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Le véhicule électrique, une solution aux grands défis de l’Amérique ?

On aurait pu croire que l’Amérique rejetterait en bloc le véhicule électrique, vécu comme une aliénation de la liberté de mouvement, icône de l’American way of life.

Mais la décennie 2000, en rappelant aux Américains leur vulnérabilité, au plan sécuritaire (le 11 septembre), climatique (l’ouragan Katrina) ou économique, a remis en cause une forme de douce insouciance : la prise de conscience environnementale, certes plus tardive qu’en Europe, s’enracine ; et les moins sensibles au sort de la planète n’ignoreront cependant pas la rente pétrolière versée à des pétrocraties moyen-orientales rongées par un antiaméricanisme latent.

Bref, en réduisant les émissions de gaz à effet de serre et la dépendance énergétique, tout en ouvrant la voie à plus de croissance et d’emplois industriels, le véhicule électrique s’affirme comme une solution aux grands défis de l’Amérique d’aujourd’hui.

Après des progrès technologiques encourageants et une brillante stratégie marketing de Tesla, la mobilité électrique est désormais mieux acceptée par l’opinion publique, et a fait l’objet de lourds investissements, privés comme publics. En somme, pour reprendre cette concession de GM : « Qu’on le veuille ou non, le véhicule électrique est désormais une réalité durable aux Etats-Unis. »

De grands efforts restent toutefois nécessaires pour relever le défi de l’expansion du marché, et ne pas se contenter d’une clientèle de niche, composée d’écologistes convaincus et de passionnés. L’augmentation du taux d’adoption des véhicules électriques passe par une compétitivité accrue vis-à-vis des voitures conventionnelles, en termes de prix et de performances : cela suppose de nouvelles percées technologiques et une réduction des coûts, qu’accélère la course à l’innovation qui fait rage entre les constructeurs et leurs tractions concurrentes (véhicules conventionnels, hybrides, hybrides rechargeables, ou tout électriques).

Cette bataille ne sera néanmoins pas suffisante pour franchir le cap du million de voitures électriques et hybrides rechargeables d’ici 2015, comme souhaité par l’Administration Obama. Il le sera en revanche en 2020, si les pouvoirs publics maintiennent leur soutien au véhicule électrique, à la recherche et au déploiement de l’infrastructure de charge : indispensables pour entretenir l’offre et la demande avant le décollage du marché, ces mesures, assorties d’incitations à produire sur le territoire des Etats-Unis, permettront de capturer plus des deux tiers des bénéfices économiques et s’imposeront donc comme un investissement de croissance : en produisant un million de voitures électriques en 2020, les Etats-Unis crééraient 54 000 emplois et génèrerait un incrément de PIB annuel de $8.5 Mds, lié à la valeur ajoutée par cette nouvelle filière et à l’allègement du transfert de richesse stérile vers l’OPEP, que constitue la facture pétrolierè américaine. S’y ajoutent des bénéfices supplémentaires en matière de pouvoir d’achat (économies à la pompe).

Certes, on peut regretter qu’en conditionnant leurs aides à une production domestique, les autorités américaines ajoutent un frein à une coopération internationale qui, via la mise en commun des efforts de recherche et une réflexion plus collaborative, stimulerait le progrès technologique et l’expansion du marché : mais cette dimension patriotique joue autant comme un facteur d’émulation, une course au leadership technologique, et les contribuables américains n’accepteraient de toute façon pas de voir l’Asie et ses manufacturiers engranger seuls les bénéfices économiques de technologies généralement inventées et subventionnées aux Etats-Unis…

Le succès du véhicule électrique passe également par une approche globale, qui intègre la mise en place d’un écosystème indispensable : infrastructure de charge, décarbonation du mix énergétique, aménagement du réseau électrique et déploiement du smart grid. Cette vision intégrée véhicule en réalité un changement de paradigme, avec l’avènement de nouveaux business models qui permettent de mieux s’affranchir de certaines contraintes spécifiques à la voiture électrique. Particulièrement familière avec ce type d’innovations de rupture, la Californie a là tout son rôle à jouer, et c’est d’ailleurs à Palo Alto que les équipes de Shai Agassi ont mis au point le concept de « service de mobilité » de Better Place.

