La crise grecque, par Régis Portalez

La crise financière grecque continue à faire parler économistes et politiciens, et il me faut déplorer d’entendre trop de points de vue décevants.

Pour commencer, il y a ceux qui considèrent que cette crise est révélatrice d’une Europe en panne, voire d’une Europe condamnée. Celle-ci serait ontologiquement handicapée par sa structure pesante, par le fait qu’elle soit constituée d’une juxtaposition d’Etats indépendants, par son absence de gouvernance, que ce soit économique ou politique. On a pu entendre le plus absurde à ce sujet : création de deux zones euros (l’une basée à Frankfort, l’autre à Paris), l’exclusion de la Grèce de la zone euro, etc.

Il y a ensuite ceux qui voient dans les marchés l’entité qui a eu, sinon le courage, au moins le mérite de sanctionner l’envolée de la dette souveraine et l’opacité des comptes publics. En général les tenants de ce point de vue sont ceux qui s’offusquaient de voir que les mêmes marchés n’avaient pas vu arriver la crise immobilière américaine, avant de se féliciter de l’interventionnisme des Etats.

A mon avis, tous ont raison, mais ne tirent pas les conclusions idoines.

Aux premiers je répondrai que oui, cette crise est révélatrice d’une Europe en panne : elle est la preuve qu’il faut toujours plus d’intégration européenne. Une réponse désordonnée et tardive, comme celle qui est mise en place aujourd’hui avec des prêts bilatéraux et l’intervention du FMI ne pourra pas être répétée en cas d’autre défaut dans la zone euro. Créer une gouvernance économique ne sera pas suffisant, tant que persisteront des divergences politiques, des distorsions de calendriers électoraux, ou des écarts législatifs trop grands. De même, une gouvernance politique n’a pas de sens tant qu’elle est concurrencée par les Etats. C’est aujourd’hui plus que jamais qu’il nous faut de la hauteur de vue. Car ce n’est qu’en étant unie et forte que l’Europe peut exister.

Aux seconds, je répondrai que oui, faute d’une Europe capable d’appliquer les critères de Maastricht, nous pouvons remercier les marchés de s’y être substitués pour tirer la sonnette d’alarme. Pour autant, si, reprenant le mot d’Henry Kissinger, « L’Europe, quel numéro ? », Barack Obama s’est plaint d’une communication difficile avec l’Union Européenne, peut-il mieux assurer le contact avec les marchés, forces invisibles mais omnipotentes ? Il suffit qu’ils décident qu’un pays ou une entreprise n’est plus solvable pour qu’ils ne le soient effectivement plus.

Aussi, je regrette que les marchés, dont l’intouchable efficience a enfin été remise en question, ne se rendent compte d’un problème que lorsqu’il est déjà trop tard.

De cet état de fait, je tire deux conclusions. L’une est que la finance est une chose trop sérieuse, avec trop de répercussions  sociales, pour être abandonnée aux seules mains des financiers. L’autre est qu’à défaut de vivre dans un monde idéal, il faut réagir immédiatement. Il faut que le temps politique devienne comparable au temps des marchés, ce qui suppose de raccourcir considérablement le premier, et d’essayer d’allonger le second.

En premier lieu, il faut voir que ce qui se produit en Grèce nous arrivera, en France, dans quelques années. Peut être dans dix ans, peut être dans cinq. Et à ce moment là, personne n’aura pitié, comme personne n’a pitié de la Grèce aujourd’hui. Alors il faut redresser les comptes publics. Vite! Ensuite il faut rendre aux marchés leur vocation d’investissement et de financement de l’économie, et les alléger de cette carrure hypertrophiée qu’ils ont aujourd’hui. Pour ce faire, il existe un nombre infini de mesures. Encadrer les automates de trading, subordonner le volume du marché à terme des matières premières à celui du marché physique, conditionner l’achat de CDS à la détention d’obligations, réguler les fonds au même titre que les banques.

Paradoxalement, la crise grecque est l’occasion de cette prise de conscience, qui donnerait dignité aux marchés et à l’Europe.

