Chaos à Conakry

S’il est des articles prémonitoires, Le Point du 26 novembre 2009 peut se prévaloir d’un modèle, avec son papier sur la situation en République de Guinée.

« Comment se débarrasser du fantasque mais sanglant Dadis Camara ? ». L’article nous décrit l’isolement du capitaine Moussa Dadis Camara, à la tête de la junte au pouvoir, et la distance prise par ses proches, le Ministre de la Défense Sékouba Konaté et le responsable de la Sécurité présidentielle, Claude Pivi, depuis le massacre du 28 septembre dernier, quand une manifestation de l’opposition a été réprimée dans le sang, sous la houlette du lieutenant Aboubacar Toumba Diakité, aide de camp du Chef de l’Etat. Pour lui faire quitter le pouvoir, explique l’article, « les Occidentaux tablent sur des dissensions à l’intérieur même du pouvoir militaire. Conakry bruit de rumeurs sur des tentatives de putsch plus fantaisistes que réelles ».

Comment en écho, quelque huit jours plus tard, le 3 décembre, l’aide de camp Aboubacar Toumba Diakité entreprenait un coup d’Etat, blessant d’une balle dans la tête le capitaine Dadis Camara. Ascension fulgurante et déclin d’un homme qui, à l’évidence, n’était pas à sa place.

Lorsque le général Lansana Conté, deuxième président de la République de Guinée, décède le 22 décembre 2008 après avoir régné d’une main de fer pendant 24 ans, il laisse un pays exsangue, gangréné par la corruption et le trafic de drogue,  et une population misérable en dépit des immenses richesses minières de ce petit Etat d’Afrique de l’Ouest. Opportuniste, l’obscur capitaine Moussa Dadis Camara prend la tête d’une junte qui déclare la suspension de la Constitution et la dissolution du gouvernement. Un Coup d’Etat pacifique qui, le 23 décembre, porte  Dadis Camara à la magistrature suprême.

Initialement séduite par son engagement volontaire contre la corruption et le narcotrafic, la population doit vite déchanter : retranché avec sa garde prétorienne de Bérets Rouges, au camp Alpha-Yaya Diallo en périphérie de Conakry, le capitaine Camara s’est laissé grisé par le pouvoir, et il n’honorera pas sa promesse de tenir, en janvier 2010, des élections auxquelles ni lui, ni la junte, ne participeraient.

La colère monte d’autant plus que l’homme cultive le ridicule. Violent, incontrôlable, dangereux et colérique, on le voit tantôt se vautrer en pyjama dans son lit, tantôt s’emporter avec fracas contre ses ministres ou l’Ambassadeur d’Allemagne : le « Dadis Show » n’amuse plus personne…

Aussi, l’opposition civile organise-t-elle, le 28 septembre dernier, date d’anniversaire de l’indépendance, et du non retentissant du fondateur de la République, Sékou Touré, à la Communauté proposée par le Général de Gaulle, une manifestation pacifique contre la participation de Camara aux élections. Les Bérets Rouges tirent alors sur la foule. Un bain de sang : quelque 150 victimes, des milliers de blessés, mais aussi de nombreuses exactions, des viols et des pillages.

La communauté internationale exige des comptes et la Cour Pénale Internationale se saisit de l’affaire. Aperçu aux abords du stade du 28-septembre, théâtre du massacre, l’aide de camp du capitaine Camara, « Toumba » Diakité, est en première ligne, et craint d’être lâché par le Président. Il choisit donc de mettre fin à cette situation en l’éliminant pour s’emparer du pouvoir.

Aujourd’hui en fuite, « Toumba » a raté son Coup d’Etat mais a semé le désordre à Conakry. D’un côté, les Bérets Rouges du Capitaine Pivi se livrent à une véritable chasse à l’homme pour le retrouver : émaillant leurs recherches d’exactions gratuites à l’encontre des civils, ils diffusent la terreur dans le pays.

De l’autre, le Capitaine Camara est hospitalisé au Maroc et officiellement « hors de danger ». Il ne sera donc pas le 31ème Chef d’Etat africain tué pendant son mandat, et l’héritier de Laurent-Désiré Kabila, Président de la République Démocratique du Congo assassiné par son garde du corps en 2001 ou du général Baré, Président nigérien abattu sur le tarmac de l’aéroport de Niamey par son propre service de sécurité, en 1999.  Mais, apparemment incapable de communiquer et encore moins de rentrer à Conakry, les incertitudes autour de son état de santé déstabilisent le régime et attisent les convoitises.

Eloigné de Conakry, Dadis Camara ne récupèrera sans doute jamais son fauteuil présidentiel. Rentré en urgence d’une visite officielle au Liban, le général Sékouba Konaté, Ministre de la Défense et homme clef du coup d’Etat de décembre 2008, assure désormais un intérim dont on peut douter qu’il le rendra un jour. S’il se pose en nouvel homme fort du pays, la guerre de succession n’en est pas moins ouverte : les clans se déchirent, des pans entiers d’une armée divisée pourraient éclater. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, conscient de ces dangers, le général Konaté s’est prioritairement adressé aux militaires, qu’il a appelés à discipline.

Pendant ce temps, la réaction de la communauté internationale reste, elle, encore prudente. La complaisance à l’égard de Dadis Camara et de son Coup d’Etat a exacerbé les ambitions, dans un sentiment d’impunité. Il aura fallu 10 mois et le massacre du 28 septembre pour que le monde prenne véritablement conscience de ce qui se jouait en Guinée. Et la nomination comme médiateur du Président burkinabé Blaise Campaoré a été vaine.

Or, dans cette situation explosive, la population, déjà épuisée par le règne de Lansana Conté, s’enfonce toujours un peu plus dans la pauvreté. Entre colère et impuissance, elle assiste à cette lutte des clans qui la livre à elle-même, dans le dénuement le plus total. Tandis que la junte joue un jeu dangereux en recrutant des miliciens étrangers, certains Etats voisins, déjà fragiles (Sierra Leone, Libéria, Guinée Bissau, Côte d’Ivoire), craignent des mouvements de réfugiés et une propagation de la crise, qui viendraient compromettre leurs propres efforts de paix. C’est donc en définitive toute la stabilité de la région qui est en jeu.

Ce dimanche 13 décembre, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), a proposé le déploiement d’une force de protection des civils en Guinée : c’est là un premier pas pour désamorcer la crise. Souhaitons que ce ne soit pas le dernier, et que toute la pression nécessaire sera mise sur le général Konaté pour réunir les conditions d’une transition sans nouvelles effusions de sang.

LC.

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