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La mort d’Oussama Ben Laden

En annoncant ce soir la mort du chef d’Al Quaida, abattu cet après-midi au Pakistan par la CIA, le Président Barack Obama a marqué la fin d’une cavale de 10 années aux confins du Pakistan et de l’Afghanistan.

"Geronimo EKIA" (Enemy Killed in Action), Leon Panetta, Directeur de la CIA

La mort de celui qui, depuis deux décennies à la tête d’Al Quaida, symbolisait le terrorisme mondial arrive à point nommé pour la diplomatie américaine, en difficulté au Moyen-Orient. Focalisée sur sa stratégie de containment de l’Iran d’Ahmadinedjad, elle peine à adopter une ligne claire face aux révoltes arabes : intervention à reculons en Lybie, hésitations devant la répression de Bachar el-Assad en Syrie et complaisance à l’endroit de l’allié saoudien entrant à Bahrein pour y mater le soulevement chiite.

La mort d’Oussama Ben Laden revêt donc, dans ces circonstances  et à quelques semaines du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre, une dimension hautement symbolique et ne manquera pas de susciter une vague d’unité nationale inesperée pour la Maison Blanche.

A quelques mois du lancement de la campagne présidentielle, il y a là, pour Barack Obama, un coup politique certain et la preuve que les Etats-Unis sont en mesure d’opérer avec une telle efficacité.

Cependant, dans la réalité, il est peu probable que l’événement altère durablement la capacité d’Al Quaida à opérer et à nuire. Déjà, depuis plusieurs années, on s’interroge sur le rôle effectif d’un Ben Laden plus occupé à se cacher et se soigner qu’à diriger une nébuleuse qui, plus qu’une organisation hiérarchique, s’apparente plutôt à l’aggrégation hétéroclite de nombreuses micro structures (Maghreb islamique, Péninsule Arabe, groupes terroristes irakiens,…) autonomes et rassemblées autour de leur seule haine de l’Occident.

Bref, une bonne nouvelle pour les familles des victimes du 9/11, un succès symbolique et politique pour le président Obama, mais sur le terrain, un impact résolument limité : la mort d’Oussama ben Laden ne marque ni la fin d’Al Quaida, ni la mort du terrorisme…

JA.

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Révolution du Limon ?

L’Egypte connaît depuis quelques jours une vague de protestations sans précédent : des dizaines de milliers de personnes ont défilé cette semaine dans les rues du Caire, d’Alexandrie et de Suez, pour réclamer le départ du Président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis l’assassinat d’Anouar el-Sadate (dont il était le vice-président) au cours de la parade militaire du 6 octobre 1981.

Epuisés par les vingt-neuf ans de règne sans partage du raïs, la population, portée par le mouvement initié en Tunisie, exige des réformes démocratiques et plus de libertés individuelles… Des aspirations qui ont donné lieu à de violents affrontements avec les forces de l’ordre, coûtant la vie à plus de quatre-vingt-dix personnes.

Face à la précipitation des événements, après avoir appelé l’armée en renfort et imposé le couvre-feu pour réprimer la mobilisation, après avoir tout simplement verrouillé l’accès au réseau Internet (une première à l’échelle nationale, dans la jeune histoire du web) et maintenant à la chaîne de télévision qatari Al-Jazira, Moubarak a limogé son gouvernement (y compris des ministres en poste depuis plus de 10 ans) et promis des avancées démocratiques.

La réorganisation du pouvoir qu’il a entreprise ce samedi témoigne cependant du repli du régime sur sa base militaro-sécuritaire. Le nouveau Premier Ministre, Ahmed Chafik, était jusque là Ministre de l’Aviation et pour la première fois en trente ans, Moubarak a consenti à nommer un vice-président – poste qu’il laissait jusque là délibérément vacant pour prévenir l’ascension d’un dauphin institutionnel – en la personne de son fidèle chef des renseignements, Omar Souleiman.

Ces signes d’apaisement sont toutefois restés sans effet : la situation reste confuse et chaotique au Caire, où les manifestants bravent un couvre-feu que l’armée ne parvient pas à faire respecter, tandis que l’opposition accroît sa pression sur le régime…

Conséquence de la contagion tunisienne, le mouvement pourra-t-il mener à une issue aussi bouleversante qu’à Tunis, où la rue est parvenue, le 14 janvier dernier, à renverser le régime benaliste ?

Certes, les similitudes sont frappantes. Un régime usé par plusieurs décennies aux affaires et coupé des réalités. Un pouvoir sans légitimité institutionnelle, clanique, népotique et prédateur, quand la Constitution se veut républicaine.

La nomination du fidèle Omar Souleiman au poste enfin pourvu de vice-président, est d’ailleurs un signe de la fragilisation du raïs, qui, même s’il abandonne ainsi le rêve de voir son fils Gamal lui succéder, s’assure si besoin une sortie en douceur, acceptée par l’armée, et ne remettant pas en cause la continuité du régime.

L’exemple tunisien, avec l’éviction forcée des proches du président déchu du gouvernement de transition, prouve cependant qu’en cas de retrait contraint du raïs, il sera extrêmement difficile à son ancien chef des renseignements, figure de l’appareil d’Etat, de se maintenir.

On peut enfin même retrouver dans le discours prononcé à la télévision, ce vendredi soir, par Hosni Moubarak, les accents chancelants d’un Zine El-Abidine Ben Ali annonçant lui aussi un remaniement gouvernemental, à la veille de sa fuite vers Djeddah, en Arabie Saoudite.

Soit. Mais l’Egypte n’est pas la Tunisie.

Puissance régionale, assurant l’exploitation du Canal de Suez, elle est d’abord une plaque tournante du commerce international et un acteur économique à ne pas négliger.

