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Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?

Drapeau-americainPatrick Artus aime la provocation. Mais au-delà du titre, ce spécialiste d’Economie internationale et de Politique monétaire, qui m’a enseigné la macroéconomie à l’Ecole Polytechnique, livre dans cet ouvrage précieux et documenté, coécrit avec Marie-Paule Virard, une analyse passionnante de la crise identitaire qui ébranle aujourd’hui les Etats-Unis.

Encore un article d’économie dans ces pages, dira-t-on ! Mais derrière ces aspects purement économiques,  toute la géostratégie et la suprématie des Etats-Unis, mises à mal par les expéditions bushiennes, sont en jeu :  les auteurs se réfèrent d’ailleurs à Paul Kennedy, qui, dès 1987 dans son Naissance et déclin des grandes puissances, constatait que « toute superpuissance dont la base économique ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger est vouée au déclin »…

Par-delà les causes de la crise et les remèdes mis en jeu, l’ouvrage dessine donc l’avenir de la planète, avec en toile de fond l’émergence de la Chine et les dangers d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’intérêt de cet essai, accessible aux non-initiés et dont je recommande particulièrement la lecture, est par conséquent bien de décrypter les enjeux du monde de demain…

Est-il trop tard pour sauver l'Amérique ?Patrick Artus l’affirme d’emblée : il ne s’agit pas d’une banale crise cyclique, mais bien d’une rupture structurelle et de l’irrémédiable fin du « modèle américain ». De fait, les Etats-Unis ont bâti leur économie sur une spécialisation productive particulièrement poussée, transférant les capacités industrielles vers les pays émergents pour se concentrer sur le high tech, les services domestiques et de pointe. Mais ce modèle « bipolaire » ne fonctionne pas : intrinsèquement peu riche en croissance, et déséquilibré car l’excédent commercial des services est trop faible pour compenser le déficit extérieur lié à l’importation de biens manufacturés.

L’emballement des délocalisations et l’impossibilité de miser sur les services à haute valeur ajoutée ont donc accru la dette extérieure des Etats-Unis, et menacé leur croissance. Pour maintenir coûte que coûte le niveau de vie, Washington a donc été condamné à soutenir la demande par le crédit et la baisse du taux d’épargne. Confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat, les Américains ont ainsi été encouragés à s’endetter par la politique monétaire expansionniste bienveillante (baisse des taux d’intérêts) de la FED d’Alan Greenspan et par des institutions financières peu scrupuleuses,  contournant et masquant les risques de solvabilité par la titrisation (ABS). En somme, ce modèle a poussé les Etats-Unis à « aller chercher le bout de croissance manquant par l’endettement et à financer au passage leur dette extérieure par la vente d’actifs toxiques au reste du monde« .

On connaît la suite : ce modèle procyclique, la dette stimulant la demande et la hausse du prix des actifs, donc encore la dette, a généré des bulles, notamment immobilières. Lorsque, avec la crise des subprimes, ces bulles ont éclaté, les défauts de remboursement des emprunts hypothécaires se sont multipliés. Avec un système de foreclosures conduisant naturellement l’Américain insolvable à rendre son logement pour se désengager de sa dette, la valeur marchande de l’immobilier s’est effondrée, et en l’absence d’épargne, a mis au grand jour le caractère artificiel et fragile de la solvabilité d’emprunts garantis par les biens détenus, donc sujets au retournement du prix des actifs. Dow Jones Industrial Average Index Chart - May 2008 to May 2009Face à de tels défauts de paiement, les banques, en difficulté, ont immédiatement coupé le crédit, phénomène aggravé par la crise de confiance liée à la dilution d’actifs toxiques partout dans le monde.

Ainsi, le piège de la dette s’est refermé : il y a bien là une rupture structurelle, et la mort du modèle de croissance américain, fondé sur la stimulation artificielle de la consommation des ménages, par l’endettement et partant, la dette extérieure.

Avec lui, c’est une partie du rêve américain qui s’effondre. L’économie réelle est touchée : l’impact social du chômage, à un niveau inédit, peut inquiéter, d’autant plus que le système américain est tel qu’avec la perte de son emploi, on perd bien souvent toute protection sociale. Avec de nombreuses familles en difficultés, la situation sociale confronte donc l’Administration Obama au défi de l’insécurité économique et des emplois précaires, de l’explosion des inégalités et de la pauvreté, à l’effondrement des plans de retraite, balayés par les pertes des fonds de pension, et à la panne de la mobilité intergénérationnelle, ce maillon fort de la méritocratie à l’Américaine, aujourd’hui bridé par l’impossibilité pour nombre d’Américains, de financer l’éducation, donc l’avenir, de leurs enfants.

ObamaOn comprend dès lors l’extraordinaire vague d’espoir qu’a suscitée l’élection de Barack Obama, dans un contexte de déprime conjugué à l’étiolement de l’image et de l’autorité morale, diplomatique et militaire de la banière étoilée.

Mais le défi d’Obama est immense. Il ne s’agit pas d’une relance keynésienne classique – de sorte que toutes les mesures contracycliques, certes indispensables à court terme, seront fondamentalement inefficientes -, mais bien de refabriquer totalement une nouvelle économie de croissance, solide et durable, sur de nouvelles priorités industrielles. Le plan de relance attache ainsi une importance particulière à une rationalisation de la politique énergétique des Etats-Unis, tournée vers les énergies renouvelables. Mais cela suppose de lutter contre la désindustrialisation actuelle et de se doter d’infrastructures dignes de nom.