Si l’on ajoute les recherches actives de la Silicon Valley sur les batteries, la Californie n’est donc pas seulement la capitale du véhicule électrique aux Etats-Unis : elle en est aussi le laboratoire ! Forte de nombreux early adopters, elle constitue un terrain idéal pour expérimenter à une échelle significative nouvelles technologies, règlementations durcies et business models inédits, au profit de tous les acteurs du marché : c’est d’ailleurs en Californie que la plupart des constructeurs lancent leurs véhicules décarbonés, pour y affiner leur offre avant de s’attaquer à d’autres territoires.

Toujours en quête de réinvention et malgré le scepticisme du DoE en la matière, la Silicon Valley semble quant à elle déjà tournée vers le « véhicule électrique 2.0 » : une voiture dont le moteur électrique est alimenté par une pile à hydrogène…

JA.

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Carnets américains – Innovation (6/6)

L’industrie française, dont les fleurons sont aussi principalement organisés autour de ces grands projets où prime la fiabilité du produit final, ressent des difficultés semblables.

Mais on ne peut pas comparer avec désinvolture les mentalités et pointer un doigt accusateur sur les industries texane ou française sans intégrer dans la réflexion le substrat auquel cet état d’esprit s’applique : quand le défaut d’un logiciel a pour conséquence un échec commercial, le dysfonctionnement d’un puits de forage pétrolier, d’une centrale nucléaire ou d’un avion, outre qu’il engloutirait des investissements colossaux, peut coûter la vie de centaines de personnes et corrompre durablement toute une région… Les enjeux et les risques n’ont pas la même ampleur, et les comportements s’accordent en conséquence.

Par leur taille, leur culture et leur activité, de telles structures sont donc peu compatibles avec la prise de risque que suppose une démarche innovante : les start-ups californiennes, plus flexibles et à l’impact local, y sont plus adaptées.

Mais pourquoi ne parvient-on pas à constituer en France  un tissu similaire de start-ups performantes?

Certains avancent que le management horizontal stimulant l’innovation est incompatible avec notre mentalité : les Français, fidèles à leur caractère à la fois royaliste et régicide, perdraient leurs repères sans la figure tutélaire du chef, dont ils se plaignent pourtant souvent.  Mais cela ne s’applique notamment pas à ces nombreux jeunes avides d’opportunités pour concrétiser leurs projets en toute liberté…

J’ai rencontré certains de ces entrepreneurs français qui ont fondé avec succès leur start-up dans la Silicon Valley. Quelques-uns s’y étaient déjà essayés en France – en vain. S’il s’agit bien seulement d’une question d’état d’esprit, pourquoi cette différence ? Auraient-ils subi un lavage de cerveau au-dessus de l’Atlantique ?

 L’un d’entre eux, heureux patron d’une start-up travaillant dans les smart grids, m’a expliqué son secret : « En France, l’argent n’est pas un problème : le FSI ou OSEO le mettent à disposition. Mais pour y avoir accès, on doit devenir expert en droit et en comptabilité. Et ça devient pire une fois la société établie… Ici, avec de l’audace, un projet assez solide et un peu de networking efficace, tu arrives très vite dans la cuisine d’un VC. Si tu as confiance en toi et parles bien, tu en ressors avec un chèque d’1 million de dollars ! Et si ça tourne court, ce n’est pas grave : la région regorge de solutions de repli…»

Par-delà l’absence d’un écosystème aussi porteur que celui de la Valley, la réponse tient donc surtout dans le manque, en France, de mécanismes de financement plus simples et plus légers. Découragées et étouffées par ces contraintes, ces jeunes structures, souvent en sous-effectif, finissent donc par échouer ou absorbées par des grands groupes qui, eux, peuvent se payer le luxe de directions juridique et financière. Mais, en général, pas prendre le risque d’être trop innovants !…

Ainsi, à travers le décalage entre la Silicon Valley et le Texas, ce sont en fait certains freins à l’innovation dans notre pays qui apparaissent. Et une pensée paradoxale, qui me fait sourire en montant dans le Boeing 737 prêt à décoller de Houston : « Finalement, le Texas, c’est un peu la France, non ?… »

JA.