Ensuite et surtout, Hosni Moubarak est un allié précieux pour les Etats-Unis. Voisin d’Israël avec lequel il entretient des relations pacifiques, il se pose en rempart décisif contre les Frères Musulmans, qui pourraient bien profiter du chaos suivant l’effondrement du régime pour s’emparer du pouvoir et transformer le pays en bastion islamiste, hostile à l’Occident et à Israël, déstabilisant ainsi le déjà fragile équilibre au Proche-Orient.

La Confrérie s’est d’ailleurs montrée résolument discrète depuis le début des événements, pour ne pas nuire à l’effet de la mobilisation sur la communauté internationale. Mieux encore, les Frères Musulmans se sont rangés sous la bannière de Mohammed ElBaradei, opposant historique, diplomate bien connu à l’étranger pour avoir été, pendant douze ans, Directeur de Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA). A ce titre, il avait d’ailleurs nié la présence d’armes de destruction massive en Irak et s’était opposé à l’intervention voulue par George W. Bush, devenant ainsi le héros de la rue arabe…

Mais les Etats-Unis seront-ils prêts à assumer le risque que représenteraient pour l’équilibre régional les Frères Musulmans, même chapeautés par ElBaradei ? Dans leur conquête du pouvoir, les mouvances intégristes avancent souvent masquées derrière la figure d’un leader modéré, installé par une révolution avant d’être à son tour renversé : ainsi de la révolution iranienne de 1979 qui, après avoir emporté le shah, consacra finalement les ayatollahs à Téhéran ; ainsi plus récemment du Liban, où le régime modéré de Saad Hariri, porté par le retrait des troupes syriennes en 2005, vient d’être déposé par le Hezbollah…

Reste enfin un facteur essentiel qui tient, en interne, à la solidité de l’appareil d’Etat. Le régime benaliste s’est effondré comme un château de cartes dès lors que l’armée du général Rashid Amman a refusé d’obéir aux ordres présidentiels et n’a plus tiré sur la foule… Comme dans toute révolution, c’est donc bien l’armée qui a joué un rôle déterminant et poussé Ben Ali vers l’exil – une armée que le Président tunisien s’était précisément efforcé de sous-payer et de sous-équiper par crainte d’un putsch…

La situation de l’armée égyptienne n’a quant à elle rien à voir. D’abord, elle respecte Hosni Moubarak qui, issu de ses rangs, est un héros de la guerre du Kippour, Maréchal de l’Armée de l’Air.

Ensuite elle tire de nombreux bénéfices de sa fidélité au régime, qui prend soin de lui verser des soldes satisfaisantes et lui a permis de contrôler de larges pans de l’économie…

Il y a donc des raisons de penser que les généraux seront soucieux de préserver et défendre un régime avec lequel ils sont liés institutionnellement et organiquement.

Reste que l’incertitude pèse sur l’attitude des officiers intermédiaires… Ici comme ailleurs, la vague de protestations qui déferle actuellement sur les rives de la Méditerranée sera encore émaillée de nombreuses surprises…

Mais ne nous enflammons pas : oui, définitivement, Francis Fukuyama, avec sa « fin de l’Histoire », avait tort, mais pour autant, rien n’est moins présomptueux que d’annoncer « un printemps arabe ». Si le concept séduit la bien-pensance occidentale, il oublie totalement de considérer le « monde arabe » dans toute l’ampleur de sa diversité.

Dans les monarchies du Golfe, l’exercice du pouvoir revêt une légitimité constitutionnelle : les rois et les émirs y sont donc respectés par leur population, malgré de nombreuses revendications.

En Algérie, s’il est dans une position inconfortable, Abdelaziz Bouteflika ne gouverne pas en s’appuyant sur un clan familial, mais sur l’armée, fondatrice et traditionnel garant des institutions.

A y bien regarder donc, outre l’Egypte, seule la Libye présente une situation vraiment comparable à la Tunisie : à Tripoli, le fantasque colonel Mouammar Kadhafi règne en despote népotique sur une population miséreuse, depuis le coup d’Etat militaire qu’il dirigea le 1er septembre 1969 !…

Autant d’éléments variés et contradictoires qui compliquent la prise de position des diplomaties occidentales, contraintes à la prudence car partagées entre considérations éthiques et realpolitik.

Washington ne va cependant plus pouvoir bien longtemps accepter, au cœur d’une zone si stratégique et explosive, une Egypte à la dérive et, s’il ne parvient pas à reprendre rapidement la main pour impulser une transition vers une ouverture du régime, Moubarak devra s’effacer : la crue égyptienne aura débouché sur une « révolution du limon »…

JA

La baguette de trop

« Le Président ivoirien s’appelle Alassane Ouattara. » C’est ainsi que tranche, catégorique, Nicolas Sarkozy, à l’occasion de ses vœux aux forces armées. Oui.

Mais il n’en reste pas moins que depuis près de deux mois et le deuxième tour des élections présidentielles, le 28 novembre dernier, la Côte d’Ivoire vit une situation absurde : le pays a deux présidents et deux gouvernements !

D’un côté, donc, Alassane Ouattara, vainqueur des urnes retranché dans son hôtel du Golf, déclaré chef de l’Etat par la Commission Electorale Indépendante et reconnu comme tel par l’ensemble de la communauté internationale.

