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Faire parler l’Histoire à tort et à travers

(g. à d.) Pierre Lellouche, Viviane Reding, Eric Besson

Billet d’humeur, en cette fin d’un mois de septembre qui a vu la bêtise le disputer à l’inacceptable, autour de la question des Roms.

Libre à chacun d’avoir son opinion sur les mesures d’expulsion prises par le gouvernement français.

Bien sûr, il est particulièrement périlleux de stigmatiser un groupe ethnique, et la circulaire du 5 août, ciblant une catégorie de populations au titre de leurs origines, devait être retirée.

Pour autant, il n’en reste pas moins inacceptable d’entendre des responsables politiques et associatifs, et jusqu’à la Commissaire européenne à la Justice et aux Droits fondamentaux, entreprendre un comparatif douteux, et disons le tout net nauséabond, entre ces événements et la déportation des Juifs et des Tziganes au cours de la Seconde Guerre Mondiale !

Que n’a-t-on pu lire comme aberrations ?

Certains, bien trop prompts et sans mesure, n’ont pas hésité à se draper des oripeaux de la Résistance pour mieux défendre les valeurs de la République, face, nous disait-on, à une dérive pétainiste aux relents nazis !

On a même vu l’évêque de Toulouse relire en chaire  la lettre de son héroïque prédécesseur, Monseigneur Saliège, ce Juste parmi les Nations et Compagnon de la Libération, qui osa, au cœur de l’été 1942, braver la répression allemande en s’indignant des traitements infligés aux Juifs… Dans la foulée de ce détournement déplacé, La Dépêche du Midi n’hésitait pas à titrer : « Après les Juifs, les Roms… »

Comment manquer à ce point de discernement ? Comment oser un tel parallèle ?

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici d’établir une quelconque hiérarchie dans les persécutions ethniques… Il s’agit simplement de constater que les expulsions de Roms ne s’inscrivent en aucun cas dans une démarche d’extermination raciale.

Non, « l’aéroport de Roissy, ce n’est ni Beaune-la Rolande, ni Drancy », et la circulaire du 5 août est sans commune mesure avec la conférence de Wannsee, du 20 janvier 1942, initiatrice de la Solution Finale…

Non, renvoyés en avion dans leur pays d’origine, un pécule en poche, le sort des Roms n’a rien à voir avec le destin des victimes de la barbarie nazie, déportées en wagons à bestiaux vers les sinistres chambres à gaz d’Auschwitz, Treblinka ou Mauthausen…

Non, l’administration française n’a à ce jour pas détourné une partie de ses ressources pour bâtir, et administrer, des camps de la mort destinés à éradiquer la population rom…

Il convient donc de faire preuve de mesure autant que de décence.

Le devoir de mémoire, si précieux, ne doit pas mener au déni de réalité. Le passé, s’il doit servir de guide pour éclairer le présent, ne peut être invoqué avec cette désinvolture coupable. Procéder ainsi procède d’une double erreur, lourde de conséquences.

D’abord, on trahit un sentiment de culpabilité qui conduit à sur-réagir aux expulsions de Roms, pour mieux effacer certaines passivités des heures noires de la Seconde Guerre Mondiale. Défendre la population rom pour mieux expier l’expérience collaborationniste.

C’est se tromper de combat. C’est faire preuve d’une totale incompréhension du monde actuel et de ses différences avec le contexte des années 1940. En s’engageant sur ce chemin glissant, on se détourne d’une analyse lucide de la situation, pourtant indispensable pour en appréhender les racines profondes et tâcher d’y trouver des solutions adaptées.

Pis encore, de cette façon, on s’éloigne du véritable débat, pour s’enliser dans une polémique, aussi légitime qu’évitable.

Le passé est trop précieux pour être ainsi instrumentalisé. Le présent est trop complexe pour être ainsi simplifié.

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Immortelle

A 82 ans, Simon Veil a été reçue, le 19 mars dernier, à l’Académie Française. Sixième femme accueillie sous la Coupole du Quai Conti, elle y occupera le 13ème fauteuil, qui fut aussi celui de Racine. Icône auréolée d’une immense popularité, symbole des horreurs et des grandeurs de notre temps, Simon Veil aura été de tous les grands combats, de tous les nobles engagements du XXème siècle.

Déportée vers Auschwitz-Birkenau à l’âge de 17 ans, elle y perd sa mère. Rentrée en France, elle mène une carrière de magistrate avant de s’engager en politique aux côtés de Valery Giscard d’Estaing. Ministre de la santé du gouvernement Chirac, elle parvient à faire légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Fervente militante de la construction européenne, elle devient en 1979 la première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel. Elle sera également membre du Conseil Constitutionnel  de 1998 à 2007.

Voici les grands extraits du discours d’accueil que lui a réservé Jean d’Ormesson :

« De toutes les figures de notre époque, vous êtes l’une de celles que préfèrent les Français. Les seuls sentiments que vous pouvez inspirer et à eux et à nous sont l’admiration et l’affection. Je voudrais essayer de montrer pourquoi et comment vous incarnez avec plus d’éclat que personne les temps où nous avons vécu, où le Mal s’est déchaîné comme peut-être jamais tout au long de l’histoire et où quelques-uns, comme vous, ont lutté contre lui avec détermination et courage et illustré les principes, qui ne nous sont pas tout à fait étrangers, de liberté, d’égalité et de fraternité. »

Sur la déportation :

« Le 3 septembre 1939, la guerre éclatait. Le 10 mai 40, l’offensive allemande se déclenchait. [..] Le 3 octobre 40, le premier statut des Juifs était édicté par Vichy. […] Le crime se mettait en place.

Le 29 mars 1944, vous passez à Nice les épreuves du baccalauréat, avancées de trois mois par crainte d’un débarquement allié dans le Sud de la France. Le lendemain, 30 mars, en deux endroits différents, par un effroyable concours de circonstances, votre mère, votre sœur Milou, votre frère Jean et vous-même êtes arrêtés par les Allemands.