Carnets américains – Innovation (5/6)

« This is California. This is not the United States. »

 D’un côté la Californie, en proie à des dettes publiques abyssales, mais paradis de l’innovation et des technologies vertes, dont le paradigme a été posé dès 1971 par Alan Kay, chercheur en science informatique au Palo Alto Research Center : « La meilleure façon de prévoir le futur est de l’inventer ! ».

De l’autre, le Texas, Etat le plus riche des Etats-Unis, porte-drapeau de l’Amérique conservatrice. Houston, Mecque de l’industrie pétrolière, et son Energy Corridor ou s’alignent les sièges de Shell, Exxon Mobile, ConocoPhillips et BP America…

Une industrie qui reverse en moyenne 1% de son chiffre d’affaires dans la R&D, quand le software et l’Internet y consacrent 14%. Certes, si le total des ventes se compte en centaines de milliards de dollars, c’est un montant significatif – des centaines de millions de dollars – qui va à la R&D, mais la fraction témoigne d’une culture profondément averse au risque et au changement.

Ajoutez à cela la relation compliquée qu’entretient le Texas de George W. Bush avec la France de Jacques Chirac – les French fries avaient été symboliquement rebaptisées Freedom fries au moment de l’intervention américaine en Irak – et vous mesurez le défi qui se pose à un jeune Français débarquant au Texas avec pour mission de convertir les Senior Vice Presidents du pétrole à l’innovation.

Dès l’arrivée à l’aéroport George H. Bush de Houston, le fossé se fait sentir. Hu Jintao est à Washington : à Palo Alto, on se réjouit par avance du renforcement des partenariats économiques ; ici, on se prépare à une guerre avec la Chine. Bienvenue au pays des cow-boys…

A la moindre proposition un peu trop audacieuse, on se voit immédiatement rétorquer : « Bon, vous, les gens de la côte Ouest, retournez jouer en Californie. Vous n’y connaissez rien : ça marche très bien comme ça. On ne veut pas d’un nouveau Macondo[1]. »

Mais les barrières à l’innovation y sont avant tout structurelles et culturelles : des considérations politiques qui perturbent les décisions stratégiques, une organisation confuse, assortie d’une hiérarchie rigide, qui favorise le travail en silos et mine la communication.

Chez certains pétroliers texans, il n’existe ni critères clairs quant aux investissements prioritaires, ni plateforme d’échange entre les opérateurs de terrain et les laboratoires de recherche. De fait, les ingénieurs de l’industrie pétrolière privilégient la sécurité des opérations et la fiabilité du produit final, non son renouvellement…

Dans un tel contexte, le risque n’est pas une option : la mise en place d’une chaîne de commandement stricte s’impose et l’émergence de silos procède d’une optimisation structurelle des opérations, qui, répétées à l’identique, seraient freinées par une organisation en projet innovant.

Quoique consciente de la nécessité d’évoluer face aux défis énergétiques et environnementaux (même si les révoltes arabes augmentent les marges sur un baril renchéri et si la crise japonaise soulève des questions sur le nucléaire), l’industrie petrolière texane est donc majoritairement construite sur un modèle qui bride l’innovation, au point que j’ai entendu cette distinction : « Voici ce que nous, ingénieurs, faisons. Qu’en pensez-vous en tant qu’innovateurs ? ».

JA.


[1] Macondo désigne le bloc exploratoire du Golfe du Mexique, au large de la Louisiane, où se situait la plateforme Deepwater Horizon (BP), qui a explosé en avril 2010.

Carnets américains – Innovation (4/6)

L’argent… Clef incontournable pour décrypter le système californien. Trois jeunes avec une idée, c’est bien. Trois jeunes avec une idée et 10 millions de dollars, c’est mieux…

Ainsi se résume ce qui se joue dans les rues de la Valley : si tant d’individus se consacrent pleinement à la construction de projets, c’est parce qu’ils ont la garantie de pouvoir rapidement lever les fonds nécessaires à la concrétisation de leur idée, fût-elle insensée. Car la région foisonne de ces investisseurs peu regardants à la dépense pour soutenir une initiative : les si courtisés « capitaux risqueurs » (VC, venture capitalists). Peu importe que l’un des projets subventionnés échoue : pour eux, ce n’est qu’une ligne dans un fichier Excel qui en compte vingt, et il suffit que deux ou trois pépites rencontrent le succès pour assurer la rentabilité de l’ensemble du portefeuille…

