Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?

Drapeau-americainPatrick Artus aime la provocation. Mais au-delà du titre, ce spécialiste d’Economie internationale et de Politique monétaire, qui m’a enseigné la macroéconomie à l’Ecole Polytechnique, livre dans cet ouvrage précieux et documenté, coécrit avec Marie-Paule Virard, une analyse passionnante de la crise identitaire qui ébranle aujourd’hui les Etats-Unis.

Encore un article d’économie dans ces pages, dira-t-on ! Mais derrière ces aspects purement économiques,  toute la géostratégie et la suprématie des Etats-Unis, mises à mal par les expéditions bushiennes, sont en jeu :  les auteurs se réfèrent d’ailleurs à Paul Kennedy, qui, dès 1987 dans son Naissance et déclin des grandes puissances, constatait que « toute superpuissance dont la base économique ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger est vouée au déclin »…

Par-delà les causes de la crise et les remèdes mis en jeu, l’ouvrage dessine donc l’avenir de la planète, avec en toile de fond l’émergence de la Chine et les dangers d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’intérêt de cet essai, accessible aux non-initiés et dont je recommande particulièrement la lecture, est par conséquent bien de décrypter les enjeux du monde de demain…

Est-il trop tard pour sauver l'Amérique ?Patrick Artus l’affirme d’emblée : il ne s’agit pas d’une banale crise cyclique, mais bien d’une rupture structurelle et de l’irrémédiable fin du « modèle américain ». De fait, les Etats-Unis ont bâti leur économie sur une spécialisation productive particulièrement poussée, transférant les capacités industrielles vers les pays émergents pour se concentrer sur le high tech, les services domestiques et de pointe. Mais ce modèle « bipolaire » ne fonctionne pas : intrinsèquement peu riche en croissance, et déséquilibré car l’excédent commercial des services est trop faible pour compenser le déficit extérieur lié à l’importation de biens manufacturés.

L’emballement des délocalisations et l’impossibilité de miser sur les services à haute valeur ajoutée ont donc accru la dette extérieure des Etats-Unis, et menacé leur croissance. Pour maintenir coûte que coûte le niveau de vie, Washington a donc été condamné à soutenir la demande par le crédit et la baisse du taux d’épargne. Confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat, les Américains ont ainsi été encouragés à s’endetter par la politique monétaire expansionniste bienveillante (baisse des taux d’intérêts) de la FED d’Alan Greenspan et par des institutions financières peu scrupuleuses,  contournant et masquant les risques de solvabilité par la titrisation (ABS). En somme, ce modèle a poussé les Etats-Unis à « aller chercher le bout de croissance manquant par l’endettement et à financer au passage leur dette extérieure par la vente d’actifs toxiques au reste du monde« .

On connaît la suite : ce modèle procyclique, la dette stimulant la demande et la hausse du prix des actifs, donc encore la dette, a généré des bulles, notamment immobilières. Lorsque, avec la crise des subprimes, ces bulles ont éclaté, les défauts de remboursement des emprunts hypothécaires se sont multipliés. Avec un système de foreclosures conduisant naturellement l’Américain insolvable à rendre son logement pour se désengager de sa dette, la valeur marchande de l’immobilier s’est effondrée, et en l’absence d’épargne, a mis au grand jour le caractère artificiel et fragile de la solvabilité d’emprunts garantis par les biens détenus, donc sujets au retournement du prix des actifs. Dow Jones Industrial Average Index Chart - May 2008 to May 2009Face à de tels défauts de paiement, les banques, en difficulté, ont immédiatement coupé le crédit, phénomène aggravé par la crise de confiance liée à la dilution d’actifs toxiques partout dans le monde.

Ainsi, le piège de la dette s’est refermé : il y a bien là une rupture structurelle, et la mort du modèle de croissance américain, fondé sur la stimulation artificielle de la consommation des ménages, par l’endettement et partant, la dette extérieure.

Avec lui, c’est une partie du rêve américain qui s’effondre. L’économie réelle est touchée : l’impact social du chômage, à un niveau inédit, peut inquiéter, d’autant plus que le système américain est tel qu’avec la perte de son emploi, on perd bien souvent toute protection sociale. Avec de nombreuses familles en difficultés, la situation sociale confronte donc l’Administration Obama au défi de l’insécurité économique et des emplois précaires, de l’explosion des inégalités et de la pauvreté, à l’effondrement des plans de retraite, balayés par les pertes des fonds de pension, et à la panne de la mobilité intergénérationnelle, ce maillon fort de la méritocratie à l’Américaine, aujourd’hui bridé par l’impossibilité pour nombre d’Américains, de financer l’éducation, donc l’avenir, de leurs enfants.

ObamaOn comprend dès lors l’extraordinaire vague d’espoir qu’a suscitée l’élection de Barack Obama, dans un contexte de déprime conjugué à l’étiolement de l’image et de l’autorité morale, diplomatique et militaire de la banière étoilée.

Mais le défi d’Obama est immense. Il ne s’agit pas d’une relance keynésienne classique – de sorte que toutes les mesures contracycliques, certes indispensables à court terme, seront fondamentalement inefficientes -, mais bien de refabriquer totalement une nouvelle économie de croissance, solide et durable, sur de nouvelles priorités industrielles. Le plan de relance attache ainsi une importance particulière à une rationalisation de la politique énergétique des Etats-Unis, tournée vers les énergies renouvelables. Mais cela suppose de lutter contre la désindustrialisation actuelle et de se doter d’infrastructures dignes de nom.