Régis Portalez

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4 réponses à “La crise grecque, par Régis Portalez

  1. « Aussi, je regrette que les marchés, dont l’intouchable efficience a enfin été remise en question, ne se rendent compte d’un problème que lorsqu’il est déjà trop tard. »: je dirais plutôt, c’est quand il est trop tard, financièrement, parlant, que certains politiciens s’en rendent compte! Il y a un élément substantiel dont il faut, à mon avis, tenir compte, c’est la stratégie politique que l’Allemagne -les deux tiers environ de la zone euro (= »la messe est dite »!) va adopter, pour la génération à venir (pour la dernière, ce fût l’intégration de l’Allemagne de l’Est, avec la chute du mur de Berlin, d’un coût extraordinaire). Ce qui ne m’étonnerait pas: une orientation vers l’Est, jusqu’à la Russie. En effet, les deux pays sont à peu près parfaitement complémentaires: matières premières en quantité et inteligensia du côté des ingénieurs, contre savoir-faire industriels et de mise en forme, ainsi que d’intégration de région sous dirigisme soviétique dans une économie de marché… Bref, le coût ne sera qu’un investissement à long terme -avec retour sur investissement, alors que de participer au sauvetage des pays ne respectant même pas sur le long terme leur signature quant au niveau des déficit ressemble plus au tonneau des Danaïdes, et donc à une dépense courante, sans retour… Bref, toute la question est de nature politique: que souhaite mettre en place l’Allemagne comme stratégie? De là, la réponse à la problématique…

  2. Mon petit avis : il ne sert pas trop de charger les banquiers qui profitent à coups de gros intérêts sur une dette grecque qu’ils jugent risquée. Les deux côtés sont pourris en haut de l’échelle : politiques et financiers. Et ce sera le consommateur grec et/ou peut-être européen qui trinquera au final…

    1) parce que : un banquier ne prête pas à quelqu’un qu’il pense non solvable ; il souhaite faire du business, et on en fait en jouant mieux que d’autres à situation suffisamment saine pour payer le prix de perdre. Le rôle d’un banquier n’est pas de secourir, il regarde ses intérêts et c’est comme ça. C’est une entreprise. Exemple : Renault ne se coulera pas si un de ses équipementiers fait faillite.

    2) parce que : il y a des responsables politiques grecs qui ont agi scandaleusement. Voyant venir depuis longtemps l’explosion de la dette et l’impossibilité d’en rembourser les intérêts aux banques, ils ont préféré camoufler la dette pour pouvoir se faire prêter par des banques (même au prix fort). Alors que leur rôle à eux n’est pas de faire du business et d’entrainer des banques dans le gouffre, mais plutôt de jouer la franchise et de tirer la sonnette d’alarme tôt en INFORMANT, même si c’est une mauvaise nouvelle.

    En effet, si l’Etat grec est en difficulté financière, c’est pensable que ce soit au consommateur grec de payer le dysfonctionnement de l’économie. Mais tôt, et au prix acceptable de la lucidité de ses dirigeants. Et pas la surenchère jouée par quelques politiques qui, voyant la situation désespérée, misent les dernières billes sur un coup de chance : on n’appelle pas responsable financier un banquier, en revanche on appelle responsable politique un homme d’Etat.

  3. julienassoun

    Il est certain qu’il est inadmissible que les comptes grecs aient été maquillés : cela pointe l’absence d’un mécanisme de contrôle efficace dans un système d’interdépendance qui exige des relations sincères et de confiance.

    Maintenant, en l’état, la réaction de l’Union Européenne est inévitable car, à travers le maillon faible grec, c’est toute la zone euro qui est attaquée par les spéculateurs.
    Laisser Athènes devenir le Lehman Brothers de l’UE, ce serait précipiter l’écroulement de tout l’édifice…

  4. Pour rebondir sur ce dernier commentaire un article de nos amis italiens , peu optimiste sur la suite de la crise :
    http://www.presseurop.eu/fr/content/article/241491-poker-menteur-sur-l-euro

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