Cela pose pour moi une question fondamentale, quant au rapport de causalité entre ces observations : la volonté d’entreprendre et la tolérance à l’échec procèdent-elles de cet accès si facile au capital ou, au contraire, les capitaux-risqueurs ont-ils été attirés par une mentalité et un bouillonnement d’idées compatibles avec leur business model ?… La poule et l’œuf, en quelque sorte… Et la réponse se situe sans doute entre les deux.

Quoi qu’il en soit, la conjonction d’un état d’esprit favorable aux projets innovants, d’un climat méditerranéen, et de centres universitaires d’excellence contribuent à attirer vers la Silicon Valley de nombreuses forces créatives et audacieuses – entrepreneuriales, managériales et techniques. Elles créent cet écosystème unique, qui procure un avantage compétitif significatif, en accélérant la diffusion de la connaissance et des savoir-faire, grâce aux réseaux et à l’émulation. Mais la dynamique de l’ensemble est entretenue, sinon impulsée, par les VC et leurs liquidités…

Toutefois, il convient de noter qu’un accès au capital si débridé n’est pas sans revers : à force d’argent si facile et rapide, on perd rapidement tout repère. L’emballement de l’industrie de l’Internet, qui mena à l’explosion de la bulle «.com » (2001), en est un exemple parlant : il conduisit à la faillite d’innombrables start-ups et à une contraction significative des volumes investis par les VC.

Même si ce repli reste aujourd’hui prégnant, la leçon a-t-elle bien été retenue ? On peut en douter au vu des valorisations parfois délirantes dans les « réseaux sociaux virtuels » : Facebook est ainsi valorisé à $50M (pour un chiffre d’affaires d’environ $2M, « seulement », en 2010) ou Twitter à $8M ($100m de chiffre d’affaires en 2010).

Les standards inflationnistes de la Valley ont la dent dure et semblent oublier que le rachat de YouTube par Google, en 2006, pour 1,65 milliard de dollars (soit également 100 fois son chiffre d’affaires annuel) s’est soldé jusqu’alors par un échec économique (près de $500m de pertes en 2009), au point que le moteur de recherche garde désormais jalousement secrets les chiffres relatifs au site de partage de vidéos…

Après toutes ces observations, une question vient naturellement : Qu’en est-il ailleurs ? Rêve exclusivement californien ou mythe américain ?

JA.

Ambiguïtés pakistanaises

On l’imaginait terré au fin fond d’une grotte dans les montagnes tribales, à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan.


Comment la présence d’Oussama Ben Laden, dans l’imposant complexe d’Abbottābād, à 50 km d’Islamabad et voisin d’installations militaires pakistanaises, a-t-elle pu passer inaperçue ? La question agite bien des débats et soulève bien des doutes quant à la position pakistanaise. La communication autour de l’assaut qui a finalement tué Ben Laden a elle aussi évolué au fil des heures : après voir remercié les autorités pakistanaises pour leur contribution, l’Administration Obama souligne désormais, par la voix du Directeur de la CIA, coordinateur de l’”Opération Geronimo” qu’informer le Pakistan a priori aurait pu compromettre l’action des Navy Seals…

Plusieurs raisons peuvent expliquer ces zones d’ombre et cette confusion.

D’abord, le Pakistan est un pays complexe et ethniquement divisé, de quelque 170 millions d’habitants. Les autorités, affaiblies par la corruption et les désordres internes, percoivent beaucoup d’argent des Etats-Unis pour s’engager à leurs cotés dans la lutte antiterroriste, mais elles ne peuvent ouvertement assumer cette position vis-à-vis de leur opinion publique, souvent hostile à la présence américaine chez leurs voisins afghans, et plus généralement – notamment dans les zones tribales pachtounes – à l’Occident.

D’où la nécessité de ne pas être associées, de près ou de loin, à la mort de Ben Laden : Islamabad a d’ailleurs officiellement fait savoir son mécontentement après la violation de son territoire par les commandos américains.