Et c’est bien là que le bas blesse : comment financer l’effort de redressement, alourdi par les dépenses de transfert destinées à soutenir les chômeurs, dans un renouveau du welfare state américain ? A l’évidence, il faudrait augmenter l’épargne intérieure pour réduire les déficits extérieurs et financer ces investissements. Mais ce serait s’engager dans une récession dont les Etats-Unis ne veulent pas.

Alors, Barack Obama  « substitue la désépargne publique à la désépargne privée » : ce ne sont plus les ménages qui empruntent, mais le Trésor américain qui vend ses Bons aux banques centrales étrangères, accroissant le déséquilibre extérieur.

Dans ce cadre, Barack Obama, qui, faute d’épargne intérieure, a cruellement besoin de l’épargne du reste du monde pour son projet, bénéficie du « privilège exorbitant » que constitue le statut du dollar, monnaie commerciale de référence et monnaie de réserve. dollarsDe fait, les Etats-Unis peuvent emprunter dans leur propre devise, à faibles taux d’intérêts, et bénéficient de la démarche coopérative des Banques Centrales étrangères, qui ont tout intérêt à stimuler la demande américaine pour assurer des débouchés et des emplois à leur économie, et à accumuler des réserves en dollars, pour soutenir le cours du billet vert, et ainsi leur propre compétitivité.

C’est en particulier le cas de la Chine, condamnée, pour des raisons purement macroéconomiques, à financer le déficit extérieur américain, quels qu’en soient la taille et les intérêts, pour stopper l’appréciation du yuan renminbi. Face à la tentation du protectionnisme, inefficace du fait de la trop faible substituabilité des biens importés, qui conduirait au rationnement et à la baisse du pouvoir d’achat, un dollar faible semble donc la meilleure arme des Américains : le Secrétaire au Trésor Tim Geithner s’est d’ailleurs agacé de la sous-évaluation du yuan renminbi (RMB).

C’est toutefois compter en toutes choses sur la bonne volonté chinoise… Pour stimuler sa propre croissance, la Chine n’a certes d’autre choix que de soutenir le dollar. Mais si Pékin, premier créditeur des Etats-Unis, en venait à changer sa politique de change dans une guerre des monnaies destinée à renforcer le statut du yuan renminbi, qu’adviendrait-il ? La Chine sait disposer d’un pouvoir de rétorsion qui s’avérerait gravissime pour l’économie et la dette américaines, et la récente décision sino-brésilienne de coter les échanges commerciaux entre Brasilia et l’Empire du Milieu dans leur monnaie respective n’est pas innocente : le temps du règne incontesté du dollar n’est plus, et ce pourrait être à l’avenir source de frictions avec les Etats-Unis.

D’ailleurs, ce nouveau rapport de force s’inscrit dans un contexte plus large : l’effondrement économique rebat les cartes du capitalisme mondial et change la donne géostratégique. Profitant de la décrédibilisation de Bush et de ses réserves de cash, la Chine a pris de nombreuses participations dans des compagnies pétrolières en difficulté, et a pu obtenir, en Afrique et en Asie, en l’échange d’infrastructures et de main d’œuvre, de fortes garanties d’approvisionnement énergétique. Cette bataille sans merci sur le front des ressources rares est la preuve des ambitions chinoises : tandis que la nouvelle Administration Obama entend réinvestir le champ du leadership mondial, la Chine veut préciser son rôle géopolitique.

drapeau-chineVa-t-on donc vers un monde « postaméricain » ? L’affrontement entre Washington et Pékin est-il inéluctable ? F. Zakaria se veut mesuré en prédisant  un Post American World, où « la Chine veut certes avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système« .

Alors, est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La conclusion se veut plutôt optimiste en soulignant l’option coopérative adoptée par la Chine et le reste du monde, comme la résilience du peuple américain, son pragmatisme, sa capacité à innover pour exhiber un nouveau modèle de croissance, rentable et durable. Certes, mais en attendant, pour financer cette hypothétique « nouvelle nouvelle économie », le déficit extérieur se creuse, et la dette risque de diverger sans politique monétaire et budgétaire restrictive : des inquiétudes sur la solvabilité de Washington se font discrètement sentir. S’il ne s’agit certes plus de soutenir la consommation des ménages, mais de rebâtir une nouvelle économie productive, le monde n’en continue pas moins de financer le niveau de vie américain, car « le retour à la compétitivité des Etats-Unis est un préalable à la consolidation de l’économie mondiale« .

Il n’empêche, comme le souligne l’analyse de P.-A. Delhommais du Monde de ce lundi, qu’on cherche à sortir d’une crise née d’un endettement excessif par un accroissement du déficit extérieur et de la dette. Dans cette fuite en avant, où l’on soigne le mal par le mal, où l’on s’acharne à baisser les taux directeurs, ne crée-t-on pas les conditions idéales pour l’émergence de nouvelles bulles spéculatives ? Patrick Artus ne peut que déplorer cette démarche née du trop faible taux d’épargne des Américains. Comme il aura sans doute déploré les décisions du sommet du G20 à Londres, postérieures à son livre, qui décuplent encore les dettes, employant « pour résoudre la crise, les mêmes armes que celles qui l’ont créée » (J. Attali), dans une tentative désespérée de sauvetage et de bricolage d’un système qui, à la lecture d’Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?, semble bel et bien mort.

LC.

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