Et c’est bien là que le bas blesse : comment financer l’effort de redressement, alourdi par les dépenses de transfert destinées à soutenir les chômeurs, dans un renouveau du welfare state américain ? A l’évidence, il faudrait augmenter l’épargne intérieure pour réduire les déficits extérieurs et financer ces investissements. Mais ce serait s’engager dans une récession dont les Etats-Unis ne veulent pas.

Alors, Barack Obama  « substitue la désépargne publique à la désépargne privée » : ce ne sont plus les ménages qui empruntent, mais le Trésor américain qui vend ses Bons aux banques centrales étrangères, accroissant le déséquilibre extérieur.

Dans ce cadre, Barack Obama, qui, faute d’épargne intérieure, a cruellement besoin de l’épargne du reste du monde pour son projet, bénéficie du « privilège exorbitant » que constitue le statut du dollar, monnaie commerciale de référence et monnaie de réserve. dollarsDe fait, les Etats-Unis peuvent emprunter dans leur propre devise, à faibles taux d’intérêts, et bénéficient de la démarche coopérative des Banques Centrales étrangères, qui ont tout intérêt à stimuler la demande américaine pour assurer des débouchés et des emplois à leur économie, et à accumuler des réserves en dollars, pour soutenir le cours du billet vert, et ainsi leur propre compétitivité.

C’est en particulier le cas de la Chine, condamnée, pour des raisons purement macroéconomiques, à financer le déficit extérieur américain, quels qu’en soient la taille et les intérêts, pour stopper l’appréciation du yuan renminbi. Face à la tentation du protectionnisme, inefficace du fait de la trop faible substituabilité des biens importés, qui conduirait au rationnement et à la baisse du pouvoir d’achat, un dollar faible semble donc la meilleure arme des Américains : le Secrétaire au Trésor Tim Geithner s’est d’ailleurs agacé de la sous-évaluation du yuan renminbi (RMB).

C’est toutefois compter en toutes choses sur la bonne volonté chinoise… Pour stimuler sa propre croissance, la Chine n’a certes d’autre choix que de soutenir le dollar. Mais si Pékin, premier créditeur des Etats-Unis, en venait à changer sa politique de change dans une guerre des monnaies destinée à renforcer le statut du yuan renminbi, qu’adviendrait-il ? La Chine sait disposer d’un pouvoir de rétorsion qui s’avérerait gravissime pour l’économie et la dette américaines, et la récente décision sino-brésilienne de coter les échanges commerciaux entre Brasilia et l’Empire du Milieu dans leur monnaie respective n’est pas innocente : le temps du règne incontesté du dollar n’est plus, et ce pourrait être à l’avenir source de frictions avec les Etats-Unis.

D’ailleurs, ce nouveau rapport de force s’inscrit dans un contexte plus large : l’effondrement économique rebat les cartes du capitalisme mondial et change la donne géostratégique. Profitant de la décrédibilisation de Bush et de ses réserves de cash, la Chine a pris de nombreuses participations dans des compagnies pétrolières en difficulté, et a pu obtenir, en Afrique et en Asie, en l’échange d’infrastructures et de main d’œuvre, de fortes garanties d’approvisionnement énergétique. Cette bataille sans merci sur le front des ressources rares est la preuve des ambitions chinoises : tandis que la nouvelle Administration Obama entend réinvestir le champ du leadership mondial, la Chine veut préciser son rôle géopolitique.

drapeau-chineVa-t-on donc vers un monde « postaméricain » ? L’affrontement entre Washington et Pékin est-il inéluctable ? F. Zakaria se veut mesuré en prédisant  un Post American World, où « la Chine veut certes avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système« .

Alors, est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La conclusion se veut plutôt optimiste en soulignant l’option coopérative adoptée par la Chine et le reste du monde, comme la résilience du peuple américain, son pragmatisme, sa capacité à innover pour exhiber un nouveau modèle de croissance, rentable et durable. Certes, mais en attendant, pour financer cette hypothétique « nouvelle nouvelle économie », le déficit extérieur se creuse, et la dette risque de diverger sans politique monétaire et budgétaire restrictive : des inquiétudes sur la solvabilité de Washington se font discrètement sentir. S’il ne s’agit certes plus de soutenir la consommation des ménages, mais de rebâtir une nouvelle économie productive, le monde n’en continue pas moins de financer le niveau de vie américain, car « le retour à la compétitivité des Etats-Unis est un préalable à la consolidation de l’économie mondiale« .

Il n’empêche, comme le souligne l’analyse de P.-A. Delhommais du Monde de ce lundi, qu’on cherche à sortir d’une crise née d’un endettement excessif par un accroissement du déficit extérieur et de la dette. Dans cette fuite en avant, où l’on soigne le mal par le mal, où l’on s’acharne à baisser les taux directeurs, ne crée-t-on pas les conditions idéales pour l’émergence de nouvelles bulles spéculatives ? Patrick Artus ne peut que déplorer cette démarche née du trop faible taux d’épargne des Américains. Comme il aura sans doute déploré les décisions du sommet du G20 à Londres, postérieures à son livre, qui décuplent encore les dettes, employant « pour résoudre la crise, les mêmes armes que celles qui l’ont créée » (J. Attali), dans une tentative désespérée de sauvetage et de bricolage d’un système qui, à la lecture d’Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?, semble bel et bien mort.