 Mais cette position instable d’Islamabad cache en réalité un double jeu des autorités : s’il est difficilement envisageable que Washington ait engagé cet assaut hautement risqué sans en avertir (peut être avec le plus court des préavis pour réduire les possibilités de fuites) le président Zardari – et on peut meme raisonnablement penser que les informations nécessaires à la consolidation de l’opération proviennent de sources pakistanaises, il est tout aussi impensable que Ben Laden ait pu habiter ce complexe sans complicités au sein de l’appareil politique et militaire pakistanais.

C’est toute l’ambiguïté de l’Inter-Service Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais. Sinon complices, ils ont depuis longtemps une position floue à l’égard des talibans et des mouvances terroristes locales, qu’ils ont pour la plupart formées afin de lutter au Cachemire et qui désormais s’affranchissent de leur tutelle. On se rappelle d’ailleurs qu’au moment des attentats de Mumbai en novembre 2008, revendiqués par le Lashkar-e-Taiba, l’Inde avait pointé du doigt le Pakistan… Et une liste secrète, établie en 2007 par l’Administration américaine et divulguée par WikiLeaks, fait apparaitre l’ISI en tant qu’”organisation soutenant des terroristes”…

Un double jeu que la mort de Ben Laden, dans ce complexe dont les mesures de sécurité et la robustesse ne pouvaient passer inaperçues, met en pleine lumière : l’ISI aurait-elle délibérément abrité Oussama Ben Laden ? Dans les mois qui viennent, le Pakistan devra s’en expliquer.

Déjà, à Islamabad, nombreux sont ceux qui se plaignent des frappes des drones de la CIA sur les zones tribales, qu’ils considèrent comme une violation de leur espace aérien. Dans les conditions actuelles, l’arrivée à la tète de l’Agence du prestigieux général Petraeus (dont la stratégie en Irak s’est avérée payante), souvent critique envers un establishment pakistanais qu’il soupçonne de couvrir les insurges talibans en Afghanistan, ne va pas arranger leur situation, et augure de lendemains tendus entre les Etats-Unis et le Pakistan…

 JA.

La mort d’Oussama Ben Laden

En annoncant ce soir la mort du chef d’Al Quaida, abattu cet après-midi au Pakistan par la CIA, le Président Barack Obama a marqué la fin d’une cavale de 10 années aux confins du Pakistan et de l’Afghanistan.

"Geronimo EKIA" (Enemy Killed in Action), Leon Panetta, Directeur de la CIA

La mort de celui qui, depuis deux décennies à la tête d’Al Quaida, symbolisait le terrorisme mondial arrive à point nommé pour la diplomatie américaine, en difficulté au Moyen-Orient. Focalisée sur sa stratégie de containment de l’Iran d’Ahmadinedjad, elle peine à adopter une ligne claire face aux révoltes arabes : intervention à reculons en Lybie, hésitations devant la répression de Bachar el-Assad en Syrie et complaisance à l’endroit de l’allié saoudien entrant à Bahrein pour y mater le soulevement chiite.

La mort d’Oussama Ben Laden revêt donc, dans ces circonstances  et à quelques semaines du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre, une dimension hautement symbolique et ne manquera pas de susciter une vague d’unité nationale inesperée pour la Maison Blanche.

A quelques mois du lancement de la campagne présidentielle, il y a là, pour Barack Obama, un coup politique certain et la preuve que les Etats-Unis sont en mesure d’opérer avec une telle efficacité.

Cependant, dans la réalité, il est peu probable que l’événement altère durablement la capacité d’Al Quaida à opérer et à nuire. Déjà, depuis plusieurs années, on s’interroge sur le rôle effectif d’un Ben Laden plus occupé à se cacher et se soigner qu’à diriger une nébuleuse qui, plus qu’une organisation hiérarchique, s’apparente plutôt à l’aggrégation hétéroclite de nombreuses micro structures (Maghreb islamique, Péninsule Arabe, groupes terroristes irakiens,…) autonomes et rassemblées autour de leur seule haine de l’Occident.