De l’autre, Laurent Gbagbo, président sortant soutenu par les généraux, se cramponne désespérément à son fauteuil. Dénonçant un complot fomenté par les puissances étrangères, il a été proclamé vainqueur, après invalidation des résultats défavorables, par un Conseil Constitutionnel acquis à sa cause…

Ultimes tribulations de ce socialiste, arrivé au pouvoir en 2000, dans la confusion, à l’issue d’élections controversées, qui finirent par chasser du palais présidentiel le général Guéï, retrouvé assassiné deux ans plus tard…

Derniers caprices de ce débonnaire professeur d’histoire qui, après avoir délibérément bafoué les accords de Marcoussis, censés mettre fin à la guerre civile en 2003, n’hésita pas à admettre la quasi-scission de son pays pour conserver son poste, puis à prolonger impunément de cinq ans son mandat en repoussant l’organisation de nouvelles élections.

L’homme avait rendez-vous avec l’Histoire – cette histoire qu’il enseigna autrefois à l’Université. A la tête de l’ancienne « perle coloniale » de l’Afrique française, fort de précieuses matières premières (ressources pétrolières exploitées par Total, hydrauliques par Bouygues, port en eaux profondes d’Abidjan géré par Bolloré), il disposait de nombreux atouts pour bâtir une économie florissante et une démocratie stable, en réconciliant la nation ivoirienne, après cinq années de guerre civile entre rebelles des Forces Nouvelles au Nord et loyalistes des Forces Armées Nationales au Sud.

Las ! Voici que le Boulanger – ainsi qu’il est surnommé pour son habileté à “rouler dans la farine” ses interlocuteurs – offre le spectacle pitoyable d’une république bananière, foulant au pied la volonté du peuple. Luttant pour la survie de son clan et pour les douces compensations d’un pouvoir prédateur, il s’efforce de combler son déficit de légitimité par une rhétorique de diversion qui joue du sentiment antifrançais, latent depuis les émeutes de 2004 et le bombardement par les forces régulières du camp français de Bouaké (neuf morts).

Mais le processus démocratique ne s’arrêtera pas là. La formidable vague d’espoir suscitée par le scrutin ne pourra pas se briser sur l’entêtement d’un clan. La résignation de la communauté internationale face à cette logique usurpatrice et à cette politique du fait accompli sonnerait comme un terrible signal d’impuissance, alors que pas moins de 19 élections présidentielles, dont certaines dans un contexte particulièrement compliqué, doivent se tenir sur le sol africain en 2011*.

Laurent Gbagbo doit partir. Et partira. Trois leviers sont possibles.

L’option diplomatique parait avoir été définitivement épuisée avec l’échec des médiations successives conduites par les émissaires de l’Union Africaine et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest. Refusant l’ingérence des chancelleries occidentales et des Nations unies, Laurent Gbagbo a balayé leurs requêtes d’un revers de main, allant jusqu’à réclamer le départ de son territoire des troupes françaises et des Casques Bleus.

La tentative d’étouffement économique a elle aussi montré ses limites. En suspendant leurs aides et en gelant les avoirs du clan Gbagbo à l’étranger, la communauté internationale, le FMI, la Banque Mondiale et la CEDEAO espéraient bien bloquer le versement des salaries aux fonctionnaires, et en particulier aux militaires, pour encourager une vague de désobéissance et de désertions. Mais le Palais présidentiel a bel et bien pu honorer les paies du mois de décembre… Aux guichets de la Banque Centrale de la CEDEAO d’Abidjan, des retraits d’argent se font encore au profit du gouvernement autoproclamé, bien que la signature des comptes ivoiriens lui ait théoriquement été retirée le 24 décembre…

Reste donc le recours à la force, auquel Gbagbo, tout à son irresponsabilité, se dit prêt. Le contour juridique d’une intervention armée, placée sous la houlette des forces ouest-africaines, se doit d’être défini avec précaution pour ménager les sensibilités ivoiriennes et régionales, et ne pas compromettre d’emblée les conditions d’une stabilisation politique et d’une réconciliation nationale. Appelée de façon répétée par le camp Ouattara, inévitable si le Prédisent illégitime refuse de s’effacer, une telle action devra avoir pour objectif d’ « exfiltrer » Gbagbo du Palais présidentiel pour le traduire en justice ou le pousser à l’exil : les Etats-Unis se sont dit prêts à l’accueillir à Atlanta, où vivent ses parents.

Quelles que soient les conditions de son départ du pouvoir, le clan Gbagbo aura sur les mains le sang versé dans cette période post-électorale, durant laquelle il aura obstinément refusé de s’incliner devant la volonté de son peuple et se sera enferré dans un déni absurde. Instrumentalisation des médias, enlèvements d’opposants, manipulations ourdies par les chefs de file du clan, la Première Dame Simone Gbagbo – « l’homme fort » de la Côte d’Ivoire – en tête : définitivement, le Boulanger aura raté son rendez-vous avec l’Histoire.

JA

*Dans leur prochain billet, ces pages reviendront plus en détail sur les échéances électorales qui marqueront en Afrique l’année 2011.

 

Jasmin tunisien

La rue a donc eu raison de lui… Après un mois d’émeutes sans précédent, le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali a donc quitté la Tunisie et renoncé au fauteuil qu’il détenait sans partage depuis le “coup d’Etat médical” du 7 novembre 1987, date à laquelle, Premier Ministre, il déposa pour sénilité son prédécesseur Habib Bourguiba, père de l’indépendance et fondateur de la République…

D’une main de fer, ce diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr met alors en place un régime autoritaire, censurant les médias et étouffant toute forme de contestation : il bénéficie dans ses efforts de la complaisance des chancelleries occidentales, qui voient plutôt en lui un rempart contre l’islamisme et l’artisan d’un développement économique propice aux investissements étrangers…

En août 2008, devant un parterre de patrons français réunis pour l’Université d’été du MEDEF, le fidèle Premier Ministre Mohamed Ghannouchi était d’ailleurs venu à l’Ecole Polytechnique vanter les retombées de la politique économique du Président Ben Ali : il y soulignait une croissance annuelle voisine de 5%, une classe moyenne en pleine expansion, une compétitivité en amélioration continue et une société ouverte et tolérante, promouvant la liberté de la femme. Autant d’opportunités d’affaires, donc, « dans le cadre du partenariat privilégié entre la France et la Tunisie »… On comprend mieux, dès lors, la position pour le moins mesurée observée par Paris ces dernières semaines…

Cependant, la crise a creusé les inégalités et cristallisé l’exaspération populaire à l’encontre d’un système policier qui, sous couvert de sa réussite économique, s’est permis d’entraver les libertés publiques.

