Jeanne-d’Arc : clap de fin

« Et la mer apportera aux hommes des raisons d’espérer, comme le sommeil apporte son cortège de rêves. » – Christophe Colomb

Elle ne reprendra plus la mer.

A 15h aujourd’hui, le capitaine de vaisseau Patrick Augier, commandant la 45ème et ultime campagne d’application des officiers de Marine, a prononcé le dernier « Terminé, barre et machines ! » du porte-hélicoptères Jeanne-d’Arc. Oraison funèbre pour la vénérable Vieille Dame.

Après un demi-siècle de service, la « Jeanne », navire mythique de la Royale, tire sa révérence. Et avec elle, c’est bien plus qu’un bateau qui s’en va…

Car la Jeanne représente pour tous ceux qui ont eu la chance d’y embarquer, une expérience unique et fondatrice. Séquence nostalgie, cette semaine : à l’invitation de l’Etat-major, retour à bord pour remonter la Seine. Ultime défilé avant la retraite. On échange sur le pont d’envol : les plus chanceux des anciens se rappellent Panama, Tahiti ; j’évoque Suez, l’Inde, le Vietnam. Parfums d’Orient. Parfums d’ailleurs qui ont façonné, au fil de l’eau, la grande histoire de la Jeanne-d’Arc.

La Jeanne et ses 800 escales, ses 3,2 millions de km parcourus (l’équivalent de 79 tours du monde !), a porté haut le pavillon de la France sur toutes les mers du globe, jusque dans les confettis les plus reculés de l’Outre-Mer. Navire étendard, elle s’est imposée comme une prestigieuse ambassadrice de la France à l’étranger. Marins impeccablement alignés sur le pont à l’arrivée en escale, cocktails somptueux autour des hélicoptères, la Vieille Dame et ses 182 mètres de long n’ont jamais manqué d’impressionner leurs hôtes. Outil diplomatique de représentation.

Rôle opérationnel, également, au gré des événements sur sa route.

Mer de Chine, 1988 : la Jeanne participe au sauvetage des boat people.

Océan Indien, 2005 : la Jeanne est le premier navire français à approcher les côtes indonésiennes après le tsunami ravageur. Elle participe à l’opération Beryx, en acheminant vivres et médicaments aux populations sinistrées.

Golfe d’Aden, 2008 : la Jeanne-d’Arc participe à l’opération Thalatine qui mène à la libération des otages du Ponant, au large de la Somalie.

Mais la Jeanne-d’Arc reste avant tout un bâtiment de formation : depuis sa mise à flot en 1964, tous les officiers de Marine y ont été formés. De l’amiral en retraite au jeune enseigne de vaisseau, chacun raconte « sa Jeanne ».

15 000 marins, au fil de ses 45 tours du monde, s’y sont pris à rêver à de nouveaux horizons, à l’escale à venir, aux proches éloignés…

La Jeanne porte l’héritage de ces histoires individuelles qui flottent le long de ses coursives, entre une photographie, une tape de bouche, un cadeau venu d’ailleurs. Comme une âme pour le navire. De là, le lien presque charnel que tous ses anciens entretiennent avec la Jeanne. Avec « leur » Jeanne.

Un lien de sueur. Car à la mer, malgré la fournaise des machines et le bourdonnement des tuyauteries, 600 marins s’activent avec abnégation dans les entrailles de la Jeanne. Dans cette odeur unique des profondeurs du navire qui , telle la madeleine de Proust, ravive tant de souvenirs.

« Celui qui ne prend pas la mer ne connaîtra jamais la vérité. » – Erik Orsenna.

Village bouillonnant où l’on vit dans une irremplaçable unité de temps et de lieu, où l’on partage les joies comme les peines. Adversité de la nature, combat contre la fatigue qui exacerbe les tensions : la vie à bord révèle les individus à eux-mêmes et aux autres.  La Jeanne-d’Arc est une microsociété qui interdit l’hypocrisie et pousse au dépassement de soi.

De tout cela, il reste un sentiment de grandeur et de liberté. Un exceptionnel enrichissement culturel et humain. Dans la précieuse boîte à souvenirs, moments inoubliables passés dans les carrés, effluves exotiques, escales du bout du monde…

Et pour ces milliers de terriens qui n’ont jamais pu naviguer à bord, la Jeanne, c’était le voyage par procuration. Un sentiment d’évasion à la voir s’arracher chaque année, dans la grisaille de l’hiver, aux quais de Brest : « Bon vent, bonne mer ! ». Légende de la Jeanne-d’Arc.

Massée au bord de la Seine, bravant la grêle normande, cette foule anonyme a salué l’ultime défilé. Pour lui dire un dernier au revoir. Bientôt désarmée, osera-t-on livrer la Jeanne au désamiantage des Anglais, ceux-là mêmes qui ont brûlé la pucelle d’Orléans en 1431 ?

Quai d’Honfleur : fin de partie.

Je salue une dernière fois sa poupe toujours fière. Un ultime coup d’œil à la noble étrave qui a satisfait notre soif d’aventures, notre volonté de partir à la découverte du monde.

La Jeanne emporte aujourd’hui avec elle un peu de nos vingt ans…

Chapeau. Et merci !

LC.

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