Bref, une bonne nouvelle pour les familles des victimes du 9/11, un succès symbolique et politique pour le président Obama, mais sur le terrain, un impact résolument limité : la mort d’Oussama ben Laden ne marque ni la fin d’Al Quaida, ni la mort du terrorisme…

JA.

Pourquoi Bahreïn ne tombera pas

Avant que la folie sanguinaire de Mouammar Kadhafi ne détourne l’attention médiatique vers la Libye, c’est le royaume pétrolier du Bahreïn qui soulevait l’inquiétude des observateurs.

La dynastie sunnite Al Khalifa règne depuis 1783 sur ce petit archipel du Golfe Persique, indépendant depuis 1981, relié à l’Arabie Saoudite par la Chaussée du Roi Fahd (un pont de 25 km inauguré en 1986), et qui compte 1.2 millions d’habitants, dont plus de la moitié sont en réalité des expatriés.

Lassés par la mainmise de la minorité sunnite (30% des autochtones) sur l’establishment politique et économique, la population, dans la foulée des révoltes tunisienne et égyptienne, a commencé à réclamer un assouplissement du régime. Mais, avec la violence de la répression opérée par les forces de l’ordre, tirant à balles réelles sur la foule des manifestants, les revendications populaires se sont durcies pour exiger le départ du roi Hamad Ibn Isa Al Khalifa, sur le trône depuis 2002, et de son oncle, le Premier Ministre cheikh Khalifa ben Salman Al-Khalifa, en poste depuis 40 ans… A Manama, la capitale, autour de la place de Perle – rebaptisée place Tahrir par analogie avec les évènements du Caire – les combats ont fait des dizaines de blessés et causé la mort de plusieurs personnes.

Si la situation exige du régime qu’il s’engage sur la voie de réformes démocratiques, tout porte à penser que Bahreïn ne tombera pas.

Une armée sunnite loyale – D’abord, les forces de l’ordre bahreïni sont recrutées exclusivement au sein de la minorité sunnite et resteront donc totalement fidèles au régime. Contrairement aux nombreuses défections observées parmi les officiers intermédiaires tunisiens ou égyptiens, il est hautement improbable que les militaires bahreïni s’identifient à la foule des manifestants chiites et rejoignent leur cause.

Le spectre de l’Iran chiite – L’Arabie Saoudite wahhabite suit avec une vive inquiétude la révolte chiite à ses frontières, à travers laquelle elle voit le spectre de l’ennemi iranien. Riyad n’acceptera pas l’avènement d’un émirat chiite, sous influence de Téhéran, à ses portes, et fera tout pour soutenir les Al Khalifa : l’envoi de renforts militaires, ralliant Manama en empruntant la chaussée du Roi Fahd, est une option sérieusement considérée – sinon déjà levée : certaines troupes saoudiennes auraient incorporées les forces bahreïni…

La Vème flotte US – Dans cette même perspective, la chute du régime Al Khalifa, soutenu par Washington, signifierait le départ du quartier général de la puissante  Vème Flotte américaine, installé à Bahreïn au début des années 1990. La perte de ce point de contrôle stratégique, à l’heure où la politique étrangère des États-Unis est essentiellement sous-tendue par un effort de containment de l’influence iranienne, sonnerait comme une défaite de Barack Obama face  à Mahmoud Ahmadinejad.

Aussi, si les Américains ont finalement lâché Hosni Moubarak, ils maintiendront leur soutien au régime en place à Manama, tout en encourageant en sous-main l’ouverture démocratique et une meilleure gouvernance. C’est tout le sens, d’ailleurs, de l’action d’Hillary Clinton depuis sa visite sur l’archipel en décembre 2009.

Dans ces conditions, vers où l’effet de contagion des révoltes arabes se portera-t-il désormais ? Il convient d’avancer prudemment dans ce jeu de dominos qui a successivement touché des pays aux contextes extrêmement divers.

La chute de Zine el-Abidine Ben Ali à Tunis, puis d’Hosni Moubarak au Caire, avait immédiatement orienté les regards vers deux régimes comparables : le Yémen d’Ali Saleh et la Libye de Mouammar Kadhafi – un quatuor qui cumule la bagatelle de 126 années au pouvoir.