Huit jours plus tard, vous arrivez à Drancy où les conditions matérielles et morales sont déjà très dures. Vous ne savez plus rien de votre père ni de votre sœur Denise. Vous êtes très vite séparées de votre frère. Une semaine encore – le calendrier se déroule impitoyablement – et le 13 avril, à cinq heures du matin, en gare de Bobigny, vous montez avec votre mère et votre sœur dans un convoi de wagons à bestiaux en direction de l’Est. Le voyage dure trois jours – du 13 avril à l’aube au 15 avril au soir. Le 15 avril 1944, en pleine nuit, sous les cris des SS, les aboiements des chiens, les projecteurs aveuglants, vous débarquez sur la rampe d’accès du camp d’Auschwitz-Birkenau. Vous entrez en enfer. Vous avez seize ans, de longs cheveux noirs, des yeux verts et vous êtes belle.

Des déportés vous attendent sur la rampe de débarquement. Ils vous crient en français : « Laissez vos bagages dans les wagons, mettez-vous en file, avancez. » Tout à coup, une voix inconnue vous murmure à l’oreille :
– Quel âge as-tu ?
Vous répondez :
– Seize ans.
Un silence. Puis, tout bas et très vite :
– Dis que tu en as dix-huit.

La voix inconnue vous a sauvé la vie. Des enfants et des femmes âgées ou malades sont empilés dans des camions que vous n’avez jamais revus. […]

La nuit même de votre arrivée au camp, les kapos vous font mettre en rang et un numéro indélébile vous est tatoué sur le bras. Il remplace l’identité que vous avez perdue, chaque femme étant enregistrée sous son seul numéro avec, pour tout le monde, le prénom de Sarah. Vous êtes le n° 78651. Vous appartenez désormais, avec des millions d’autres, au monde anonyme des déportés. Et, à l’âge où les filles commencent à se détourner de leurs jeux d’enfant pour rêver de robes et de romances au clair de lune, vous êtes l’image même de l’innocence : votre crime est d’être née dans la famille honorable et très digne qui était la vôtre.

Dans l’abîme où vous êtes tombée, dans ce cauchemar devenu réalité, il faut s’obstiner à survivre. Survivre, à Auschwitz, comme à Mauthausen, à Treblinka, à Bergen-Belsen, est une tâche presque impossible. […]

Nous sommes en janvier 45. L’avance des troupes soviétiques fait que votre groupe est envoyé à Dora, commando de Buchenwald. Le voyage est effroyable : le froid et le manque de nourriture tuent beaucoup d’entre vous. Vous ne restez que deux jours à Dora. On vous expédie à Bergen-Belsen. Votre mère, épuisée, y meurt du typhus le 13 mars. Un mois plus tard, les troupes anglaises entrent à Bergen-Belsen et vous libèrent. […]

Plus d’un mois après la libération de Bergen-Belsen, vous arrivez enfin à l’hôtel Lutetia. Vous apprenez alors seulement le sort de votre sœur Denise, dont vous n’aviez aucune nouvelle depuis Drancy. Déportée à Ravensbrück, puis à Mauthausen, elle vient de rentrer en France. Le sort de votre père et de votre frère, vous ne le saurez que bien plus tard : déportés dans les pays Baltes, ils ont disparu à jamais entre Kaunas et Tallin..

La déportation n’est pas seulement une épreuve physique ; c’est la plus cruelle des épreuves morales. Revivre après être passé par le royaume de l’abjection est presque au-dessus des forces humaines. […]

À plusieurs reprises, dans des bouches modestes ou dans des bouches augustes, j’ai entendu parler de votre caractère. C’était toujours dit avec respect, avec affection, mais avec une certaine conviction : il paraît, Madame, que vous avez un caractère difficile. Difficile ! Je pense bien. On ne sort pas de la Shoah avec le sourire aux lèvres. Avec votre teint de lys, vos longs cheveux, vos yeux verts qui viraient déjà parfois au noir, vous étiez une jeune fille, non seulement très belle, mais très douce et peut-être plutôt rêveuse. Une armée de bourreaux, les crimes du national-socialisme et deux mille cinq cents survivants sur soixante-seize-mille Juifs français déportés vous ont contrainte à vous durcir pour essayer de sauver votre mère et votre sœur, pour ne pas périr vous-même. »

Sur l’IVG :

« Un soir, à un dîner chez des amis, où se fait sentir une certaine ironie à l’égard de l’improbable journalisme féminin et de ses vaticinations, le téléphone sonne. La maîtresse de maison vous fait un signe : c’est pour vous. Au bout du fil, Jacques Chirac qui vient d’être désigné comme Premier ministre par Giscard. Il vous offre d’entrer dans son gouvernement que le président Giscard d’Estaing, en novateur, souhaite aussi large que possible. Vous n’hésitez pas longtemps. Vous devenez ministre de la Santé. […].

C’est Michel Poniatowski qui vous parle le premier d’un problème urgent et grave : l’avortement clandestin. […]  C’est vous que le président de la République et le Premier ministre vont charger de ce dossier écrasant.[…]

« Comment vous, vous disait-on, avec votre passé, avec ce que vous avez connu, pouvez-vous assumer ce rôle ? » Le mot de génocide était parfois prononcé. Ce sont pour vous de grands moments d’émotion et d’épuisement. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui et ici, se souviennent encore de ce spectacle où la grandeur se mêlait à la sauvagerie. Je vous revois, Madame, faisant front contre l’adversité avec ce courage et cette résolution qui sont votre marque propre. Les attaques sont violentes. À certains moments, le découragement s’empare de vous. Mais vous vous reprenez toujours. Vous êtes une espèce d’Antigone qui aurait triomphé de Créon. Votre projet finit par être adopté à l’Assemblée nationale par une majorité plus large que prévu : deux cent quatre-vingt-quatre voix contre cent quatre-vingt-neuf. La totalité des voix de gauche et – c’était une chance pour le gouvernement – une courte majorité des voix de droite. […]

C’était une victoire historique. Elle inscrit à jamais votre nom au tableau d’honneur de la lutte, si ardente dans le monde contemporain, pour la dignité de la femme. »

« Au terme de ces instants trop brefs et déjà trop longs que j’ai eu la chance et le bonheur de passer avec vous, je m’interroge sur les sentiments que vous portent les Français. Vous avez été abreuvée d’insultes par une minorité, et une large majorité voue une sorte de culte à l’icône que vous êtes devenue.