LC.

Docteur Kouchner et Mister K. ?

le-monde-selon-kTandis que Bernard Kouchner accompagne le président de la République à Bagdad, le livre de Pierre Péan, Le monde selon K., n’en finit pas de faire des vagues. Sans velléités judiciaires, l’auteur entend se placer sous l’angle de « l’éthique et de la morale républicaine » pour dénoncer, non pas les activités illégales de l’actuel ministre des Affaires Etrangères et Européennes, mais plutôt ce qu’il considère comme relever d’une distorsion entre l’image répandue d’un chevalier blanc au service des plus démunis, et une réalité selon lui bien plus ambiguë et empreinte de dérives affairistes.

Intéressé par les problématiques africaines, qui occupent une large partie du livre, l’ex French Doctor s’étant impliqué au Biafra, en Somalie puis au Rwanda, j’ai décidé de lire cet ouvrage. D’emblée, Péan annonce la couleur : « La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa présentation réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie et des droits de l’homme est sérieusement écornée par son comportement pratique en Afrique. » Kouchner ne serait donc pas ce French Doctor bravache et bénévole, ce héros contemporain défiant tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes, cette « version postmoderne de l’abbé Pierre dont il se proclamait d’ailleurs volontiers l’ami « .

kouchner_somalieOn nous présente au contraire un homme narcissique et va-t-en guerre, utilisant les médias pour manipuler l’opinion publique. La célèbre image du Ministre de la Santé et de l’Action humanitaire de Pierre Bérégovoy débarquant un sac de riz sur les plages de Mogadiscio en 1992, ne serait qu’un avatar de son irrésistible attraction pour les médias, engrenages de sa « mécanique compassionnelle « . As du « tapage médiatique » et de l’émotionnel, le ministre, dans une approche délibérément manichéenne et simpliste, amplifierait le poids des images et des mots, recourant d’une façon systématique au terme de « génocide » pour mieux renvoyer au traumatisme collectif de la Seconde Guerre Mondiale, et ce faisant, justifier son interventionnisme militaire et sa théorie du « devoir d’ingérence ».

Mais par-delà de tels discours enflammés et cette image de chevalier blanc « toujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin « , Bernard Kouchner serait un cynique manipulateur, décrétant un peuple « victime » pour mieux servir les causes qui lui sont chères. D’abord, les intérêts américains. Car, oui, Kouchner serait démesurément atlantiste, « plus américain que les Américains « , aux accents bushistes et néoconservateurs lorsqu’il prône l’ingérence « pour faire régner l’ordre « : on le voit, sur la couverture de l’ouvrage, dans les bras de George W. Bush ; on l’imagine déjà, prêt à enfiler son treillis pour soutenir l’intervention en Irak ou bombarder l’Iran. En choisissant ainsi ses victimes, qui ne sont évidemment autres que celles qui préoccupent Washington, Kouchner manifesterait un tropisme atlantique dangereux pour la diplomatie française, et en ce nom, « braderait les outils d’influence et d’indépendance de la France » !

kouchnerAutre intérêt de Bernard Kouchner : le sien. Oui, le généreux bénévole d’autrefois serait devenu au fil du temps un personnage intéressé, n’hésitant pas à mélanger les genres pour gagner de l’argent… Dans son dernier chapitre, « L’Afrique, le fric », Péan affirme ainsi que Kouchner aurait profité de sa stature et de sa renommée, de sa nomination par Jean-Pierre Raffarin à la Direction d’Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau), pour obtenir de lucratifs contrats privés au Gabon et au Congo. Pour l’auteur, la double casquette de dirigeant public et de consultant privé est inacceptable…

En somme, l’ouvrage se livre à une entreprise de déconstruction en règle de l’icône Kouchner. Certes, je pense avoir déjà montré dans ces pages ne pas partager le principe d’intangibilité des chouchous du public. A l’évidence, Bernard Kouchner n’est ni un sain, ni un perdreau : depuis 20 ans qu’il fréquente les arcanes du pouvoir et les palais de la République, il en connaît les ficelles et son poste l’oblige de fait aujourd’hui à abandonner certains de ses idéaux au nom de la realpolitik.

Certes, mais peut-on pour autant attaquer de la sorte un ministre de la République, en procédant par insinuations, en développant un ton délibérément insidieux, et à dire vrai, malsain, sans pour autant apporter de preuves ? La démarche est quand même un peu trop facile : l’auteur, lui, n’a jamais mis les pieds au Rwanda.

Pierre Péan assume sa subjectivité. Dès les premières pages, il annonce ne pas partager pour Bernard Kouchner « l’enthousiasme dont la grande majorité de nos concitoyens font preuve à son endroit » : le livre sera donc bien à charge. Mais à vouloir faire flèche de tout bois, l’ouvrage, qui pourtant permet une réflexion pertinente sur le droit d’ingérence – en soulignant les dérives qu’il peut amorcer, le danger de « guerres humanitaires » détournant la noble cause humanitaire dans le seul but militaire, l’irréductibilité d’un problème politique à une solution armée  – se décrédibilise. S’il pose parfois les bonnes questions – comme sur le régime rwandais de Paul Kagame, et les accusations de complicité de génocide qu’il colporte à l’encontre de la France -, Péan, en voulant systématiquement jeter l’opprobre sur le French Doctor, apporte les mauvaises réponses, tombe dans la mauvaise foi, la contradiction et l’excès. kouchner_ockrentAinsi, après un passage troublant sur la realpolitik rwandaise du Quai d’Orsay, l’auteur consacre un chapitre incendiaire à Christine Ockrent. Que vient faire là l’incompétence journalistique de Mme Kouchner ? Dans ces quelques pages, qui s’écartent manifestement du thème annoncé, Péan adopte bel et bien le ton excessif d’un règlement de comptes

