Jasmin tunisien

La rue a donc eu raison de lui… Après un mois d’émeutes sans précédent, le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali a donc quitté la Tunisie et renoncé au fauteuil qu’il détenait sans partage depuis le “coup d’Etat médical” du 7 novembre 1987, date à laquelle, Premier Ministre, il déposa pour sénilité son prédécesseur Habib Bourguiba, père de l’indépendance et fondateur de la République…

D’une main de fer, ce diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr met alors en place un régime autoritaire, censurant les médias et étouffant toute forme de contestation : il bénéficie dans ses efforts de la complaisance des chancelleries occidentales, qui voient plutôt en lui un rempart contre l’islamisme et l’artisan d’un développement économique propice aux investissements étrangers…

En août 2008, devant un parterre de patrons français réunis pour l’Université d’été du MEDEF, le fidèle Premier Ministre Mohamed Ghannouchi était d’ailleurs venu à l’Ecole Polytechnique vanter les retombées de la politique économique du Président Ben Ali : il y soulignait une croissance annuelle voisine de 5%, une classe moyenne en pleine expansion, une compétitivité en amélioration continue et une société ouverte et tolérante, promouvant la liberté de la femme. Autant d’opportunités d’affaires, donc, « dans le cadre du partenariat privilégié entre la France et la Tunisie »… On comprend mieux, dès lors, la position pour le moins mesurée observée par Paris ces dernières semaines…

Cependant, la crise a creusé les inégalités et cristallisé l’exaspération populaire à l’encontre d’un système policier qui, sous couvert de sa réussite économique, s’est permis d’entraver les libertés publiques.

 

Ben Ali visite le marchand de légumes Mouhamed Bouazizi, 28.12.2010

Le 17 décembre, à Sidi Bouzid, un marchand de fruits et légumes s’immole par le feu pour protester contre la confiscation de ses marchandises : la spirale révolutionnaire est enclenchée… Le 18 décembre, les habitants de Sidi Bouzid se soulèvent contre le chômage et la vie chère : de violents affrontements les opposent aux forces de l’ordre et la contagion gagne peu à peu l’ensemble du pays…

Si les vœux présidentiels se veulent apaisants, la situation s’emballe avec le décès, le 1er janvier d’un homme blessé par balles au cours des affrontements de la semaine précédente, suivi le 5 janvier par la mort du marchand de légumes de Sidi Bouzid, emporté par ses brûlures…

Tandis que le mouvement reçoit le soutien de l’Union générale des travailleurs tunisiens, unique centrale syndicale du pays, les forces de l’ordre tirent à balles réelles pour contenir la foule des manifestants, exacerbant la rancœur populaire…

Mardi, alors que les violences ont déjà fait entre 20 et 50 morts, la contestation gagne Tunis : l’armée est déployée dans les rues de la capitale et un couvre-feu drastique imposé. Les premières failles aparaissent au sommet de l’Etat avec le limogeage du Ministre de l’Intérieur Rafik Haj Kacem et du général Rachid Ammar, chef d’Etat-major de l’armée de terre…

Jeudi, c’est un président très fragilisé qui intervient une dernière fois à la télévision pour tenter d’apaiser la situation. Mais ses annonces sont vaines : le bilan humain s’alourdit dans la nuit, les biens de la famille de la Première Dame, Leila Trabelsi, sont ciblés, et 5000 personnes défilent vendredi dans le centre de la capitale…

Dans une ultime tentative pour reprendre le contrôle, Ben Ali limoge son gouvernement, avant de se résoudre à accéder à la principale revendication populaire en quittant précipitamment le pays pour l’Arabie Saoudite…

L’intérim est donc désormais assuré par le président du Parlement, Fouad Mebazaâ, apparatchik de 78 ans qui a collectionné les portefeuilles ministériels et les responsabilités politiques, sous Bourguiba puis Ben Ali. Il a chargé Mohamed Ghannouchi de former un gouvernement d’union nationale : celui-là même qui, il y a trente mois, chantait la Tunisie comme un havre de paix et de prosperité doit aujourd’hui y rétablir l’ordre et mettre fin au délitement social…

La confusion constitutionnelle qui a régné entre vendredi et samedi autour de cette transition tient à son contexte explosif… Nul doute que des tractations tendues ont agité le sommet de l’Etat. Au final, les militaires ont pesé pour appuyer ces personnalités issues du système, afin d’éviter le chaos politique que laissait craindre l’effondrement d’un régime verrouillé pendant vingt-trois ans, tandis que les forces d’opposition se satisfont de la reconduction de Ghannouchi, économiste consensuel et intègre, homme de dialogue et fin manoeuvrier…

La tâche du nouveau couple exécutif tunisien n’en sera pas moins ardue. Avec le succès de l’insurrection, la rue a pris la mesure de sa puissance : elle n’acceptera plus d’en être réduite à la soumission et à la docilité. Héritiers d’un régime qui l’a muselée pendant un quart de siècle, Mebazaâ et Ghannouchi vont désormais devoir composer avec elle, ce qui suppose de revoir tout le système tunisien…

En tout état de cause, la « Révolution du jasmin » vient de prouver que les systèmes les plus verrouillés du monde arabe peuvent vaciller, et tomber en quelques jours sous la pression d’un soulèvement spontané. Sera-t-elle contagieuse ? Tandis que dans les pays arabes, l’opinion publique s’est passionnée pour les événements tunisiens, suivis en direct via Facebook et Twitter, certains chefs d’Etat aux tendances autocratiques, l’égyptien Hosni Moubarak au pouvoir depuis l’assassinat du Président Sadate en 1981, et le voisin algérien Abdelaziz Bouteflika en tête, doivent observer la situation avec anxiété, hantés par cette crainte lancinante d’un effet domino : l’exemple tunisien fera-t-il des émules ?

Depuis la Californie, j’adresse à tous les lecteurs, qui ont permis à ces pages de franchir le cap des 40 000 visites, mes meilleurs voeux pour 2011.

JA.

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