La première réponse à la question posée par une popularité si constante et si exceptionnelle est liée à votre attitude face au malheur. Vous avez dominé ce malheur avec une fermeté d’âme exemplaire. Ce que vous êtes d’abord, c’est courageuse – et les Français aiment le courage.

La clé de votre popularité, il faut peut-être la chercher, en fin de compte, dans votre capacité à emporter l’adhésion des Français. Cette adhésion ne repose pas pour vous sur je ne sais quel consensus médiocre et boiteux entre les innombrables opinions qui ne cessent de diviser notre vieux pays. Elle repose sur des principes que vous affirmez, envers et contre tous, sans jamais hausser le ton, et qui finissent par convaincre. Disons-le sans affectation : au cœur de la vie politique, vous offrez une image républicaine et morale.

Il y a en vous comme un secret : vous êtes la tradition même et la modernité incarnée. Je vous regarde, Madame : vous me faites penser à ces grandes dames d’autrefois dont la dignité et l’allure imposaient le respect. Et puis, je considère votre parcours et je vous vois comme une de ces figures de proue en avance sur l’histoire.
Oui, il y a de l’énigme en vous : une énigme claire et lumineuse jusqu’à la transparence. Elle inspire à ceux qui ont confiance en vous des sentiments qui les étonnent eux-mêmes. Vous le savez bien : ici, sous cette Coupole, nous avons un faible pour les coups d’encensoir dont se méfiait Pierre Messmer. L’admiration est très répandue parmi ceux qui se traitent eux-mêmes d’immortels. Nous nous détestons parfois, mais nous nous admirons presque toujours. Nous passons notre temps à nous asperger d’éloges plus ou moins mérités : nous sommes une société d’admiration mutuelle, que Voltaire déjà dénonçait en son temps. Cette admiration, vous la suscitez, bien sûr, vous-même. Mais, dans votre cas, quelque chose d’autre s’y mêle : du respect, de l’affection, une sorte de fascination. »

LC.

Le texte intégral du discours d’accueil de Jean d’Ormesson

La vidéo intégrale du discours d’accueil de Jean d’Ormesson

Des quotas à l’entrée des Grandes Ecoles

En apprenant que la mise en place de quotas de boursiers à l’entrée des Grandes Ecoles était envisagée, j’ai été profondément révolté, moi, le petit-fils d’apatride, produit de l’école laïque et républicaine…

Ainsi donc, unis dans leurs efforts, des personnages bien-pensants, tous estimables par ailleurs, se posent en fossoyeurs de l’élitisme républicain, indignés des protestations « antisociales » de la Conférence des Grandes Ecoles !

Ne voient-ils pas qu’en créant cette brèche, c’est la boîte de Pandore qu’ils ouvrent ?

Allons bon… L’introduction de quotas aux concours serait la négation même de leur essence.

Est-on coupable de son origine sociale, fût-elle avantageuse ? La discrimination positive a cela de pervers que, sous couvert de réduire les inégalités, elle a le pouvoir de transférer les injustices : peut-on légitimement préférer à un candidat plus méritant, plus travailleur, un autre, au seul titre qu’il est boursier ? Au nom de l’équité, clef de voûte incontournable, cette démarche est exclue, et Nicolas Sarkozy l’a finalement rejetée.

Imagine-t-on la formidable dépréciation de la valeur des diplômes dans cette hypothèse ? Avec l’introduction d’une dichotomie dans les concours, d’un passe-droit accordé aux boursiers, un parfum de soupçon entacherait tous les diplômes. De la reconnaissance à la condescendance, il n’y a qu’un pas. Mais un pas dévastateur… Un boursier brillant, qui aurait intégré en toutes circonstances, verrait son succès nuancé par le privilège du quota. Au temple du mérite, la charité nivelle tout.

C’est ce qu’a voulu signifier la Conférence des Grandes Ecoles en évoquant le risque de baisse du niveau. Et, ne nous mentons pas, intrinsèquement, avec l’admission de candidats moins bien classés, c’est bien la baisse de la sélectivité et le spectre du nivellement par le bas qui se profilent.

Pour déplorable qu’elle soit, la pauvreté pourrait-elle donc tenir lieu de mérite ?

La République nous a inculqué la même passion de l’égalité et du mérite. A trop vouloir pousser celle-là, gardons-nous de ne pas dissoudre celui-ci dans un égalitarisme régressif. Le déterminisme social n’a pas sa place dans les concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Cela sonnerait le glas de la méritocratie républicaine.

Toute caste est corporatiste, m’objectera-t-on. Voilà un produit du système qui défend son pré carré à cor et à cri. Conservatisme aveugle et réactionnaire. Las ! Il ne s’agit pas de s’abriter derrière de grands idéaux républicains, pour se donner bonne conscience et refuser ce constat évident : l’ascenseur social est en panne. A l’ère de la promotion sociale a succédé celle de la reproduction sociale. Bien sûr.

Et ce débat a au moins le mérite de poser la bonne question : comment promouvoir l’ascension sociale et assurer la diversité des élites ?

Mais la réponse est ici aberrante.

Car la mission des Grandes Ecoles n’est pas de soigner la diversité des élites qu’elles forment. Ce n’est pas leur rôle. Il leur incombe au contraire de s’assurer que leur recrutement est impartial : c’est là la base de leur crédibilité et de leur renommée.

Il est donc trop facile et profondément hypocrite de leur faire porter le fardeau de la Crise de l’Ecole, qui prend racine bien en amont, dès le primaire, le collège et le lycée. C’est là que le système ne fonctionne pas. C’est là qu’il faut trouver des remèdes.

Au lieu d’égalitarisme démagogique en bout de course, c’est en amont qu’il faut rétablir une véritable égalité des chances et combattre tout ce qui empêche chacun de faire valoir ses talents et ses mérites.

Ne pas remplacer une discrimination par une autre : pour tous, le même concours à l’arrivée.

Mais, en chemin, faire plus pour ceux qui partent de plus loin.