A vouloir tout exploiter, le livre se transforme en un fourre-tout déplorable. A trop vouloir souligner les contradictions du fondateur de Médecins du Monde, c’est l’auteur lui-même qui tombe dans la contradiction. Le voici qui s’indigne des « vertiges américanolâtres » de Kouchner, mais qui lui reproche dans le même temps de s’être engagé au Biafra sous les ordres de Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de l’Elysée, pour défendre les intérêts de De Gaulle contre Lagos, soutenu par les Etats-Unis, ou bien qui regrette que, sur le dossier rwandais, le ministre Kouchner se soit d’abord rangé derrière le président Mitterrand pour appuyer le président francophone Habyarimana face à Kagame, indirectement soutenu par Washington. Le voilà qui souligne que Kouchner a usurpé la paternité du « devoir d’ingérence », mais qui est aussi le premier à dénoncer les dérives de « son » devoir d’ingérence…

Péan le sait : les accusations sont graves, et fondées ou pas, ce « pamphlet venimeux » porte un coup à sa cible. Comme le dit le proverbe  « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose « . Comme le cite l’auteur lui-même : « C’est la première affirmation qui compte. Les démentis n’ont aucune efficacité. » Alors en fin de compte, se pose une question : pourquoi un tel acharnement ?

kagameLa principale motivation anti-Kouchner de Péan est politique : vouloir renouer les relations diplomatiques avec le Rwanda de Paul Kagame. L’auteur admet que cet épisode l’a poussé à écrire le livre : de longue date, il s’intéresse au Rwanda, et en a fait un ouvrage controversé, Noires fureurs, blancs menteurs, dans lequel il soutient, contre Bernard Kouchner, la thèse du « double génocide » selon laquelle Tutsis comme Hutus se sont livrés à d’horribles massacres ethniques. Il s’indigne que la realpolitik du locataire du Quai d’Orsay s’abaisse à se rapprocher du régime autoritaire de Kigali, dont les accusations salissent la France, et accessoirement incriminent Pierre Péan lui-même, associé par le rapport Mucyo à une tentative d’enlèvement… En somme, il lui est insupportable de voir que la « cause tutsie » épousée par Kouchner soit désormais portée par la France.

Est-ce une explication suffisante ? Je ne le crois pas. Tout au long du livre, j’ai été marqué par des remarques insidieuses, des relents nauséabonds dont j’ai constaté a posteriori qu’ils avaient également indigné nombre de commentateurs, à commencer par Kouchner lui-même. On fronce d’abord les sourcils lorsque, se livrant à une basse psychanalyse de sa cible, Péan explique qu’il faut voir dans la « double judéité » de Kouchner le moteur de ses actes : hanté par la Shoah, il irait « vers les minorités au nom d’un « Plus jamais ça. » « …

Plus tard, sur le Darfour, Péan se dresse contre la vague d’indignation made in America que ce drame a suscitée en France. Et de s’attaquer à ceux qui s’en sont fait l’écho : organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France), Glucksmann, Bernard-Henri Levy, et Philippe Val, « pour qui la liberté d’expression doit être absolue quand il s’agit de critiquer les musulmans ou les catholiques, mais la plus étroite, voire nulle, pour ceux qui critiquent Israël« . Dans un même panier, ces associations, ces intellectuels juifs, ces soutiens des Etats-Unis et d’Israël : aux yeux de l’auteur, tous se liguent à Washington et Tel-Aviv et utilisent le Darfour pour tenter de renverser le régime de Khartoum.

L’attaque se poursuit dans le chapitre intitulé «Weltanschauung», présentant la vision du monde du ministre. kouchner_livniSur le Proche-Orient, derrière une neutralité de façade, imposée par son judaïsme, il serait un proche d’Israël et un ami de Tzipi Livni (chef de la diplomatie israélienne) : Doctor honoris causa de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Kouchner aurait été l’instigateur et l’artisan entêté et intéréssé du rapprochement entre l’Union Européene et Tel-Aviv.

Pierre Péan a bien sûr la liberté de s’opposer à la politique d’Israël, mais au lieu de placer la discussion sur le plan de la géopolitique, voire de l’humanitaire, il adopte un ton extrêmement gênant et ambigu, revenant toujours à la « judéité » de Kouchner pour expliquer son attitude et ses intentions. Alors, lorsque, enfin, l’auteur se livre, lorsqu’il dévoile son véritable message, le doute n’est plus permis. L’heure n’est plus aux soupçons mais à l’indignation.

bhlCar, là voici la thèse de Péan : placé sous la « caution intellectuelle » de Bernard-Henri Levy, avec lequel il partage le même tropisme américain, Bernard Kouchner incarne la « contre-idée de la France « . Derrière celui qui ne se lève pas pour son hymne national, se cache un homme qui n’aime pas son pays, et dont la fidélité va à un autre Etat.  Levy (c’est ainsi qu’il désigne BHL…) et Kouchner, suppôts de Washington, c’est l’anti-France, la haine du gaullisme et des valeurs de la République française, le rejet d’ « une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral « … Accusation venue d’un autre temps, qui renvoie à la campagne antisémite de Staline à l’encontre des « cosmopolites sans racine»,  juifs soviétiques accusés de manquer de patriotisme…

Oui, l’impression générale le laissait soupçonner, l’orientation finale en est la preuve. Péan aura beau quitter tous les plateaux de télévision et de radio du monde, s’affliger d’un tel retournement des rôles qui le propulse à son tour sur le ban des accusés, comme s’il était surpris de devoir faire face, après tant d’attaques haineuses, à une riposte brutale.

