Des quotas à l’entrée des Grandes Ecoles

En apprenant que la mise en place de quotas de boursiers à l’entrée des Grandes Ecoles était envisagée, j’ai été profondément révolté, moi, le petit-fils d’apatride, produit de l’école laïque et républicaine…

Ainsi donc, unis dans leurs efforts, des personnages bien-pensants, tous estimables par ailleurs, se posent en fossoyeurs de l’élitisme républicain, indignés des protestations « antisociales » de la Conférence des Grandes Ecoles !

Ne voient-ils pas qu’en créant cette brèche, c’est la boîte de Pandore qu’ils ouvrent ?

Allons bon… L’introduction de quotas aux concours serait la négation même de leur essence.

Est-on coupable de son origine sociale, fût-elle avantageuse ? La discrimination positive a cela de pervers que, sous couvert de réduire les inégalités, elle a le pouvoir de transférer les injustices : peut-on légitimement préférer à un candidat plus méritant, plus travailleur, un autre, au seul titre qu’il est boursier ? Au nom de l’équité, clef de voûte incontournable, cette démarche est exclue, et Nicolas Sarkozy l’a finalement rejetée.

Imagine-t-on la formidable dépréciation de la valeur des diplômes dans cette hypothèse ? Avec l’introduction d’une dichotomie dans les concours, d’un passe-droit accordé aux boursiers, un parfum de soupçon entacherait tous les diplômes. De la reconnaissance à la condescendance, il n’y a qu’un pas. Mais un pas dévastateur… Un boursier brillant, qui aurait intégré en toutes circonstances, verrait son succès nuancé par le privilège du quota. Au temple du mérite, la charité nivelle tout.

C’est ce qu’a voulu signifier la Conférence des Grandes Ecoles en évoquant le risque de baisse du niveau. Et, ne nous mentons pas, intrinsèquement, avec l’admission de candidats moins bien classés, c’est bien la baisse de la sélectivité et le spectre du nivellement par le bas qui se profilent.

Pour déplorable qu’elle soit, la pauvreté pourrait-elle donc tenir lieu de mérite ?

La République nous a inculqué la même passion de l’égalité et du mérite. A trop vouloir pousser celle-là, gardons-nous de ne pas dissoudre celui-ci dans un égalitarisme régressif. Le déterminisme social n’a pas sa place dans les concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Cela sonnerait le glas de la méritocratie républicaine.

Toute caste est corporatiste, m’objectera-t-on. Voilà un produit du système qui défend son pré carré à cor et à cri. Conservatisme aveugle et réactionnaire. Las ! Il ne s’agit pas de s’abriter derrière de grands idéaux républicains, pour se donner bonne conscience et refuser ce constat évident : l’ascenseur social est en panne. A l’ère de la promotion sociale a succédé celle de la reproduction sociale. Bien sûr.

Et ce débat a au moins le mérite de poser la bonne question : comment promouvoir l’ascension sociale et assurer la diversité des élites ?

Mais la réponse est ici aberrante.

Car la mission des Grandes Ecoles n’est pas de soigner la diversité des élites qu’elles forment. Ce n’est pas leur rôle. Il leur incombe au contraire de s’assurer que leur recrutement est impartial : c’est là la base de leur crédibilité et de leur renommée.

Il est donc trop facile et profondément hypocrite de leur faire porter le fardeau de la Crise de l’Ecole, qui prend racine bien en amont, dès le primaire, le collège et le lycée. C’est là que le système ne fonctionne pas. C’est là qu’il faut trouver des remèdes.

Au lieu d’égalitarisme démagogique en bout de course, c’est en amont qu’il faut rétablir une véritable égalité des chances et combattre tout ce qui empêche chacun de faire valoir ses talents et ses mérites.

Ne pas remplacer une discrimination par une autre : pour tous, le même concours à l’arrivée.

Mais, en chemin, faire plus pour ceux qui partent de plus loin.

Cela implique la création de filières d’excellence dans les quartiers défavorisés. Il s’agit de repérer les élèves d’origine modeste qui ont le potentiel de poursuivre de longues études pour les convaincre et les aider à s’engager dans cette voie, eux qui, par manque de confiance ou d’informations, s’en seraient spontanément détournés. L’autocensure doit être combattue avec vigueur : la mise en place de tutorats, pour apporter aux jeunes défavorisés la motivation et le soutien de ceux qui ont réussi, à l’exemple de la démarche « Une Grande Ecole, pourquoi pas moi ? » animée par des élèves de l’Ecole Polytechnique et de l’ESSEC, s’inscrit dans cette logique et doit être encouragée.

En définitive, les Grandes Ecoles ne sauraient être les bouc-émissaires de l’échec du système scolaire français. Ce n’est pas en abaissant la barre que l’on relance la promotion sociale – les errements de l’uniformisation du collège et du lycée l’ont prouvé –, mais au contraire, en redonnant de l’ambition aux plus modestes.

Les élites ne se décrètent pas. Ne nous trompons donc pas de cible.


J’adresse, pour cette année 2010, mes meilleurs voeux à tous les lecteurs.

LC.

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2 réponses à “Des quotas à l’entrée des Grandes Ecoles

  1. Je te rejoins sur tous les points.
    J’ajoute que le problème, profondément regrettable, est que l’inconscient collectif considère qu’on a raté sa vie si on échoue au lycée, si on ne prolonge pas ses études. On a trop dévalorisé beaucoup de métiers ; je pense en particulier à ceux de l’artisanat, qui manquent cruellement de main d’oeuvre parce que personne ne veut y aller à moins d’y être contraint par un échec scolaire.

    En effet, le système actuel ne pousse pas assez à se diriger vers des formations artisanales. C’est ainsi que les métiers de l’artisanat sont désertés, et que les nouvelles recrues du monde ouvrier sont aujourd’hui des gens peu donc mal formés.

    Tout ça pourquoi ? Parce qu’être maçon, ou charpentier, ça n’a pas la côte. Le système actuel de l’Education Nationale se voile la face en prétendant qu’on peut faire de tout le monde un scientifique ou un avocat. C’est un mensonge.

    Et alors, est-ce que c’est dommage que tout le monde ne puisse pas faire bac+18 ? Non. Etant d’une famille d’ouvriers, je peux dire qu’on peut être très heureux dans un métier pénible. On peut même en être fier.

    Alors qu’on arrête de faire semblant, qu’on arrête d’enchaîner des pirouettes pour nous faire croire que tout le monde réussit ses études, qu’au lieu de brasser l’atmosphère de la Lune en critiquant le mode de sélection des grandes écoles on fasse revivre des formations d’apprentissage à 14 ans. Qu’on revalorise ces beaux métiers. Qu’au lieu de perdre du temps et une fortune en débattant sur l’identité nationale, les gens qui en ont le pouvoir lèvent le nez de leurs sondages et se concentrent sur les problèmes réels.

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