 

Ben Ali visite le marchand de légumes Mouhamed Bouazizi, 28.12.2010

Le 17 décembre, à Sidi Bouzid, un marchand de fruits et légumes s’immole par le feu pour protester contre la confiscation de ses marchandises : la spirale révolutionnaire est enclenchée… Le 18 décembre, les habitants de Sidi Bouzid se soulèvent contre le chômage et la vie chère : de violents affrontements les opposent aux forces de l’ordre et la contagion gagne peu à peu l’ensemble du pays…

Si les vœux présidentiels se veulent apaisants, la situation s’emballe avec le décès, le 1er janvier d’un homme blessé par balles au cours des affrontements de la semaine précédente, suivi le 5 janvier par la mort du marchand de légumes de Sidi Bouzid, emporté par ses brûlures…

Tandis que le mouvement reçoit le soutien de l’Union générale des travailleurs tunisiens, unique centrale syndicale du pays, les forces de l’ordre tirent à balles réelles pour contenir la foule des manifestants, exacerbant la rancœur populaire…

Mardi, alors que les violences ont déjà fait entre 20 et 50 morts, la contestation gagne Tunis : l’armée est déployée dans les rues de la capitale et un couvre-feu drastique imposé. Les premières failles aparaissent au sommet de l’Etat avec le limogeage du Ministre de l’Intérieur Rafik Haj Kacem et du général Rachid Ammar, chef d’Etat-major de l’armée de terre…

Jeudi, c’est un président très fragilisé qui intervient une dernière fois à la télévision pour tenter d’apaiser la situation. Mais ses annonces sont vaines : le bilan humain s’alourdit dans la nuit, les biens de la famille de la Première Dame, Leila Trabelsi, sont ciblés, et 5000 personnes défilent vendredi dans le centre de la capitale…

Dans une ultime tentative pour reprendre le contrôle, Ben Ali limoge son gouvernement, avant de se résoudre à accéder à la principale revendication populaire en quittant précipitamment le pays pour l’Arabie Saoudite…

L’intérim est donc désormais assuré par le président du Parlement, Fouad Mebazaâ, apparatchik de 78 ans qui a collectionné les portefeuilles ministériels et les responsabilités politiques, sous Bourguiba puis Ben Ali. Il a chargé Mohamed Ghannouchi de former un gouvernement d’union nationale : celui-là même qui, il y a trente mois, chantait la Tunisie comme un havre de paix et de prosperité doit aujourd’hui y rétablir l’ordre et mettre fin au délitement social…

La confusion constitutionnelle qui a régné entre vendredi et samedi autour de cette transition tient à son contexte explosif… Nul doute que des tractations tendues ont agité le sommet de l’Etat. Au final, les militaires ont pesé pour appuyer ces personnalités issues du système, afin d’éviter le chaos politique que laissait craindre l’effondrement d’un régime verrouillé pendant vingt-trois ans, tandis que les forces d’opposition se satisfont de la reconduction de Ghannouchi, économiste consensuel et intègre, homme de dialogue et fin manoeuvrier…

La tâche du nouveau couple exécutif tunisien n’en sera pas moins ardue. Avec le succès de l’insurrection, la rue a pris la mesure de sa puissance : elle n’acceptera plus d’en être réduite à la soumission et à la docilité. Héritiers d’un régime qui l’a muselée pendant un quart de siècle, Mebazaâ et Ghannouchi vont désormais devoir composer avec elle, ce qui suppose de revoir tout le système tunisien…

En tout état de cause, la « Révolution du jasmin » vient de prouver que les systèmes les plus verrouillés du monde arabe peuvent vaciller, et tomber en quelques jours sous la pression d’un soulèvement spontané. Sera-t-elle contagieuse ? Tandis que dans les pays arabes, l’opinion publique s’est passionnée pour les événements tunisiens, suivis en direct via Facebook et Twitter, certains chefs d’Etat aux tendances autocratiques, l’égyptien Hosni Moubarak au pouvoir depuis l’assassinat du Président Sadate en 1981, et le voisin algérien Abdelaziz Bouteflika en tête, doivent observer la situation avec anxiété, hantés par cette crainte lancinante d’un effet domino : l’exemple tunisien fera-t-il des émules ?

Depuis la Californie, j’adresse à tous les lecteurs, qui ont permis à ces pages de franchir le cap des 40 000 visites, mes meilleurs voeux pour 2011.

JA.

Dilma Rousseff, ou les défis d’un Brésil émergé

Elue à la Présidence du Brésil le 30 octobre dernier avec 56% des voix, Dilma Rousseff prend les commandes d’une économie florissante, qui, forte d’une croissance annuelle de près de 7% ces dernières années (à l’exception de 2009, année de crise), s’est affirmée parmi les grandes puissances émergentes. Pour autant, depuis Stefan Zweig qui posait, dès 1941, le Brésil comme un « pays du futur », le géant d’Amérique du Sud n’en finit pas de susciter le débat : éternel pays d’avenir ou véritable puissance du XXIème siècle ?