Pour conclure, je dirai que, si j’admire la diversité et les aventures qui ont marqué la vie du Docteur Kouchner, je n’en suis pas pour autant  un inconditionnel, et j’ai donc abordé l’ouvrage dépourvu d’a priori. J’en rapporte mes impressions sans vouloir me faire à tout prix l’avocat du Ministre. Mais force est de reconnaître que l’outrance des accusations de Péan en annihile la pertinence éventuelle, et qu’outre une réflexion intéressante sur le devoir d’ingérence que j’ai déjà signalée, le seul intérêt de ce livre, dont les connotations pernicieuses et les glissements nauséabonds l’inscrivent dans la continuité de Noires fureurs, blancs menteurs, poursuivi en justice pour « complicité de diffamation raciale » et  « complicité de provocation à la haine raciale », consiste à nous replonger dans le contexte géopolitique des guerres civiles africaines et dans les Balkans, dont Bernard Kouchner a été le témoin privilégié. Pour le reste, je ne saurais le conseiller qu’à ceux des lecteurs soucieux de se faire leur propre avis sur la question.

LC.

Voguer vers de nouveaux horizons

 » Tu vogues déjà vers de nouveaux horizons… « 

C’est par ces mots que s’achevait une lettre que j’ai reçue il y a deux ans, quelque part entre l’Inde et le Sri Lanka. Formule que le marin que j’étais alors s’est empressé de reprendre à son compte, et que je m’efforce toujours de mettre en application. J’explique déjà, dans le journal de bord de la Jeanne d’Arc*, que j’ai choisi ce navire dans le but de « rencontrer des gens, de découvrir de nouvelles cultures, loin des tableaux noirs des classes préparatoires ». Pour voguer vers de nouveaux horizons, en somme. Il y a bien dans ces quelques mots cette curiosité, cette soif de découvertes qui pousse à toujours aller voir de l’autre côté, à ne jamais cesser de s’émerveiller. Cette capacité à ne pas se satisfaire du présent, pour toujours aller au-devant de nouveaux défis, et ce faisant, de soi-même.

9782259209984r1Je pense d’ailleurs avoir trouvé, dans le nouvel ouvrage de Claude Allègre, Figures de proue, titre où l’on retrouve du reste la référence au monde maritime, les vertus cardinales qui fondent cette devise. L’ancien ministre de l’éducation y retrace le destin de cinq grands hommes qui, selon lui, ont façonné le XXIème siècle tel que nous le vivons : Nehru, De Gaulle, Deng Xiaoping, Gorbatchev et Mandela. Il montre comment, à force de courage, d’énergie, d’imagination et de pragmatisme, ils ont su devenir des acteurs essentiels de l’Histoire.

A mon sens, ces géants incarnent cette capacité à « voguer vers de nouveaux horizons ». Créatifs, ils n’ont eu de cesse d’innover pour explorer de nouvelles routes, s’élevant au-dessus de la condition humaine et entraînant les peuples dans leur sillage éclairé. Combattifs, ils ont su maintenir le cap contre vents et marées, ou bien, plus pragmatiques, s’adapter et accepter le compromis dans la tempête. Sages, ils ont su, avec le vent en poupe, rester humbles et mesurés. Il y a là, chez ces « visionnaires », quelque chose du marin qui, du haut de sa passerelle, scrute l’horizon infini et calme autour de lui, à la fois avide de découvrir ce qui s’y cache, et vigilant face aux courants hostiles. L’âme aventureuse et l’esprit aux aguets.

Bref, voguer vers de nouveaux horizons sonne pour moi comme une incitation au dépassement. Il ne faut pas y voir l’extrapolation volontariste d’une méthode Coué dont l’utopie la plus absurde est sans doute la positive attitude, qui consiste à croire que le mieux adviendra à condition que l’on y aspire fermement. Rejetant le réalisme, en tant que variante du pessimisme, elle prétend par exemple qu’il suffit de se persuader que l’on est capable d’assurer un emprunt immobilier pour en avoir miraculeusement les moyens… La crise actuelle est la meilleure preuve des errances de cette idéologie aberrante qui sacrifie la lucidité à l’optimisme, l’action volontaire à l’attentisme. Je n’ai à vrai dire rien contre l’optimisme, mais là où la positive attitude procède d’une posture passive et attentiste, « voguer vers de nouveaux horizons » se veut une démarche dynamique et clairvoyante, fondée sur la force de la volonté, machine de guerre qui, suffisamment nourrie et entraînée, permet de relever des défis chaque fois plus grands.cimg1447

« Le mieux est l’ennemi du bien », m’objectera-t-on. Ce serait ne pas voir qu’il ne s’agit pas ici de se lancer à corps perdu dans une entreprise vouée à l’échec, mais au contraire, de s’engager avec audace, mais de façon raisonnée et lucide. Il y a donc là plutôt un appel à se construire pas à pas, et si le risque est certes présent, à quoi peut-on raisonnablement prétendre si on l’exclut radicalement ?

