Dilma Rousseff, ou les défis d’un Brésil émergé

Elue à la Présidence du Brésil le 30 octobre dernier avec 56% des voix, Dilma Rousseff prend les commandes d’une économie florissante, qui, forte d’une croissance annuelle de près de 7% ces dernières années (à l’exception de 2009, année de crise), s’est affirmée parmi les grandes puissances émergentes. Pour autant, depuis Stefan Zweig qui posait, dès 1941, le Brésil comme un « pays du futur », le géant d’Amérique du Sud n’en finit pas de susciter le débat : éternel pays d’avenir ou véritable puissance du XXIème siècle ?

Trajectoire chaotique que celle de ce colosse qui n’a eu de cesse, tout au long XXème siècle, de trébucher sur ses pieds d’argile.

Dès la première moitié du XXème siècle, le Brésil est promis aux plus grands succès : attractif pour les investisseurs étrangers, il rayonne à travers son football virevoltant et sa culture Bossa Nova. Mais le pays s’enfonce dans la dictature militaire entre 1964 et 1985 : il en ressort éreinté et sombre dans une crise de la dette. L’hyperinflation fragilise les institutions et accroît la pauvreté, qui donne naissance aux sinistres favelas essaimant autour des grandes villes.

Mis en place en 1994, le Plano Real du Ministre de l’Economie puis président de la République, Fernando Cardoso parvient à juguler l’inflation et à remettre de l’ordre dans les finances et l’économie brésiliennes. A la faveur d’une alternance politique qui survient en 2002, dans le calme et la continuité démocratique, en dépit de nombreuses craintes, son successeur, Lula, élu du Parti des Travailleurs, maintient le cap de la rigueur budgétaire.

La stabilité politique s’associe ainsi au rétablissement monétaire pour favoriser les investissements étrangers et redresser l’économie brésilienne, qui décolle, grâce aux Plans d’Accélération de la Croissance (PAC) : fort de formidables richesses naturelles (fer), énergétiques (hydrauliques, pétrolières) et agricoles (café, soja, sucre), le Brésil s’ouvre au monde… Profitant de cette restructuration et de l’afflux des capitaux étrangers, Lula met en place les conditions de larges avancées sociales : son mandat voit la pauvreté reculer de 40%, et l’expansion d’une vaste classe moyenne de près de 50 millions d’individus, qui soutiennent la demande et dynamisent l’économie.

Aujourd’hui solidement ancré sur le secteur agro-alimentaire d’une part (25% du PIB et 33% des emplois) et l’industrie (28,5% du PIB), le pays bénéficie en outre d’un formidable potentiel humain : il est le 5ème Etat le plus peuplé du monde, avec ses 185 millions d’âmes, dont la capacité d’adaptation et la dynamique de progrès sont unanimement plébiscitées par les investisseurs étrangers.  Le baby-boom qui s’annonce pour les trente prochaines années constitue de ce point de vue, à lui seul, un formidable levier de croissance.

Puissance régionale incontestée, acteur influent à l’OMC et grenier du monde, le Brésil n’est donc plus ce colosse aux pieds d’argile. Doit-on en conclure que le séjour de Dilma au palais du Panalto sera une sinécure ? Bien entendu, non. Si ce faisceau d’éléments structurels consolide la robustesse de l’économie brésilienne, de nombreux défis se posent encore à ce pays de contrastes.

De fait, le Brésil reste profondément inégalitaire, avec encore 30 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté : bien que réduites, ces inégalités nourrissent la violence et l’insécurité. Malgré une formation supérieure performante, inspirée du modèle français, qui produit des ingénieurs de grande qualité, l’éducation souffre de fortes défaillances.

Pour les investisseurs étrangers, les carences du pays en matière d’infrastructures et les lourdeurs d’une bureaucratie complexe, où subsiste une corruption rampante, sont des obstacles conséquents.

Par ailleurs, un système fiscal fondé sur des taux d’intérêt élevés, qui accroissent le coût du capital, et de lourdes taxes à l’exportation grèvent l’attractivité du Brésil : de nombreux industriels déplorent que Lula n’ait pas réformé ces dispositions, auxquelles Dilma se veut quant à elle résolument attachée. En ce sens, avec une chaîne logistique obsolète, le Brésil n’est pas une bonne plateforme d’exportations. La taille du marché intérieur, heureusement suffisant pour saturer les usines de production, n’en est que plus fondamentale.