Trajectoire chaotique que celle de ce colosse qui n’a eu de cesse, tout au long XXème siècle, de trébucher sur ses pieds d’argile.

Dès la première moitié du XXème siècle, le Brésil est promis aux plus grands succès : attractif pour les investisseurs étrangers, il rayonne à travers son football virevoltant et sa culture Bossa Nova. Mais le pays s’enfonce dans la dictature militaire entre 1964 et 1985 : il en ressort éreinté et sombre dans une crise de la dette. L’hyperinflation fragilise les institutions et accroît la pauvreté, qui donne naissance aux sinistres favelas essaimant autour des grandes villes.

Mis en place en 1994, le Plano Real du Ministre de l’Economie puis président de la République, Fernando Cardoso parvient à juguler l’inflation et à remettre de l’ordre dans les finances et l’économie brésiliennes. A la faveur d’une alternance politique qui survient en 2002, dans le calme et la continuité démocratique, en dépit de nombreuses craintes, son successeur, Lula, élu du Parti des Travailleurs, maintient le cap de la rigueur budgétaire.

La stabilité politique s’associe ainsi au rétablissement monétaire pour favoriser les investissements étrangers et redresser l’économie brésilienne, qui décolle, grâce aux Plans d’Accélération de la Croissance (PAC) : fort de formidables richesses naturelles (fer), énergétiques (hydrauliques, pétrolières) et agricoles (café, soja, sucre), le Brésil s’ouvre au monde… Profitant de cette restructuration et de l’afflux des capitaux étrangers, Lula met en place les conditions de larges avancées sociales : son mandat voit la pauvreté reculer de 40%, et l’expansion d’une vaste classe moyenne de près de 50 millions d’individus, qui soutiennent la demande et dynamisent l’économie.

Aujourd’hui solidement ancré sur le secteur agro-alimentaire d’une part (25% du PIB et 33% des emplois) et l’industrie (28,5% du PIB), le pays bénéficie en outre d’un formidable potentiel humain : il est le 5ème Etat le plus peuplé du monde, avec ses 185 millions d’âmes, dont la capacité d’adaptation et la dynamique de progrès sont unanimement plébiscitées par les investisseurs étrangers.  Le baby-boom qui s’annonce pour les trente prochaines années constitue de ce point de vue, à lui seul, un formidable levier de croissance.

Puissance régionale incontestée, acteur influent à l’OMC et grenier du monde, le Brésil n’est donc plus ce colosse aux pieds d’argile. Doit-on en conclure que le séjour de Dilma au palais du Panalto sera une sinécure ? Bien entendu, non. Si ce faisceau d’éléments structurels consolide la robustesse de l’économie brésilienne, de nombreux défis se posent encore à ce pays de contrastes.

De fait, le Brésil reste profondément inégalitaire, avec encore 30 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté : bien que réduites, ces inégalités nourrissent la violence et l’insécurité. Malgré une formation supérieure performante, inspirée du modèle français, qui produit des ingénieurs de grande qualité, l’éducation souffre de fortes défaillances.

Pour les investisseurs étrangers, les carences du pays en matière d’infrastructures et les lourdeurs d’une bureaucratie complexe, où subsiste une corruption rampante, sont des obstacles conséquents.

Par ailleurs, un système fiscal fondé sur des taux d’intérêt élevés, qui accroissent le coût du capital, et de lourdes taxes à l’exportation grèvent l’attractivité du Brésil : de nombreux industriels déplorent que Lula n’ait pas réformé ces dispositions, auxquelles Dilma se veut quant à elle résolument attachée. En ce sens, avec une chaîne logistique obsolète, le Brésil n’est pas une bonne plateforme d’exportations. La taille du marché intérieur, heureusement suffisant pour saturer les usines de production, n’en est que plus fondamentale.

Sur le plan économique, il faut garder à l’esprit que la croissance brésilienne est très largement tirée par la demande mondiale en matières premières. Or, sur fond de guerre des monnaies, la compétitivité des produits brésiliens pourrait être mise à mal par la concurrence chinoise. Face à un yuan artificiellement sous-évalué, le real s’est apprécié de 40% depuis 2004 quand le peso mexicain perdait 16% de sa valeur sur la même période : cette surévaluation de la monnaie brésilienne, amenée à s’aggraver avec l’afflux de capitaux américains liés à l’injection de liquidités par la Réserve Fédérale, constitue un véritable risque à l’exportation pour Brasilia.

Parallèlement, la demande intérieure est gonflée par l’endettement, auquel recourent nombre de ménages, tandis que l’épargne demeure très faible : ce phénomène fait craindre, à terme, l’explosion d’une bulle du crédit à la consommation, et un ralentissement de la croissance qu’il entretient.

Tous ces risques, toutefois, la classe politique brésilienne, pragmatique et responsable, garante d’institutions démocratiques et stables, en a clairement conscience. Héritière du Président Cardoso, qui a donné au Brésil les conditions de son affirmation, et du Président Lula, qui les a consolidées et a montré le cap à suivre, Dilma Rousseff sait que la montée en puissance de son pays est irréversible… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si pour les investisseurs étrangers, le Brésil est, parmi les quatre BRIC et malgré le caractère incontournable de la Chine, le pays qui affiche le meilleur rapport Risques / Opportunités.

De ce point de vue, la France a une formidable carte à jouer.  Implantée de longue date, elle bénéficie d’une forte proximité intellectuelle avec le Brésil, que le 12 juillet 1998 ne semble pas avoir ébranlée.