Une fuite en avant, dira-t-on. Non, car, il faut bien sûr prendre le temps de savourer l’instant présent et ses succès. Pour autant, rien ne vaut l’enthousiasme qui permet de repartir à l’abordage de nouveaux défis, et aux plaisirs déjà acquis d’un quotidien routinier, je préfère la satisfaction de voir de nouveaux efforts récompensés. A l’inverse, il faut aussi bien savoir, humblement, se remettre en question dans les moments difficiles. Là encore, ne pas vouloir assumer ses erreurs ou admettre ses limites, manquer de clairvoyance en refusant de quitter les eaux troubles de l’échec, c’est sombrer dans le tourbillon dévastateur de la frustration et du ressentiment.

dsc00198Erik Orsenna a un jour écrit « celui qui ne prend pas la mer ne connaîtra jamais la vérité » : sans doute voulait-il montrer là que l’on ne se découvre véritablement que face à ces nouveaux défis, dans ce mouvement volontaire,  ce voyage au-devant de soi-même, qui demande de surmonter les écueils et d’affronter des rivages inconnus…

En somme, voguer vers de nouveaux horizons résonne comme une invitation à refuser la stagnation pour, toujours, « aller plus loin ».

J’adresse aux lecteurs mes vœux les plus chaleureux pour 2009.

LC.

*Journal de bord de la Jeanne d’Arc 2006/2007

JFK : autopsie d’un crime d’Etat

jfk22 Novembre 1963. Le 35ème président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, est assassiné dans les rues de Dallas. Quelques heures plus tard, Lee Harvey Oswald, son tueur présumé, est arrêté. Après deux jours d’interrogatoire sans aveux, alors que la police s’apprête à le transférer, il est abattu à son tour par l’obscur patron d’une boîte de nuit, Jack Ruby, qui réduit ainsi au silence ce témoin clef du meurtre.

Le monde entier est sous le choc. Les images de John John Kennedy saluant le passage de son défunt père, lors des funérailles, font le tour de la planète. john john salue son pèrePour calmer les esprits et dissiper les premières rumeurs, impliquant Castro ou Khrouchtchev, et qui risquent de précipiter une nouvelle fois, quelques mois après la crise de la baie des Cochons, l’humanité au bord du précipice nucléaire, le nouveau président Lyndon B. Johnson crée une commission d’enquête menée par le juge Earl Warren et censée faire la lumière sur cette affaire. Un an plus tard, elle livre ses conclusions : Lee Harvey Oswald, tueur désaxé et solitaire, est l’unique assassin de JFK.Warren remet son rapport au Pdt Johnson

Quarante-cinq ans après les faits, pourtant, le crime passionne toujours : tandis que l’on s’intéresse désormais à la sécurité du président Obama, à l’origine d’un enthousiasme qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du jeune sénateur Kennedy, lors de son élection en 1960, ce qu’il est désormais convenu de qualifier de « crime du siècle », défraie encore la chronique. L’assassinat de JFK sur Dealey Plaza a marqué la naissance d’un mythe.

Si l’excellent film d’Oliver Stone, JFK, qui retrace l’enquête du procureur Garrison de la Nouvelle-Orléans, a déjà montré certaines des aberrations du rapport Warren, le livre de William Reymond, JFK : autopsie d’un crime d’état, dont je viens d’achever la lecture, constitue une démonstration remarquable. Revisitant les événements à la lumière de nouveaux documents récemment déclassés, il dissèque les conclusions Warren et en démontre, preuves à l’appui, les erreurs et les trucages. Nous voilà ainsi entraînés dans une aventure rocambolesque, au cœur de la guerre froide, où se croisent les services américains, avec en particulier le FBI du légendaire J. Edgar Hoover, directeur du Bureau entre 1924 et 1972, le KGB, les services français et leur guerre contre l’OAS, le tout sur fond de guerre du Vietnam, de tensions raciales et anticastristes, et de pressions militaro-industrielles.

Autopsie d'un crime d'EtatRécit exaltant et convaincant, l’ouvrage démontre que, ce 22 novembre, JFK a été victime d’un impitoyable complot et que l’enquête officielle, émaillée de crimes mystérieux et de disparitions inexpliquées, n’a été qu’une gigantesque manipulation destinée à camoufler la vérité pour mieux défendre le scénario officiel du tireur solitaire, qui naît curieusement dans les premières heures qui suivent le crime – comme s’il était prédéterminé.Dealey Plaza

Attardons-nous quelques instants sur cette thèse, défendue jusqu’au ridicule, par la commission Warren. Selon elle, Lee Harvey Oswald aurait tiré trois coups de feu par derrière, depuis la fenêtre du cinquième étage du Texas School Book Depository.nid-du-tireur1 En quelques minutes, il aurait ainsi déplacé, pour se dissimuler, plusieurs tonnes de cartons sans y laisser d’empreintes, fait feu sur le convoi présidentiel en un temps record, avec une arme détériorée, lui, le mauvais tireur, laissant au sol trois douilles parfaitement alignées, caché son arme, avant de descendre tranquillement, pas essoufflé le moins du monde, retirer une boisson, pour finalement croiser un agent de la police de Dallas (DPD). Il rentre ensuite chez lui, tue l’agent de police Tippit avec des balles qui ne proviennent pas de son revolver (!), a le malheur d’oublier sur place son portefeuille, et va au cinéma, où il sera interpelé. Cette absurde théorie du tireur unique venant de derrière satisfait en fait les commanditaires : elle permet de rapidement jeter un coupable en pâture à l’opinion publique, et évite l’évocation d’une conspiration, qui aurait permis de remonter aux véritables coupables.