Cela implique la création de filières d’excellence dans les quartiers défavorisés. Il s’agit de repérer les élèves d’origine modeste qui ont le potentiel de poursuivre de longues études pour les convaincre et les aider à s’engager dans cette voie, eux qui, par manque de confiance ou d’informations, s’en seraient spontanément détournés. L’autocensure doit être combattue avec vigueur : la mise en place de tutorats, pour apporter aux jeunes défavorisés la motivation et le soutien de ceux qui ont réussi, à l’exemple de la démarche « Une Grande Ecole, pourquoi pas moi ? » animée par des élèves de l’Ecole Polytechnique et de l’ESSEC, s’inscrit dans cette logique et doit être encouragée.

En définitive, les Grandes Ecoles ne sauraient être les bouc-émissaires de l’échec du système scolaire français. Ce n’est pas en abaissant la barre que l’on relance la promotion sociale – les errements de l’uniformisation du collège et du lycée l’ont prouvé –, mais au contraire, en redonnant de l’ambition aux plus modestes.

Les élites ne se décrètent pas. Ne nous trompons donc pas de cible.


J’adresse, pour cette année 2010, mes meilleurs voeux à tous les lecteurs.

LC.

Hypocrisies soudanaises

Drapeau SoudanLe 4 mars 2009, la Cour Pénale Internationale lançait un mandat d’arrêt international à l’encontre du Président soudanais Omar el-Béchir, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Pourtant, depuis lors, le maître de Khartoum, au pouvoir depuis le coup d’Etat militaire de 1989, n’a eu de cesse de narguer la juridiction de la Haye, en se déplaçant librement dans  le Golfe et dans plusieurs pays d’Afrique, comme à Syrte (Lybie) en juillet 2009, au sommet de l’Union Africaine dont il a reçu, ultime pied-de-nez, le soutien officiel.

Comment en est-on arrivé à cette improbable et désastreuse situation qui met un peu plus en évidence les faiblesses d’une Cour sans moyens policiers, et qui doit donc compter sur une hypothétique coopération des Etats pour l’application des sanctions qu’elle rend ?

Le Soudan, grand comme cinq fois la France, au carrefour de l’Afrique noire et du monde arabo-musulman, recèle tous les ingrédients belligènes que l’on peut trouver en Afrique : mosaïque culturelle, religieuse et ethnique, convoitises pétrolières, agricoles ou aurifères. A l’extrême Ouest, une région périphérique mal contrôlée par le lointain pouvoir central, le Darfour. Les tensions y sont envenimées par le voisin tchadien du Président Idriss Deby, qui met tout en œuvre pour déstabiliser son ennemi Béchir, et exacerbées par des conditions climatiques propices à la sécheresse, qui encourage le déplacement des populations et les rivalités agraires.Soudan_carte

C’est ainsi qu’a éclaté en 2003 la guerre civile opposant les forces rebelles darfouries de l’Armée de Libération du Soudan (SLA) et du Mouvement pour la Justice et l’Egalité (JEM), soutenues par le Tchad, aux milices loyalistes janjawids qui se sont livrées à de terribles représailles, assorties de bombardements aveugles sur les populations. Leur politique de terres brûlées s’est soldée, selon les Nations unies, par quelque 300 000 morts et 2,7 millions de déplacés, dont 230 000 s’entassent dans des camps au Tchad. Ce sont aujourd’hui près de 4 millions de personnes qui dépendent de l’aide humanitaire apportée par les 10 000 personnels non gouvernementaux présents sur place, et évaluée à 2 milliards de dollars.

Général BéchirPour stabiliser la situation, les Nations unies ont dépêché, dans la continuité de l’Union Africaine, la Mission conjointe des Nations unies et de l’UA au Darfour (UNAMID) en juillet 2007. Parallèlement, saisie par le Conseil de Sécurité (mai 2005), la Cour Pénale Internationale lançait un mandat d’arrêt à l’encontre de l’ancien ministre de l’Intérieur Ahmed Haroun et d’un chef des milices janjawids, Ali Kosheib, pour les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés par les forces loyalistes. Le général Béchir n’en maintenait pas moins Ahmed Haroun au poste cynique de Ministre d’Etat chargé des Affaires humanitaires.

Ce cas d’espèce met en exergue les carences des protocoles de Genève, qui assignent aux Etats la responsabilité de réprimer les crimes de guerre perpétrés sur leur territoire. Or, si l’Etat est lui-même partie au conflit, comme ici, cette responsabilité devient bien entendu illusoire, et les suites données par Béchir aux inculpations de 2007 furent effectivement des leurres…

CPI_LogoCe constat est à l’origine de la création de la Cour Pénale Internationale (Traité de Rome, 1998), qui a vocation à se substituer en dernier recours à un Etat juge et partie, pour endosser cette responsabilité de justice répressive dans le cadre de crimes visant les populations (avec, donc, un spectre d’intervention étendu au-delà du seul droit de la guerre puisqu’il couvre trois chefs d’inculpation : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, les deux derniers pouvant survenir en l’absence de conflits armés).

Aussi, c’est assez naturellement que face au manque de coopération et aux provocations de Khartoum, le Conseil de Sécurité a donné toute liberté au procureur de la CPI, qui a délivré le 4 mars 2009, ce mandat d’arrêt si controversé à l’encontre du général Béchir. Très vite, cette inculpation divise la communauté internationale, entre inconditionnels du droit et pragmatiques craignant les représailles du régime.

De fait, cynique, Omar el-Béchir répond en excluant de son sol 16 ONG et en menaçant d’étendre cette mesure à l’ensemble des humanitaires présents au Darfour. Odieux maître chanteur, il sait disposer là d’un levier de poids…

L’action humanitaire est indispensable au Darfour : le départ des ONG laisserait 1,5 Million de personnes sans soin et 1 Million sans eau, tandis que l’absence de ces témoins extérieurs signifierait inéluctablement une recrudescence des massacres libres, tempérés par la présence de regards étrangers dans les camps de réfugiés.réfugiés darfour-carte

Aussi, Jean Ping, président de la Commission de l’UA, proteste que ce « mandat d’arrêt menace la paix au Soudan », tandis que l’humanitaire bien connu Rony Brauman craint une radicalisation du régime : il considère que cette décision de justice est risquée et prématurée – il faut attendre, dit-il, un accord entre belligérants avant de demander des comptes…

En face, on trouve les adeptes de l’action et les apôtres du Droit, qui s’élèvent contre l’impunité et défendent qu’en dépit des risques et des paradoxes, « Si le Droit n’est pas sanctionné, il n’y a plus de droit » : ceux qui le bafouent doivent en rendre compte.

