. très bon blog au passage, très agréable à lire, ravi d’en être un lecteur assidu

    • julienassoun

      Salut Paul.

      Je souscris presque mot pour mot à ce que tu écris.

      Sur la crise économique en Russie, je n’ai pas d’avis personnel, simplement les compte-rendus d’une misère grandissante et d’une crise qui est particulièrement virulente là-bas.

      Sur la Géorgie, bien sûr, les torts sont partagés : les provocations russes se sont multipliées (par exemple aussi, l’instauration d’un visa pour les Géorgiens, alors qu’il sont nombreux à travailler sur le territoire russe), dans le but de pousser Saakachvili à la rupture : c’est ce qui s’est produit, et l’erreur stratégique a coûté cher…

      Sur l’industrie énergétique (dont on me dit qu’elle a été trop priviligiée, notamment au détriment de l’agriculture), je suis totalement d’accord avec ce que tu relèves de l’enjeu énergétique du Caucase, et de la façon dont la Russie joue du pouvoir qu’elle peut en tirer, et du climat de crise qui y règne. On retrouve là cette démarche de « surenchérissement » qu’on a aussi vu au début de l’année, avec la crise du gaz et l’Ukraine.

      Enfin, je partage ta conclusion sur le climat de tensions actuel (patrouilles russes violant l’accord d’août 2008, exercices occidentaux en Géorgie), où chacun teste jusqu’où il peut aller, et sur ta vision d’une Russie qui veut s’affirmer comme puissance : la popularité de Poutine tient d’ailleurs, selon moi, au fait qu’il ait rendu sa fierté à un peuple humilié par la transition des années 1990.

      Merci vraiment beaucoup pour ta contribution éclairée, sur un sujet dont je veux bien croire qu’il te concerne plus particulièrement.

      Au plaisir…

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