Par-delà cette dimension affective, rappelons-nous qu’avec la Guyane, notre pays est sud-américain, et que notre plus longue frontière terrestre nous sépare… du Brésil. En inaugurant conjointement, d’ici à la fin de l’année 2010, le pont sur l’Oyapok, qui relie la Guyane à l’Etat brésilien d’Amapa, les Présidents Sarkozy et Lula concrétiseront ce lien physique.

Enfin, les récentes rencontres bilatérales ont confirmé que la France et le Brésil partagent une vision commune de la conduite des affaires du monde, qui doit être le fondement d’une coopération approfondie entre nos deux pays.

Deux grandes thématiques méritent d’être soulignées ici. D’abord, le développement durable, sujet sur lequel Paris et Brasilia sont tous deux en pointe. La France s’est affirmée comme un leader européen sur le sujet et bénéficie déjà d’une électricité très largement décarbonée. De son côté, le Brésil, qui abrite la forêt amazonienne et produit 85% de son électricité à partir de ses ressources hydrauliques, est particulièrement sensible à cette problématique, comme en témoignent les 20% de voix recueillis au premier tour de l’élection présidentielle par Maria da Silva, candidate écologiste et ancienne Ministre de l’Environnement.

Ensuite, l’industrie de haute technologie : la France comme le Brésil disposent d’ingénieurs de très grande qualité et de cultures très proches, terreaux propices à des synergies accrues, par exemple dans le domaine du nucléaire civil (le Brésil ayant relancé son programme) ou de la défense. A cet égard, la désignation par l’armée brésilienne, attendue dans les prochaines semaines, du vainqueur de l’appel d’offres relatifs aux avions de combat, portant sur plusieurs milliards de dollars, constituera un test majeur : si, malgré les pressions intenses du lobby suédois en faveur du Gripen de SAAB, le Rafale de Dassault empoche le contrat, une nouvelle preuve sera apportée que le marché brésilien constitue une formidable opportunité pour la France.

En définitive, il convient de dépasser le débat obsolète sur l’avenir du Brésil : il semble bien que le pays du futur ait définitivement embrassé le présent, et il s’agit d’en tirer toutes les conséquences.

LC.

Réflexion nourrie d’une conférence donnée à la Maison de l’Amérique latine, en présence de :

– Son Excellence Alain Rouquié, Président de la Maison de l’Amérique latine et ancien ambassadeur de France au Brésil,

– M. Jean-Pierre Clamadieu, P-DG de Rhodia

– M. Jean-Pierre Floris, Comité Exécutif de Saint-Gobain, Directeur du Pôle Matériaux Innovants

– M. Jean-Carlos Agulo, Comité Exécutif de Lafarge, Directeur-général adjoint en charge de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud, de l’Europe de l’Ouest et de l’Organisation technique de la Branche ciment.

– M. Humberto Antunes, CEO Galderma

– M. José Luiz Rossi, CEO CPM Braxis, Capgemini

 

Energétique Vladimir Poutine

[Je publie ici l’article tiré d’une étude conjointe sur la situation énergétique de la Russie et de l’Algérie, et pour laquelle je tiens à remercier mon honorable binôme.]

 

Avec la chute de l’URSS en 1991, la Fédération de Russie sombre dans une crise politique et économique majeure, marquée par une dévaluation du rouble, un effondrement du PIB comme du niveau de vie, parallèlement à l’émergence d’une oligarchie issue des élites communistes, constituée d’opportunistes rapidement convertis au capitalisme sauvage, sous l’œil complaisant d’un Etat gangréné par la corruption.

Reléguée au rang de nation affaiblie, la Russie fait pourtant son retour dans le concert des grandes puissances au tournant du millénaire, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, maître du Kremlin entre 2000 et 2008.

Trop soucieuse d’imposer ses modèles démocratiques à un peuple qui n’a jamais connu que l’empire ou la dictature, la bien-pensance occidentale ne parvient pas à saisir les ressorts de l’immense popularité de cet ancien agent du KGB, aux tendances autocratiques.

En réalité, Vladimir Poutine a su rendre aux Russes leur fierté : en permettant la renaissance de sa Russie Eternelle, aujourd’hui de nouveau respectée et jalouse de son influence, il a gagné la reconnaissance de son peuple.

La cheville ouvrière de cette reconstruction a sans conteste été, et reste encore, le secteur de l’énergie, dont Vladimir Poutine a bien compris tout l’intérêt, pour relancer une économie russe aux abois comme pour peser de nouveau sur la scène internationale.

De fait, le géant russe et ses 17 millions de km² représentent un véritable bloc énergétique : forte des premières réserves mondiales en gaz naturel (24%), des deuxièmes réserves en charbon (20%), d’un dixième des réserves en uranium et des plus importantes réserves pétrolières hors OPEP, la Russie dispose d’un sous-sol sans commune mesure.

Ses gisements monumentaux lui permettent de s’affirmer comme le premier producteur de pétrole dans le monde (devant l’Arabie Saoudite, mais avec de bien moindres réserves) et le deuxième producteur de gaz naturel (derrière les Etats-Unis, mais avec des réserves six fois supérieures !).

Le secteur de l’énergie constitue donc bien la pierre angulaire de l’économie russe, qu’il a très largement contribué à redresser : il représente aujourd’hui 40% de la production industrielle nationale, 13% des emplois, 10% du PIB et plus de la moitié des recettes budgétaires de l’Etat.

Mais par-delà l’aspect purement économique, le potentiel énergétique de Moscou constitue un formidable levier géopolitique.

Tandis que les Etats-Unis ou la Chine sont contraints d’importer plus de la moitié de leurs besoins dans ce domaine, la Russie est la seule grande puissance industrielle énergétiquement autosuffisante.

Son surplus énergétique est tel qu’elle exporte 70% de sa production, assurant ainsi 40% des besoins de l’Union Européenne en hydrocarbures : Moscou a su s’imposer comme un fournisseur incontournable du Vieux Continent.