Au Yémen, Ali Saleh s’est engagé à ne pas se représenter aux prochaines élections présidentielles, se retirant après 32 ans à la tête du pays le plus pauvre du Golfe (35% de chômage), en proie à des tensions sécessionnistes et sanctuaire d’Al Qaeda. Cela suffira-t-il à calmer la soif de libertés du peuple yéménite ? Jusque là, la tension est retombée compte tenu de la profonde division des protestataires, qui craignent par-dessus le marché que l’effondrement du régime n’entraîne le pays dans le chaos et la guerre civile.

En Libye, après 42 années de règne, le pouvoir de Kadhafi vacille. Effrayé par l’intervention américaine en Irak et la chute de Saddam Hussein en 2003, Mouammar Kadhafi avait décidé de se racheter une conduite, en rompant avec le terrorisme d’Etat (attentat de Lockerbie, 1988, 270 morts – attentat du DC10 de UTA, 1989, 170 morts au-dessus du Niger) et en abandonnant ses progra mmes nucléaire et balistique.

Alors réintégré dans la communauté internationale, l’extravagant colonel vient de montrer son vrai visage de tyran, prêt a tout pour se maintenir au pouvoir, en bombardant son propre peuple depuis des avions de l’Armée de l’Air et des bâtiments de la Marine, et en semant la terreur dans les rues de Tripoli avec ses mercenaires. Véritable Ubu en son palais, détruit par les bombardements américains de la fin des années 1980, parlant de lui à la troisième personne, le « Guide de la Grande Révolution du Premier Septembre pour la Jamahiriya Populaire Socialiste de Libye » est apparu à la télévision pour exclure son départ et, tout à son irresponsabilité, menacer d’une guerre civile.

Un appel féroce et une répression sans commune mesure qui sonnent comme un chant du cygne : Kadhafi pourra-t-il se maintenir au pouvoir ? S’il y parvient, il retrouvera assurément ce statut de paria qui était le sien avant 2003 : à quelle légitimité peut prétendre un leader qui bombarde sans distinction son peuple désarmé ? Mais cette hypothèse se réduit tandis qu’avec les progrès de la rébellion, l’étendard du royaume de Libye (en vigueur avant le coup d’Etat de Kadhafi en 1969) flotte dans les régions orientales du pays, alors que de nombreux diplomates et dignitaires se rallient à la cause des manifestants, et que les tribus – très influentes – lâchent le “dirigeant frère”… (En se drapant de la tenue traditionnelle de sa tribu Qadhdhafa , le grotesque colonel est d’ailleurs plutôt apparu, lors de son intervention, en chef de clan qu’en rassembleur de l’ « État des Masses »).

Devant des représailles aussi sanglantes, le cas de la Syrie de Bachar el-Assad vient à l’esprit : si le régime de fer de Damas venait à être contesté, la répression pourrait être tout aussi violente…

Mais ce qui se joue à Tripoli dépasse de loin le seul sort des révoltes arabes et de leur propagation. Car Mouammar Kadhafi est en train d’entraîner la Libye dans sa chute : en attisant les risques de guerre civile, il ouvre la voie à une somalisation du pays, porteuse de graves dangers pour l’Europe.

D’abord, parce que l’Europe dépend fortement des importations de pétrole libyen : le brut estampillé Tripoli représente 23% des importations irlandaises, 22% en Italie, 21% en Autriche, 19% en Suisse ou 16% en France. La répercussion instantanée des évènements sur le prix du baril en est une des manifestations immédiates : l’agitation risque d’interrompre les approvisionnements et Kadhafi pourrait décider de pratiquer la politique de la terre brûlée en sabotant les pipelines…

Ensuite, parce qu’une sécession de l’est du pays serait un brèche inespérée pour les djihadistes locaux : que dirait-on de l’instauration d’un “émirat islamique de Benghazi” à quelques centaines de kilomètres des côtes européennes, avec de surcroît le risque d’une jonction avec les activistes d’Al Qaeda au Maghreb islamique ?

Ce double enjeu économique et sécuritaire (l’approvisionnement énergétique et la lutte contre le terrorisme) fonde la nature tout à fait spécifique  de la révolte libyenne et exige des Européens et des Américains une réponse rapide et ferme, actionnant tous les leviers disponibles…

JA.