Réfugiés darfourisS’engager dans la voie des sanctions, c’est répondre à l’attente de victimes, qui veulent voir leurs bourreaux jugés et punis.

Abandonner les poursuites au nom de l’humanitaire, c’est au contraire renoncer et instrumentaliser l’action humanitaire, comme un feu vert donné aux belligérants pour poursuivre les hostilités « puisque de toute façon, les populations sont prises en charge »…

Entre ces deux courants divergents, on trouve les ONG restées sur place et sujettes à un terrible dilemme : collaborer avec Khartoum et demander la fin des poursuites, pour pouvoir continuer à exercer leur rôle incontournable sur le terrain, ou rester ferme à l’égard du régime, au risque de se faire expulser…

L’enjeu de cette crise n’est autre que le lien entre Justice et Humanitaire. Hautement symboliques et théoriquement complémentaires, les deux domaines peuvent, on le voit, rapidement se révéler antagonistes : là où l’action humanitaire vise à limiter les souffrances, l’action judiciaire ne risque-t-elle pas, au contraire, de les favoriser par contrecoup ?

Justice et humanitaire : duo ou dualité ? Sans avoir la prétention d’apporter une réponse universelle à cette question, il convient de démêler l’écheveau soudanais à la lumière de l’hypocrisie de chacun des acteurs.

D’abord, depuis plusieurs années, les Organisations Non Gouvernementales ont, pour certaines, largement contribué à brouiller les pistes : en collaborant avec la Justice, l’Humanitaire ne transgresse-t-il pas ses principes fondateurs de neutralité et d’impartialité ? Or, après leur contribution a posteriori au travail de Tribunaux Pénaux Internationaux (Sierra Leone, ex-Yougoslavie), certaines ONG ont ici témoigné à charge dans l’enquête internationale sur le Darfour : ce faisant, elles ont mis en danger leur présence sur le terrain, qui repose précisément sur leur neutralité. Dans cette confusion propice aux amalgames, le régime soudanais a vu le spectre des Etats donateurs, soupçonnés de travailler dans l’ombre à sa perte…

Afin de ne pas tomber dans des pièges similaires à l’avenir, les ONG doivent en conséquence redéfinir leurs positions pour garantir leur impartialité et ainsi conserver la confiance des interlocuteurs intérieurs, indispensables pour accéder au terrain.

Ensuite, le procureur de la Cour Pénale Internationale, en lançant ce mandat d’arrêt inédit, à l’encontre d’un Chef d’Etat en exercice, offrait à sa juridLe Procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampoiction un retentissement médiatique inespéré pour cet organe jeune et balbutiant, fragilisé par des statuts complexes et des moyens très limités. S’engouffrant dans la brèche ouverte par le Conseil de Sécurité, et s’appuyant sur les statuts de la CPI qui lui octroient une compétence universelle sur les crimes internationaux (laquelle casse donc le Droit international qui garantit l’immunité des Chefs d’Etat lors de leurs déplacements à l’étranger), sa démarche s’inscrivait dans une double logique :

–        bien sûr, une logique de preuves reposant sur le dossier constitué par une Commission des Nations unies, et qui ne manque pas de pointer la responsabilité des dirigeants soudanais,

–        mais aussi et surtout, une logique plus contestable d’affirmation et de crédibilité : il s’agissait, avec ce coup médiatique, de justifier au monde (et en particulier aux bailleurs de fonds) l’intérêt de la CPI.

Enfin, le Conseil de Sécurité et les grands pays du monde ne sont pas exempts de tout reproche non plus. Car, en définitive, on peut se dire qu’en saisissant la CPI, puis en l’incitant à poursuivre le général Béchir, ils bottaient avantageusement en touche. De fait, en laissant libre cours à une décision à l’évidence impossible à mettre en œuvre, les grands Etats masquaient hypocritement leur manque de volonté  et prévenaient à moindres frais les accusations de désintérêt ou de délaissement à l’égard du Darfour : avec cette inculpation, ils faisaient la preuve, à destination des opinions publiques, de toute leur détermination à mettre fin au drame darfouri, tout en faisant l’économie d’une véritable action d’envergure.

Après l’action humanitaire, destinée à soulager les victimes sans pour autant nécessairement s’investir dans la résolution du conflit, vient le temps du Judiciaire : une décision sans effet, inapplicable, qui ne vise qu’à se parer des oripeaux de la bonne conscience et à opposer un symbole à une pénible et coûteuse mobilisation de moyens.

Tous ses aspects de la crise soudanaise sont pointés du doigt par les Etats africains, qui soutiennent le général Béchir et accusent la Haye de « néocolonialisme ». Pour ce qui les concerne, on peut toutefois se demander si la virulence de leur réaction ne procède pas plutôt de la crainte de voir la CPI poursuivre de nouvelles investigations au sein de leur propre pays, dans la continuité de cette jurisprudence…

Autant d’hypocrisies qui montrent en définitive que, fi d’idéalisme, Justice et Humanitaire sont tributaires de la realpolitik.

LC.

Réflexion nourrie d’une conférence donnée à l’Institut des hautes études sur les Nations unies par :

–        M. Philippe Ryfman, Professeur de Sciences Politiques à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, membre du Conseil d’Orientation de l’Action Humanitaire d’Urgence auprès du Ministère des Affaires étrangères, Administrateur de l’ONG Action contre la Faim-France,

–        M. Xavier Philippe, Professeur de Droit à l’Université Paul Cézanne Aix-Marseille II, ancien Conseiller juridique en Afrique du Sud (1994-2001), ancien Conseiller juridique du Comité international de la Croix-Rouge pour l’Europe de l’est (2004-2007)

–        M. Pierre Salignon, ancien Directeur général de Médecins sans frontières.

Vers un nouveau multilatéralisme ?