Pour mieux exploiter cette dépendance européenne et jouer à plein la carte du chantage énergétique, le Kremlin dispose d’une filière à sa botte, totalement restructurée par Vladimir Poutine.

A son arrivée sur la Place Rouge en mai 2000, le clan des Pétersbourgeois trouve un secteur énergétique aux mains d’oligarques sans scrupules, qui, à la faveur de l’effondrement du système soviétique, n’ont laissé à l’Etat que des miettes.

D’une main de fer, Poutine va ramener le secteur dans le giron public, se débarrassant sans hésitations de dirigeants industriels trop récalcitrants – l’emprisonnement de Mikhail Khodorkovsky, président du géant pétrolier Ioukos, en étant le symbole le plus retentissant.

C’est ainsi que se bâtit peu à peu le géant Gazprom, aujourd’hui détenu à 51% par l’Etat russe, et qui figure parmi les dix acteurs mondiaux les plus puissants sur le marché de l’énergie. Contrôlant tout à la fois 87% de la production de gaz russe et les voies d’acheminement correspondantes, l’hydre Gazprom se veut un redoutable vecteur d’influence pour Moscou.

Ainsi, l’Allemagne et l’Italie se sont-elles associées à Gazprom, dans le cadre respectif des projets Nord Stream – gazoduc acheminant directement le gaz russe à l’Allemagne par la Baltique, en contournant l’Ukraine, et à la tête duquel a été nommé l’ancien chancelier fédéral Gerhard Schroeder – et South Stream – gazoduc rapatriant le gaz russe vers l’Italie et l’Autriche, via la Mer Noire et la Bulgarie.

Plus soucieux de leur approvisionnement énergétique que d’une politique européenne cohérente, nos deux voisins n’ont donc pas hésité à s’engager à rebours du projet soutenu par l’Union Européenne, précisément destiné à desserrer l’étau que représente la dépendance vis-à-vis de la Russie : le gazoduc Nabucco est censé acheminer chaque année, à partir de 2013, 31 milliards de mètres cubes de gaz azéri vers Vienne, en transitant par le Sud de la Mer Noire.

Ce projet ambitieux, doté d’un budget de 6,5 milliards de dollars, s’appuie sur le gisement off-shore de Shah-Deriz, en Azerbaïdjan, dont les capacités de production restent estimées… à 7 milliards de mètres cubes annuels. Le décalage entre ce chiffre et le débit annoncé est une preuve supplémentaire que Nabucco n’est qu’un programme d’opposition, qui vise à prendre le contrepied des investissements de Gazprom en Europe.

Pour contrecarrer cette emprise décidément tenace de Gazprom sur les approvisionnements européens, qui porte le déploiement vers l’Ouest de l’influence économique et politique de la Russie, les Etats-Unis soutiennent de leur côté un projet de gazoduc sous la Mer Caspienne, acheminant le gaz depuis l’Asie Centrale sans passer par le territoire russe, mais se heurtent à des considérations juridiques : en droit maritime, la Mer Caspienne n’a pas le statut de mer, de sorte que de tels travaux doivent recevoir l’accord des cinq Etats riverains, parmi lesquels la Russie…

Cette bataille des corridors énergétiques qui se joue aux frontières de l’Europe illustre le rôle géostratégique acquis par  Gazprom, et explique les diverses tentatives de l’Union pour desserrer cette emprise : l’adoption en novembre 2008 du Plan Européen pour la Sécurité Energétique et l’Action Solidaire, visant à réduire la dépendance énergétique européenne, n’en est qu’un avatar.

La crise, dite du « gaz ukrainien », survenue en janvier 2009, marque sans doute le point culminant de cette guerre de l’énergie qui voit l’Europe et la Russie se livrer à un périlleux jeu de dupes.

Poussé vers l’Ouest sous l’impulsion des vainqueurs de la Révolution Orange, le Président Viktor Ioutchenko et son Premier Ministre Ioulia Timochenko, Kiev, point de passage obligé de 80% des exportations de gaz russe vers l’Europe, se détache de plus en plus franchement de l’asservissement à Moscou.

Soucieux d’endiguer cette émancipation, le Kremlin va rapidement utiliser l’arme du chantage énergétique pour faire la preuve de son pouvoir de nuisance : accusant Naftogaz, le gazier ukrainien, de détourner les exportations destinées à l’Europe de l’Ouest pour son usage domestique, Gazprom suspend ses livraisons, faisant craindre une pénurie de gaz en Europe.

Résolue en quelques semaines, cette crise renforce cependant les positions de chacune des deux parties : si elle conforte la Russie dans son statut de fournisseur indispensable pour l’Union Européenne, elle semble également donner raison, en Europe, aux partisans de solutions d’approvisionnement alternatives, qui permettent de contourner la dépendance aux importations russes.

Ainsi, Vladimir Poutine a su tirer tout le bénéfice économique et politique de ses ressources énergétiques, et transformer cette arme en un redoutable outil d’influence et de pénétration à l’étranger.

Doit-on pour autant en conclure que cette stratégie est irréprochable ? A l’évidence, non, et il faut bien prendre conscience que ce rétablissement russe demeure résolument précaire.

De fait, avec une économie presque exclusivement fondée sur le secteur énergétique, la Russie est extrêmement sensible aux évolutions et à la volatilité des prix du pétrole et du gaz. Par ailleurs, si la Russie constitue indéniablement un fournisseur énergétique fondamental pour l’Union Européenne, Moscou a tout autant besoin des exportations vers l’Europe pour écouler son surplus de production et faire vivre son économie. La situation demeure donc inconfortable pour l’Union Européenne, incapable de construire une stratégie énergétique cohérente à 27, mais en dépit des apparences, du chantage et des jeux de dupes, entre le fournisseur incontournable et le débouché vital, la situation est plutôt à l’ « interdépendance équilibrée ».

