La baguette de trop

« Le Président ivoirien s’appelle Alassane Ouattara. » C’est ainsi que tranche, catégorique, Nicolas Sarkozy, à l’occasion de ses vœux aux forces armées. Oui.

Mais il n’en reste pas moins que depuis près de deux mois et le deuxième tour des élections présidentielles, le 28 novembre dernier, la Côte d’Ivoire vit une situation absurde : le pays a deux présidents et deux gouvernements !

D’un côté, donc, Alassane Ouattara, vainqueur des urnes retranché dans son hôtel du Golf, déclaré chef de l’Etat par la Commission Electorale Indépendante et reconnu comme tel par l’ensemble de la communauté internationale.

De l’autre, Laurent Gbagbo, président sortant soutenu par les généraux, se cramponne désespérément à son fauteuil. Dénonçant un complot fomenté par les puissances étrangères, il a été proclamé vainqueur, après invalidation des résultats défavorables, par un Conseil Constitutionnel acquis à sa cause…

Ultimes tribulations de ce socialiste, arrivé au pouvoir en 2000, dans la confusion, à l’issue d’élections controversées, qui finirent par chasser du palais présidentiel le général Guéï, retrouvé assassiné deux ans plus tard…

Derniers caprices de ce débonnaire professeur d’histoire qui, après avoir délibérément bafoué les accords de Marcoussis, censés mettre fin à la guerre civile en 2003, n’hésita pas à admettre la quasi-scission de son pays pour conserver son poste, puis à prolonger impunément de cinq ans son mandat en repoussant l’organisation de nouvelles élections.

L’homme avait rendez-vous avec l’Histoire – cette histoire qu’il enseigna autrefois à l’Université. A la tête de l’ancienne « perle coloniale » de l’Afrique française, fort de précieuses matières premières (ressources pétrolières exploitées par Total, hydrauliques par Bouygues, port en eaux profondes d’Abidjan géré par Bolloré), il disposait de nombreux atouts pour bâtir une économie florissante et une démocratie stable, en réconciliant la nation ivoirienne, après cinq années de guerre civile entre rebelles des Forces Nouvelles au Nord et loyalistes des Forces Armées Nationales au Sud.

Las ! Voici que le Boulanger – ainsi qu’il est surnommé pour son habileté à “rouler dans la farine” ses interlocuteurs – offre le spectacle pitoyable d’une république bananière, foulant au pied la volonté du peuple. Luttant pour la survie de son clan et pour les douces compensations d’un pouvoir prédateur, il s’efforce de combler son déficit de légitimité par une rhétorique de diversion qui joue du sentiment antifrançais, latent depuis les émeutes de 2004 et le bombardement par les forces régulières du camp français de Bouaké (neuf morts).

Mais le processus démocratique ne s’arrêtera pas là. La formidable vague d’espoir suscitée par le scrutin ne pourra pas se briser sur l’entêtement d’un clan. La résignation de la communauté internationale face à cette logique usurpatrice et à cette politique du fait accompli sonnerait comme un terrible signal d’impuissance, alors que pas moins de 19 élections présidentielles, dont certaines dans un contexte particulièrement compliqué, doivent se tenir sur le sol africain en 2011*.

Laurent Gbagbo doit partir. Et partira. Trois leviers sont possibles.

L’option diplomatique parait avoir été définitivement épuisée avec l’échec des médiations successives conduites par les émissaires de l’Union Africaine et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest. Refusant l’ingérence des chancelleries occidentales et des Nations unies, Laurent Gbagbo a balayé leurs requêtes d’un revers de main, allant jusqu’à réclamer le départ de son territoire des troupes françaises et des Casques Bleus.

La tentative d’étouffement économique a elle aussi montré ses limites. En suspendant leurs aides et en gelant les avoirs du clan Gbagbo à l’étranger, la communauté internationale, le FMI, la Banque Mondiale et la CEDEAO espéraient bien bloquer le versement des salaries aux fonctionnaires, et en particulier aux militaires, pour encourager une vague de désobéissance et de désertions. Mais le Palais présidentiel a bel et bien pu honorer les paies du mois de décembre… Aux guichets de la Banque Centrale de la CEDEAO d’Abidjan, des retraits d’argent se font encore au profit du gouvernement autoproclamé, bien que la signature des comptes ivoiriens lui ait théoriquement été retirée le 24 décembre…

Reste donc le recours à la force, auquel Gbagbo, tout à son irresponsabilité, se dit prêt. Le contour juridique d’une intervention armée, placée sous la houlette des forces ouest-africaines, se doit d’être défini avec précaution pour ménager les sensibilités ivoiriennes et régionales, et ne pas compromettre d’emblée les conditions d’une stabilisation politique et d’une réconciliation nationale. Appelée de façon répétée par le camp Ouattara, inévitable si le Prédisent illégitime refuse de s’effacer, une telle action devra avoir pour objectif d’ « exfiltrer » Gbagbo du Palais présidentiel pour le traduire en justice ou le pousser à l’exil : les Etats-Unis se sont dit prêts à l’accueillir à Atlanta, où vivent ses parents.

Quelles que soient les conditions de son départ du pouvoir, le clan Gbagbo aura sur les mains le sang versé dans cette période post-électorale, durant laquelle il aura obstinément refusé de s’incliner devant la volonté de son peuple et se sera enferré dans un déni absurde. Instrumentalisation des médias, enlèvements d’opposants, manipulations ourdies par les chefs de file du clan, la Première Dame Simone Gbagbo – « l’homme fort » de la Côte d’Ivoire – en tête : définitivement, le Boulanger aura raté son rendez-vous avec l’Histoire.

JA

*Dans leur prochain billet, ces pages reviendront plus en détail sur les échéances électorales qui marqueront en Afrique l’année 2011.

 

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Une réponse à “La baguette de trop

  1. il ne suffit pas que l’ordre juridique soit fondé en droit strict, il faut aussi et surtout que la grande majorité des citoyens soient convaincus de sa légitimité, c’est à dire qu’elle soit persuadée non seulement du fondement légal du pouvoir reconnu aux tenants de l’appareil d’Etat mais aussi que ces derniers exercent leur pouvoir pour le bien du plus grand nombre, même si, à court terme, ce qui est nouveau entre en contradiction avec ce qui est ancien.
    Gbagbo doit céder le pouvoir au nom de la démocratie pluraliste qu’il defendait autrefois même loin des frontières de la Côte d’Ivoire. je ne suis pas un fan des occidentaux mais le scénario antifrançais de Gbagbo montre ses tendances dictatoriales parce qu’il a peur d’être rattrapé par la justice pour les attrocités commises sous son regne sur des citoyens ordinaires et des hommes politiques… bref, le pouvoir qui ne dure pas sert mieux son peuple.

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