Mais elle oblige la Commission à omettre de nombreux éléments, comme les témoins attestant de tirs de face provenant de la palissade, sur la droite du convoi, lieu où est remarquée la présence de policiers et d’agents du Secret Service – chargé de la protection présidentielle – ce qui n’est pas prévu par le dispositif de sécurité annoncé. Pis encore, elle oblige à truquer le fameux film d’Abraham Zapruder, pièce essentielle qui vient perturber les coupables, en montrant, comme le rapportent encore de nombreux témoins, la tête du président exploser à la suite d’un impact de face. Enfin, et c’est là la plus incroyable des révélations du livre : elle oblige à substituer le corps de Kennedy à bord d’Air Force One. Alors que le cadavre du président est ramené à Washington, pour être autopsié à l’hôpital militaire de Bethesda, le livre prouve que le corps est subtilisé pour être livré à une pré-autopsie ultrasecrète, de façon à dissimuler les preuves d’un tir de face (en particulier, la partie manquante du crâne du président, observation faite immédiatement après le crime par les médecins de l’hôpital de Dallas, mais plus à Bethesda, où il est seulement relevé qu’entre temps, on a mystérieusement procédé à une manipulation chirurgicale en haut du crâne…). autopsieEnsuite, viendra l’épisode rocambolesque de la disparition du cerveau du président, qui vise encore à faire disparaître toute trace d’un tir de face, ainsi que la fantastique invention de la balle « magique », dont la trajectoire relève de l’exploit balistique.

Pour rendre crédible l’hypothèse d’un seul tireur, il faut en effet qu’une seule balle soit responsable successivement de six blessures distinctes : pénétrant au-dessus de l’omoplate droite de Kennedy, elle ressort au niveau de sa gorge, reste deux secondes en suspension, oblique brutalement à droite, entre sous l’aisselle du sénateur Connally, fracture sa cinquième côte, ressort au niveau de sa poitrine, brise son poignet droit, tourne à gauche pour enfin se planter dans sa cuisse, avant d’être miraculeusement retrouvée intacte sur un brancard de l’hôpital de Dallas…Tirs selon la Commission Warren

Convaincant lorsqu’il démonte de la sorte le rapport Warren, W. Reymond s’intéresse ensuite aux véritables responsables de l’assassinat : là, les preuves se font plus difficiles à avancer et l’on tombe parfois dans la spéculation, mais l’ensemble reste cohérent et vraisemblable. Le livre met ainsi en lumière des complicités manifestes au sein du FBI, de la CIA, de la police de Dallas et du Secret Service. Ce dernier est pleinement impliqué : le choix de l’itinéraire, contraire aux règlements, avec un virage en épingle obligeant la limousine présidentielle à ralentir dans la ligne de feu, l’attitude du chauffeur, qui décèlere en pleine fusillade, contrairement à la procédure, livrant définitivement la tête de Kennedy aux tireurs, ainsi que la réaction tardive des gardes du président, qui auraient normalement dû accourir pour protéger JFK de leur corps, sont autant de preuves de la complicité du Service.JFK touché à la gorge

La police de Dallas est elle aussi associée au meurtre : ainsi, l’agent Roscoe White semble visible sur une photographie de Dealey Plaza, en train de faire feu depuis la palissade. Avant sa mort difficilement expliquée en 1971, il s’attribuera d’ailleurs le crime. Le DPD livre aussi un peu trop facilement Oswald à son assassin : comment expliquer que le tenancier d’une boîte de nuit, qui n’a officiellement rien à voir avec le crime, se trouve dans ses sous-sols alors que l’on transfère, soi-disant sous haute protection, le meurtrier présumé du président ?  J. Ruby tue OswaldComment expliquer, également, que l’on montre des photos compromettantes au suspect avant même leur découverte officielle dans son garage ? Des photos truquées qui témoignent que Lee Harvey Oswald a été victime d’un piège, et qu’on l’a réduit au silence pour ne pas qu’il le démontre : on voit ainsi apparaître, dans les mois qui précèdent, un faux Oswald qui se fait ostensiblement remarquer par ses menaces envers Kennedy.

oswaldMais le célèbre « Je ne suis qu’un pigeon » de Lee Harvey Oswald ne le disculpe pas pour autant : probable agent du FBI et de la CIA, envoyé comme taupe au sein du KGB, Oswald est bel et bien impliqué dans le crime. En effet, dans les semaines qui précèdent le meurtre, il rencontre les personnages clefs de l’affaire, que l’on retrouve dans la démonstration de Garrison : David Ferrie, Clay Shaw, Guy Banister, anciens du FBI ou de la CIA, ainsi que les anticastristes impliqués, tous unis par leur haine viscérale du communisme et, partant, de Kennedy, qu’ils accusent d’être trop laxiste envers Castro (JFK, manipulé par la CIA au moment de la baie des Cochons, veut faire fermer les camps d’entraînement anticastristes, s’attirant par là-même de solides inimitiés au sein de l’agence), et trop conciliant avec les Soviétiques. Bénéficiant de complicités au sein de leur agence, tous ont donc pu monter le crime et faire disparaître, au moment opportun, les documents les plus compromettants.