Voici l’article que je cosigne dans la Lettre Diplomatique du second trimestre 2009 (LD n°86) :

Pierre Gire, Président de l'Institut des hautes études sur les Nations unies, et Johnston Barkat, Sous-Secrétaire général et Ombudsman des Nations unies« Nées au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, sous l’impulsion de quelques visionnaires, désireux de dépasser le fiasco de la Société des Nations, les Nations unies doivent aujourd’hui faire face à d’immenses défis et à la redistribution du pouvoir à la surface d’une planète de plus en plus multipolaire.

Cette situation périlleuse appelle une modernisation en profondeur du système des Nations unies. […]

Changement climatique, crise alimentaire et sanitaire, terrorisme international, crise économique et financière : tous ces défis sont cruciaux en ce qu’ils menacent l’équilibre et la stabilité du globe. Tous dépassent largement le cadre des huit plus grandes puissances et demandent donc une réponse planétaire.

Prise en compte avec l’élargissement à 20 du sommet de Londres en avril 2009, cette évidence doit maintenant se généraliser : comment, par exemple, prétendre réguler l’économie mondiale, sans l’Asie du Sud est, appelée à en devenir le cœur ? […]

Aujourd’hui, le monde est multipolaire et interdépendant […] : la régulation ne peut donc se faire de manière concertée sans la participation de ces pays émergents, désormais complètement intégrés à l’économie mondiale.

Emmenée par la Chine, l’Inde et le Brésil, l’irrésistible ascension des pays émergents conteste ainsi l’hégémonie du cercle privilégié des principaux pays occidentaux.

Dans son ouvrage The Post American World, F. Zakaria résume brillamment cette évolution, « the rise of the rest » (l’émergence du reste), et en particulier la position chinoise : « Il ne s’agit pas d’un livre sur le déclin américain, mais plutôt sur l’émergence de tous les autres. […] La Chine veut […] avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système « .

Selon M. Pierre Gire, Président de l’Institut des hautes études sur les Nations unies, il est donc « nécessaire d’adapter le système pour permettre cette intégration des marchés émergents : face à des défis qui demandent la contribution de tous, et dans lesquels tous veulent défendre leur point de vue, c’est donc bien l’avènement d’un nouveau multilatéralisme, assurant la prise en compte des nouveaux acteurs, qui s’impose. « 

[…] »

Commentaire :

Une analyse qui rejoint l’appel lancé le 21 mai dernier par le Secrétaire général Ban Ki-moon, depuis l’Université Johns Hopkins de Washington : « Nous avons besoin d’une vision nouvelle, d’actions courageuses et de partenariats solides pour affronter les défis de la paix et de la prospérité. Aussi, j’en appelle à un nouveau multilatéralisme. »

De fait, pour espérer s’imposer comme la clef de voûte de cette nouvelle gouvernance mondiale, les Nations unies doivent bel et bien se moderniser, adapter leur message universel et leur fonctionnement aux réalités du monde d’aujourd’hui. Tout juste élu, le Président Nicolas Sarkozy en avait fait « une priorité absolue pour la France : nous n’avons pas le temps d’attendre « .

Conseil de Sécurité des Nations uniesReste désormais à passer de la parole aux actes. Et l’inertie institutionnelle a tendance à prévaloir. Les avancées sont laborieuses, avec notamment une épineuse question : doit-on élargir le cercle des membres permanents du Conseil de Sécurité, dotés de ce privilège exorbitant que constitue le droit de veto ?

Nombreux sont ceux, y compris parmi les Cinq, qui concèdent sur le principe que la mise à l’écart du Japon ou de l’Allemagne, vaincus de la Seconde Guerre Mondiale, n’a aujourd’hui plus de raison d’être et porte préjudice à la crédibilité et à la légitimité des décisions du Conseil de Sécurité. Pour autant, dans la pratique, les réticences sont bien plus aigues qu’il n’y paraît et certains, Washington et Pékin en tête, ne voudraient pas voir ce privilège accordé à d’autres. Sur fond de rivalités régionales profondes, même le compromis soumis au vote de l’Assemblée Générale en 2005, consistant à mettre en place de nouveaux sièges permanents sans leur attribuer le droit de veto, n’a pas abouti. Comment réagirait la Chine, par exemple, si les velléités du Japon ou de l’Inde à intégrer le cercle des membres permanents se faisaient de nouveau plus pressantes ? L’Empire du Milieu verrait-il d’un bon œil les rapports de force en Asie ainsi modifiés ?

En juillet 1994, dans son Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies, après les bouleversements liés à l’effondrement de l’URSS et au drame yougoslave, Thierry de Montbrial écrivait : « Parler de « nouvel ordre mondial » est ajourd’hui anachronique. Le monde est déséquilibré à l’échelle d’une sinon plusieurs générations. Beaucoup de turbulences découleront de la révolution de 1989-1991. […] Mais à côté des épreuves, il y a et il y aura des opportunités.« 

Aujourd’hui, dans le sillage de nouvelles épreuves (expansion du terrorisme, crise économique et financière…), l’avènement de ce nouvel ordre mondial est plus que jamais nécessaire. Il s’agit de mettre en place les conditions optimales d’un dialogue à l’échelle planétaire, seul à même de surmonter les défis de ce début de XXIème siècle. Après l’affrontement bipolaire de la Guerre Froide auquel a succédé une période d' »hyper puissance » américaine, les Nations unies, seule structure de concertation légitime pour assumer ce rôle, ont donc là l’occasion de recouvrer toute leur crédibilité, en réalisant – tout au moins en partie – la prophétie du Président Jacques Chirac : « J‘ai la conviction que notre génération saura créer les institutions et les règles d’une démocratie planétaire, ouverte et solidaire » (21 mai 2003).

Dans un nouvel ordre mondial fondé sur le multilatéralisme, elles ont l’opportunité unique de s’épanouir et s’affirmer. Une opportunité à ne pas manquer.

LC.

Du G8 au G20 ?

g20On a beaucoup écrit depuis le dernier sommet du G20. D’un côté, les euphoriques qui se félicitent à l’envi d’un succès grandiose et d’un moment historique. De l’autre, les plus réservés, qui se rendent bien compte que derrière les déclarations officielles et l’harmonie affichée, subsistent nombre de divergences.