Sur le plan économique, il faut garder à l’esprit que la croissance brésilienne est très largement tirée par la demande mondiale en matières premières. Or, sur fond de guerre des monnaies, la compétitivité des produits brésiliens pourrait être mise à mal par la concurrence chinoise. Face à un yuan artificiellement sous-évalué, le real s’est apprécié de 40% depuis 2004 quand le peso mexicain perdait 16% de sa valeur sur la même période : cette surévaluation de la monnaie brésilienne, amenée à s’aggraver avec l’afflux de capitaux américains liés à l’injection de liquidités par la Réserve Fédérale, constitue un véritable risque à l’exportation pour Brasilia.

Parallèlement, la demande intérieure est gonflée par l’endettement, auquel recourent nombre de ménages, tandis que l’épargne demeure très faible : ce phénomène fait craindre, à terme, l’explosion d’une bulle du crédit à la consommation, et un ralentissement de la croissance qu’il entretient.

Tous ces risques, toutefois, la classe politique brésilienne, pragmatique et responsable, garante d’institutions démocratiques et stables, en a clairement conscience. Héritière du Président Cardoso, qui a donné au Brésil les conditions de son affirmation, et du Président Lula, qui les a consolidées et a montré le cap à suivre, Dilma Rousseff sait que la montée en puissance de son pays est irréversible… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si pour les investisseurs étrangers, le Brésil est, parmi les quatre BRIC et malgré le caractère incontournable de la Chine, le pays qui affiche le meilleur rapport Risques / Opportunités.

De ce point de vue, la France a une formidable carte à jouer.  Implantée de longue date, elle bénéficie d’une forte proximité intellectuelle avec le Brésil, que le 12 juillet 1998 ne semble pas avoir ébranlée.

Par-delà cette dimension affective, rappelons-nous qu’avec la Guyane, notre pays est sud-américain, et que notre plus longue frontière terrestre nous sépare… du Brésil. En inaugurant conjointement, d’ici à la fin de l’année 2010, le pont sur l’Oyapok, qui relie la Guyane à l’Etat brésilien d’Amapa, les Présidents Sarkozy et Lula concrétiseront ce lien physique.

Enfin, les récentes rencontres bilatérales ont confirmé que la France et le Brésil partagent une vision commune de la conduite des affaires du monde, qui doit être le fondement d’une coopération approfondie entre nos deux pays.

Deux grandes thématiques méritent d’être soulignées ici. D’abord, le développement durable, sujet sur lequel Paris et Brasilia sont tous deux en pointe. La France s’est affirmée comme un leader européen sur le sujet et bénéficie déjà d’une électricité très largement décarbonée. De son côté, le Brésil, qui abrite la forêt amazonienne et produit 85% de son électricité à partir de ses ressources hydrauliques, est particulièrement sensible à cette problématique, comme en témoignent les 20% de voix recueillis au premier tour de l’élection présidentielle par Maria da Silva, candidate écologiste et ancienne Ministre de l’Environnement.

Ensuite, l’industrie de haute technologie : la France comme le Brésil disposent d’ingénieurs de très grande qualité et de cultures très proches, terreaux propices à des synergies accrues, par exemple dans le domaine du nucléaire civil (le Brésil ayant relancé son programme) ou de la défense. A cet égard, la désignation par l’armée brésilienne, attendue dans les prochaines semaines, du vainqueur de l’appel d’offres relatifs aux avions de combat, portant sur plusieurs milliards de dollars, constituera un test majeur : si, malgré les pressions intenses du lobby suédois en faveur du Gripen de SAAB, le Rafale de Dassault empoche le contrat, une nouvelle preuve sera apportée que le marché brésilien constitue une formidable opportunité pour la France.

En définitive, il convient de dépasser le débat obsolète sur l’avenir du Brésil : il semble bien que le pays du futur ait définitivement embrassé le présent, et il s’agit d’en tirer toutes les conséquences.

LC.

Réflexion nourrie d’une conférence donnée à la Maison de l’Amérique latine, en présence de :

– Son Excellence Alain Rouquié, Président de la Maison de l’Amérique latine et ancien ambassadeur de France au Brésil,

– M. Jean-Pierre Clamadieu, P-DG de Rhodia

– M. Jean-Pierre Floris, Comité Exécutif de Saint-Gobain, Directeur du Pôle Matériaux Innovants

– M. Jean-Carlos Agulo, Comité Exécutif de Lafarge, Directeur-général adjoint en charge de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud, de l’Europe de l’Ouest et de l’Organisation technique de la Branche ciment.

– M. Humberto Antunes, CEO Galderma

– M. José Luiz Rossi, CEO CPM Braxis, Capgemini

 

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