L’erreur de Garrison a été de penser, sur ces bases, que l’implication de membres du FBI et de la CIA dans le meurtre en faisait l’opération d’agences gouvernementales, alors qu’il n’est en réalité le fait que d’agents en rupture d’autorité. On comprend ici cependant le vent de panique qui s’empare du FBI et de la CIA après le meurtre : rapidement, on y comprend ce qui s’est réellement passé et l’on craint d’être associé, par l’intermédiaire de ces agents, au crime. La thèse du tireur solitaire est alors soutenue, et le dossier 201 de l’agent Oswald détruit, pour qu’aucun lien ne puisse jamais être établi… Le piège, préparé de longue date, peut alors se refermer sur Oswald, bouc émissaire choisi d’avance. Il est aujourd’hui d’autant plus difficile de déterminer ceux qui, au sein de ces agences, ont été directement impliqués, ceux qui savaient et ont cautionné, et ceux qui ont dissimulé les faits a posteriori. La position de J. Edgar Hoover reste à cet égard particulièrement ambiguë.

De façon surprenante, l’ouvrage révèle également une intervention des services français. Cette French Connection impliquerait en particulier un des tireurs, ancien de l’OAS, qui fera partie du seul commando arrêté derrière la palissade par le DPD et mystérieusement relâché dans les heures qui suivront. En fait, de nombreux anciens de l’OAS, se vendent comme mercenaires depuis l’indépendance de l’Algérie, et on en retrouve dans les camps d’entraînement anticastristes. Parallèlement, ils souhaitent encore assassiner De Gaulle : les services français sont donc en guerre contre ces anciens de l’OAS, en particulier en cette fin 1963, alors que le général doit visiter Mexico, où des menaces pèsent contre lui. Le contre-espionnage français a donc vent de l’opération contre Kennedy : donne-t-il suite à cette information ? S’il la transmet, il semble qu’elle ne soit pas suffisamment prise au sérieux, ou alors, que les complicités au sein des agences gouvernementales américaines aient permis de ne pas la relayer. Toujours est-il que les services français en profitent pour lancer une formidable campagne d’intoxication visant à associer l’OAS au crime et ainsi à éviter que la CIA ne la subventionne.

A ces complicités, il faut ajouter une implication de l’armée – comme dans tout coup d’Etat – pour rendre compte de la falsification de l’autopsie, et même, du président Lyndon Johnson ! On sait que le vice-président Johnson, texan, s’entendait mal avec JFK. Son attitude, ce 22 novembre, est particulièrement suspecte et sans son intervention, la subtilisation du corps à bord d’Air Force One n’aurait pas été possible. N’avait-il pas dit, la veille, « Après demain, ces maudits Kennedy ne me gêneront plus…  » ?Lyndon Johnson prête serment à bord d'Air Force One quelques heures après le crime. A ses côtés, Jackie Kennedy, avec sa robe encore tachée de sang. Dans une pièce de l'avion, le cercueil où repose JFK, laissé seul pour l'occasion...

Impliqué, il n’est sans doute pas l’instigateur du crime : le fameux complexe « militaro-industriel », soucieux de mettre fin aux velléités de Kennedy de retirer les troupes US du Vietnam – velléités abrogées  par le président Johnson – associé aux milliardaires texans du pétrole, victimes du durcissement fiscal de JFK, annulé par son successeur, avaient les moyens et le mobile pour commanditer le crime. Monté par des agents en rupture d’autorité, tous animés par leur anticommunisme extrémiste, et réalisé avec l’aide de mercenaires, que l’on retrouve pour certains, étrangement, à Los Angeles en 1968, au moment de l’assassinat de Robert Kennedy, le complot ne laissait aucune chance au 35ème président des Etats-Unis.

Depuis 1963, les autorités américaines se sont toujours réfusées à reconnaître la vérité : sans doute parce qu’une démocratie ne résisterait pas à cette éclatante révélation, mettant en cause l’intégralité de son système, jusqu’à l’échelon suprême. L’ouvrage de William Reymond nous emmène, par-delà le crime, dans le monde et l’Amérique des années 1960, où la menace nucléaire est prégnante et dépasse largement le seul cadre dissuasif, où la lutte contre Castro est à son paroxysme, et où les agences se livrent à bien des coups « tordus » : il nous fait revivre une aventure extraordinaire, sur fond de contre-espionnage et de manipulations. En le refermant, on est partagé entre la satisfaction d’avoir avancé sur le chemin de la vérité, et le malaise de voir ainsi mis à jour cette gigantesque manipulation opérée depuis les sommets de l’Etat, et cet impitoyable complot impliquant de hauts dignitaires du pays le plus puissant du monde.

On ne saura de toute évidence jamais ce qui s’est réellement passé sur Dealey Plaza ce 22 novembre 1963, et l’assassinat de JFK restera longtemps un des mystères les plus controversés du XXème siècle. Mais avec Autopsie d’un crime d’Etat, on s’approche un peu plus de cette vérité que les conspirateurs ont voulu enterrer à jamais : comme le disait John Kennedy à Berlin en juin 1963, «  la vérité ne meurt jamais« .  Quarante-cinq ans après, ses propos sonnent étrangement justes…

LC.

Le film de Zapruder :