Sur le fond, nombreux sont les analystes avisés qui soulignent les insuffisances des mesures décidées à Londres. Jacques Attali l’exprime avec une pointe de cynisme et de provocation : « Tout se passe comme si les alcooliques anonymes, tout heureux de leurs bonnes résolutions, avaient décidé, au sortir de leur réunion, de prendre un dernier verre. Pour la route. » Londres, ou le « bar à vingt »…

attaliPour autant, la réunion des vingt chefs d’Etat et de gouvernement les plus puissants de la planète est à elle seule un progrès considérable dans le sens d’une gouvernance mondiale, dont Jacques Attali est l’un des chantres les plus insistants. La mobilisation sans précédent requise par la crise a permis de sortir le G20, jusque là cantonné à des réunions ministérielles sans grand retentissement, de son rôle subalterne derrière le club très fermé du G8, pourtant l’objet de nombreuses polémiques. De fait, structure originale de concertation entre les grandes puissances, mise en place au coeur de la Guerre Froide et élargie à huit membres, le G8 s’apparente  à un laboratoire de la gouvernance mondiale, mais aujourd’hui, l’évolution du monde, avec l’émergence de nouvelles puissances, amène à remettre en cause sa légitimité, et à s’interroger sur son avenir.

Petit rappel historique, pour mieux prendre conscience du cap qui a été franchi. Né en novembre 1975 au sommet de Rambouillet, à l’initiative du président français Giscard d’Estaing et du chancelier allemand Schmidt, le G6 visait initialement la mise en place d’un groupe de discussion, aux rencontres régulières et informelles, afin de traiter les questions économiques et financières. Y étaient associées les six principales démocraties industrielles (France, Etats-Unis, Japon, RFA puis Allemagne, Royaume-Uni, Italie), rejointes par le Canada l’année suivante et la Fédération de Russie en 1998.

Chaque année, ce désormais « Groupe des 8 », présidé par l’un de ses membres, accueille une série de réunions ministérielles, dans des domaines tels que la santé, l’éducation, l’énergie, l’environnement, la justice et la sécurité, préalables au sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, auxquels s’associent également le président de la Commission Européenne (depuis 1977) et, au cas par cas, un invité parmi les « Cinq » (Afrique du Sud, Brésil, Chine, Inde, Mexique).

Créé pour faire face aux enjeux économiques de la mondialisation, ce groupe s’est donc élargi, tant sur le plan géographique qu’au niveau des sujets abordés. Si le coeur des discussions a bien toujours été la surveillance de l’économie mondiale, le champ s’est étendu au point de faire apparaître le G8 comme un organe de concertation mondiale, sur des thèmes à vocation planétaire, allant de la paix au réchauffement climatique : ainsi, au sommet de Kananaskis (Canada) en 2002, fut créé un Partenariat Mondial relatif à la lutte contre la prolifération des armes, ou, en 2006, le sommet de St-Petersbourg (Russie) porta essentiellement sur la sécurité énergétique.Premier sommet G6 (Rambouillet, 1975)

Toutefois, le G8 n’étant ni une institution – les rencontres sont informelles -, ni un organe décisionnel, il n’impose rien. Il s’agit en somme d’un simple lieu de concertation, en vue de mettre en place une coopération à l’échelle des grandes puissances, dans des domaines d’intérêts majeurs. De ce point de vue, le fonctionnement du G8 relève bien d’une démarche de gouvernance mondiale, au sens de la Commission de la gouvernance mondiale : « La gouvernance est un processus continu, pour lequel une démarche coopérative est mise en oeuvre : elle inclut des arrangements informels, ressentis par les protagonistes comme de leur intérêt. »

Mais ce statut particulier du G8 s’accompagne de lourdes questions sur son avenir, que la crise a d’autant plus mises en exergue. Pour devenir plus efficace dans la mise en oeuvre des mesures proposées, le G8 aurait sans doute vite dû s’institutionnaliser et ainsi se doter d’un pouvoir décisionnel. Cependant, une telle perspective s’est rapidement avérée difficilement envisageable dans la mesure où il se serait alors posé en concurrent d’instances internationales déjà en place, et par ailleurs, aurait dès lors surgi la question de la transparence des débats et de la légitimité des décisions. Depuis bien longtemps déjà, il suscite les protestations des mouvements altermondialistes qui remettent en cause sa légitimité, l’accusant de vouloir « diriger le monde », au mépris des autres pays, pour imposer une politique libérale.

Certes, en tant que puissance économique, les membres du G8 paraissent légitimes, puisqu’ils représentent à eux seuls 58% du PIB mondial (WB, 2007), mais le fait qu’ils ne regroupent que 13% de la population mondiale, et surtout, l’émergence de nouvelles puissances, ont fait se lever ces dernières années l’exigence de changements qui rendent ce groupe de discussion plus en phase avec les réalités d’aujourd’hui. Les nouveaux défis économiques et environnementaux du monde dépassant largement le cadre de ces huit pays, il fallait envisager une évolution du fonctionnement, de façon à intégrer de nouveaux membres susceptibles d’apporter leur contribution, et à mieux prendre en compte l’émergence de nouvelles puissances.

Comment, par exemple, prétendre réguler l’économie mondiale sans l’Asie du Sud-Est, appelée à en devenir le coeur ? La planète ne fonctionne désormais plus sur le vieux modèle fondateur de la mondialisation, selon lequel les pays occidentaux consomment et s’endettent tandis que les pays émergents exportent à bas prix. Aujourd’hui, le monde est multipolaire et interdépendant : il dépend de la Chine en tant qu’atelier ou du Brésil dans le domaine agricole. La régulation ne peut donc se faire de manière concertée sans la participation de ces pays émergents, désormais complètement intégrés à l’économie mondiale.