Enfin, sur le plan industriel, la Russie est à la croisée des chemins : son outil de production, issu de l’URSS, est vieillissant, les machines ont été surexploitées et n’ont pas bénéficié du niveau de maintenance requis.

Aujourd’hui, les fonds réinvestis dans l’infrastructure énergétique et l’exploration de nouveaux gisements représentent seulement 20% des recettes générées par le secteur, ce qui reste insuffisant pour permettre la modernisation des équipements et l’extension des activités pétrolières et gazières : l’apport de capitaux étrangers s’avère donc indispensable pour assurer la pérennité de l’industrie de l’énergie en Russie. La stratégie du Kremlin s’en trouve profondément écartelée : entre la nécessité technique et financière de s’ouvrir aux grands énergéticiens internationaux et la volonté de poursuivre la russification du secteur de l’énergie, Moscou avance sur une étroite ligne de crête.

On le voit, le potentiel énergétique de la Russie, outre l’atout économique qu’il représente et malgré les efforts qu’il impose, pèse sensiblement sur les rapports de force dans la sphère d’influence traditionnelle de Moscou, et au-delà, sur l’ensemble de la scène internationale. Enjeu majeur du XXIème siècle, l’énergie constitue une arme redoutable dont Vladimir Poutine et Dmtri Medvedev, en géopoliticiens avisés, ont su tirer tout l’avantage.

LC.

Contre-coup d’Etat à Niamey

Tenues à une condamnation pour l’étiquette, les chancelleries occidentales  sont sans doute soulagées. Après 11 années à la tête de l’Etat, le président nigérien Mamadou Tandja a été déposé par les armes ce jeudi. Emmenée par le chef d’escadron Salou Djibo, commandant d’une garnison de la capitale Niamey, la junte putschiste a réussi son coup d’Etat.

Le Vieux Colonel Tandja pensait pourtant avoir tout prévu. Entré lui-même en politique en participant au renversement du premier Président nigérien Hamani Diori en 1974, ancien ambassadeur au Nigéria, ancien ministre de l’Intérieur, Mamadou Tandja est porté démocratiquement à la tête du Niger aux élections de 1999, consécutives à l’assassinat, sur le tarmac de l’aéroport de Niamey, du président putschiste Ibrahim Baré Maïnassara. Réélu légalement en 2004, il aurait dû, selon la Constitution limitant à deux le nombre de quinquennats présidentiels, se retirer en décembre dernier.

Las ! L’homme a pris goût au pouvoir et n’entend pas mettre fin à une dérive autocratique notamment marquée par une inflexible répression de la rébellion touarègue, dans le nord désertique du pays. Pragmatique, il sait jouer de son principal levier, les gigantesques gisements d’uranium que recèle son sous-sol, convoité par le français Areva et par la Chine. En concédant début 2009 la mine d’Imouraren à Areva, Mamadou Tandja s’attire les bonnes grâces de Paris. Il sait pouvoir compter sur la complaisance de l’ancienne puissance coloniale, dont le tiers des importations d’uranium nécessaires à son parc électronucléaire proviennent du sahel nigérien,  à l’égard des initiatives qu’il s’apprête à prendre pour se maintenir au pouvoir…

de g. à d., Anne Lauvergeon, Pdte d'Areva, le ministre nigérien des Mines, Rama Yade, et Christine Lagarde

Moyennant la dissolution de l’Assemblée Nationale et de la Cour Constitutionnelle, hostiles à ses projets, il obtient au mois d’août une révision de la Loi Fondamentale qui lui permet de prolonger son mandat de trois ans. La business politik ayant raison des principes, la communauté internationale condamne, mais ne bouge pas… Le coup d’Etat constitutionnel semble réussi…

Mais dans un pays habitué aux changements de régimes par la force (au moins trois coups d’Etat militaires en cinquante années d’indépendance), et où la garde présidentielle n’a pas hésité à assassiner son commandant en chef, le général Baré en 1999, c’était sans compter sur le mécontentement de la soldatesque…

Jeudi, les militaires putschistes se sont donc emparés du palais présidentiel, suspendant les institutions et la Constitution d’août 2009. Mamadou Tandja fait prisonnier, la junte désormais au pouvoir, « le Conseil suprême pour la Restauration de la Démocratie », qui a reçu aujourd’hui le soutien de milliers de manifestants épuisés par la dictature, annonce vouloir la tenue d’élections démocratiques.

Soulagées d’être débarrassées du chantage aux matières premières du Président déchu, la France et la communauté internationale n’en restent pas moins prudentes. L’exemple guinéen rappelle la précarité des bonnes intentions affichées par une junte putschiste à son arrivée au pouvoir.

Or, outre l’aspect crucial des ses gisements d’uranium, dont il est le troisième producteur mondial, le Niger se situe au cœur d’une zone stratégique du point de vue de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme international. Il appartient en effet à l’arc de crise sahélien, qui s’étend du Mali au Tchad, où les activités d’Al Qaeda au Maghreb Islamique se développent, à l’image de l’enlèvement du touriste britannique exécuté à l’été 2009, et de l’humanitaire français Pierre Cammate, en novembre dernier.

Sur fond de vacance du pouvoir et de tensions au Nigéria voisin, l’évolution de la situation et le respect de ses engagements par la junte n’en seront que plus surveillés par des chancelleries occidentales soucieuses de la stabilité du Niger, garante de leurs intérêts stratégiques et économiques dans la région…

LC