Ces arguments, jusque-là timides, sont devenus évidences avec la crise financière, qui a donc conduit à l’incorporation des puissances émergentes. Logo sommet G8, La Maddalena, 2009Cet élargissement présente l’exceptionnel attrait de consolider le poids et la légitimité de ce groupe de discussion sur le plan international, puisqu’il représente 90% de la richesse et 60% de la population mondiales. Reste à savoir s’il s’agit là d’une ouverture ponctuelle, qui se résorbera sitôt la crise maîtrisée, ou bien, ce qui est bien entendu souhaitable, d’une évolution irréversible. A ce jour, le sommet du G8 de juillet 2009 à la Maddalena est maintenu – et une réunion préparatoire des ministres de l’environnement se tient d’ailleurs la semaine prochaine à Syracuse, avec la présence encourageante de dix nations supplémentaires, les « Cinq »,  l’Egypte, l’Indonésie, la Corée du Sud, l’Australie et le Danemark, hôte de la conférence de Copenhague à la fin de l’année – et doit traiter entre autres thèmes du développement, du climat, et… de la poursuite du dialogue avec les pays émergents

En conclusion, le G8, embryon de gouvernance mondiale, a fait la preuve de ses limites en matière de « régulation mondiale », dans ce qui reste pourtant son domaine fondateur, en se montrant incapable d’endiguer l’emballement d’un système qui a mené à la crise que nous traversons aujourd’hui. Mais de cette faiblesse a émergé une nouvelle structure, bien moins anachronique, le G20 : on doit évidemment se féliciter de cette évolution, dans laquelle les plus enflammés ont vu l’avènement d’un nouvel ordre mondial.photo officielle-g20-Londres

Gardons-nous cependant d’un excès d’enthousiasme. D’abord, le G8 n’est pas dissout. Gageons qu’il a toutefois pris la mesure de la nécessité de renforcer la concertation auprès des pays émergents, et qu’il sera désormais plus sensible aux appels à un élargissement définitif.  Il s’agit en somme de définir la place de ces puissances en devenir au sein de la gouvernance mondiale, pour mieux trouver un nouvel équilibre planétaire : c’est tout l’enjeu de cette transition. Par ailleurs, pour nécessaire qu’il soit, ce changement n’en est pas pour autant suffisant : le pessimisme de certains commentateurs montre combien, en l’état, à 8 comme à 20, la structure reste incomplète, et il est probable qu’à terme, l’établissement d’une sorte de Conseil de sécurité économique – pour reprendre l’idée de J. Delors et l’appel de certains – reconnu par les nations, donc plus légitime et plus efficace, s’impose.

LC.

Niels Scott et la guerre climatique

A l’occasion d’un déjeuner aux côtés de M. Niels Scott, j’ai eu l’occasion de découvrir cette figure de l’Humanitaire. L’homme est humble, mais sa sérénité témoigne de quinze années passées sur le terrain, sous la bannière des Nations-Unies et de la Croix-Rouge. Son expérience est impressionnante et ses anecdotes authentiques, passionnantes.

Spécialiste des opérations consécutives aux catastrophes naturelles, il raconte ses aventures, comme Coordinateur des Opérations de la Croix Rouge enlogo croix rouge Asie Centrale (Tadjikistan), à Haïti ou en Afrique de l’Ouest, puis comme chef du Bureau de l’UNOCHA (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs) au Darfour, où il a passé trois ans. Passé à l’échelon du quartier général, il est désormais responsable, depuis Genève, de la Coordination des Opérations de la Croix Rouge Internationale : il explique les démarches qu’il entreprend auprès des autorités soudanaises, résolues à expulser les humanitaires du Darfour, avec notamment l’envoi d’un émissaire à Khartoum.

D’une façon surprenante, il rapporte surtout que le changement climatique occupe l’essentiel de son temps. La conférence mondiale qui se tiendra à Copenhague, en décembre prochain, sur ce thème, se veut ambitieuse, mais le manque de moyens est criant, et les réticences nombreuses, en particulier du côté des Etats-Unis, de la Chine, et des pays émergents, qui tiennent à leur développement industriel et économique, parfois au détriment de l’environnement.

Pourtant, souligne-t-il, le problème est véritablement préoccupant, même s’il n’est pas encore trop tard. La comparaison qu’il dresse permet de mesurer l’ampleur qu’il attribue au phénomène : pour M. Scott, la résignation du « c’est trop tard, le mal est fait » n’est pas valable, et il se réfère à la course aux armements nucléaires pendant la Guerre Froide. Cet emballement avait alors suscité la crainte de la communauté internationale devant la démultiplication du nombre de têtes nucléaires, qui paraissait irréversible. Force est de constater que la tendance s’est pourtant (un peu) inversée, comme en attestent les récentes négociations entre Barack Obama et Dmitri Medvedev : la volonté collective a permis de faire marche arrière. En somme, « yes, we can« .

desertMais par-delà ces considérations, le réchauffement planétaire suscite le pessimisme de M. Scott, en ce qu’il risque, selon lui, de générer des guerres climatiques. Ainsi, il considère que le conflit au Darfour n’est qu’un des avatars du changement climatique : la sécheresse de cette région du Sahel a entraîné des déplacements de populations vers des terres plus fertiles, attisant des tensions ethniques préexistantes qui ont alors dégénéré. Dans cette même perspective, il craint l’éclatement d’une « guerre de l’eau » en Asie centrale, autour d’une mer d’Aral qu’il dit en totale déliquescence.

En un mot, donc, pour Niels Scott, l’eau deviendra bientôt l’idéal au nom duquel seront menés les conflits du XXIème siècle, comme la religion fut celui des croisades, les valeurs révolutionnaires celui des guerres napoléoniennes, l’idéologie celui de la Guerre Froide, ou la démocratie celui des « guerres contre le terrorisme » initiées par l’Administration Bush. Déjà, on sait que le contrôle des détroits représente un atout géopolitique majeur, que l’Egypte, avec son canal de Suez, sait particulièrement bien exploiter.La Jeanne d'Arc dans le Canal de Suez (décembre 2006)

De même, le statut de la Mer Caspienne, riche en ressources hydrocarbures, divise les cinq Etats riverains. Enfin, le bail contracté en 1997 par Moscou sur le port ukrainien de Sébastopol, qui héberge le quartier général de la flotte russe de la Mer Noire, est un objet de tensions entre la Fédération de Russie et Kiev, qui menace d’en modifier les conditions. L’idéal aquatique a donc bien vocation à devenir symbole de puissance et marque de suprématie.

C’est dire combien « l’avenir de l’eau« , pour reprendre l’élégante expression d’Erik Orsenna, revêt un intérêt géopolitique majeur et constitue un enjeu de stabilité crucial.

LC.