Carnets américains – Innovation (1/6)

Le soleil californien brille sur la Highway 101. Des bolides à la conduite erratique zigzaguent dangereusement sur les six voies descendant vers le Sud de la Baie de San Francisco : ils sont immatriculés « Excel 2.0 », « LoveJava » ou « Surfnow ». Bientôt, nous sommes sur University Avenue. A quelques blocs de là, se dresse le gigantesque campus de l’Université de Stanford, jouxtant le siège de Hewlett Packard ou de Facebook, sur California Avenue. Un virage à gauche et voici le siège d’IDEO. Cette société de conseil en innovation, très cotée dans la Silicon Valley, défend un concept original : améliorer la culture d’innovation en se focalisant sur l’individu. Avançons un peu et nous arrivons au mythique Cupa Café, point de rencontre incontournable entre des jeunes rêvant de concrétiser leurs idées et les « capitaux risqueurs » qui les financent : derrière les vitres, on peut observer les gesticulations passionnées de ces entrepreneurs qui, Macbook Pro à l’appui, s’efforcent de convaincre les bailleurs de fonds.

Bienvenue à Palo Alto, CA.

Barack Obama y a fait une apparition remarquée en février, pour y rencontrer un cercle très fermé d’entrepreneurs privilégiés. Steve Jobs, le charismatique patron d’Apple, y vit : on le croise parfois, en jeans et baskets, gobelet en plastique à la main, dans un café. Citoyen lambda.

Alors qu’IDEO célèbre le départ d’un des siens pour la marque à la pomme dans un restaurant bon marché, on avise la frêle silhouette de l’homme à la santé délicate, attablé seul, dans un coin de la salle. Un directeur se lève pour l’inviter à nous rejoindre :

« Steve, cette petite fête est en l’honneur d’un des nôtres, qui nous quitte pour Apple…

–                Apple ? J’ai entendu parler d’eux…

–                C’est un Interaction Designer.

–                Il est bon ? »

Dialogue surréaliste pour un lieu bel et bien extraordinaire, tant par l’état d’esprit et le bouillonnement d’idées, que par l’écosystème foisonnant d’entreprises innovantes, de matière grise et de liquidités.

Quels sont les ingrédients qui fondent le succès de ce modèle ? Quelles en sont les limites ? Dans quelle mesure sont-ils répandus aux Etats-Unis ?

Mon propos n’est pas ici de résoudre en quelques pages le complexe débat sur l’innovation. Il s’agit plutôt de partager quelques éléments de réflexion, fruits des observations auxquelles je me suis livré depuis mon arrivée sur le sol américain.

JA.

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Ambiguïtés pakistanaises

On l’imaginait terré au fin fond d’une grotte dans les montagnes tribales, à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan.


Comment la présence d’Oussama Ben Laden, dans l’imposant complexe d’Abbottābād, à 50 km d’Islamabad et voisin d’installations militaires pakistanaises, a-t-elle pu passer inaperçue ? La question agite bien des débats et soulève bien des doutes quant à la position pakistanaise. La communication autour de l’assaut qui a finalement tué Ben Laden a elle aussi évolué au fil des heures : après voir remercié les autorités pakistanaises pour leur contribution, l’Administration Obama souligne désormais, par la voix du Directeur de la CIA, coordinateur de l’”Opération Geronimo” qu’informer le Pakistan a priori aurait pu compromettre l’action des Navy Seals…

Plusieurs raisons peuvent expliquer ces zones d’ombre et cette confusion.

D’abord, le Pakistan est un pays complexe et ethniquement divisé, de quelque 170 millions d’habitants. Les autorités, affaiblies par la corruption et les désordres internes, percoivent beaucoup d’argent des Etats-Unis pour s’engager à leurs cotés dans la lutte antiterroriste, mais elles ne peuvent ouvertement assumer cette position vis-à-vis de leur opinion publique, souvent hostile à la présence américaine chez leurs voisins afghans, et plus généralement – notamment dans les zones tribales pachtounes – à l’Occident.

D’où la nécessité de ne pas être associées, de près ou de loin, à la mort de Ben Laden : Islamabad a d’ailleurs officiellement fait savoir son mécontentement après la violation de son territoire par les commandos américains.

 Mais cette position instable d’Islamabad cache en réalité un double jeu des autorités : s’il est difficilement envisageable que Washington ait engagé cet assaut hautement risqué sans en avertir (peut être avec le plus court des préavis pour réduire les possibilités de fuites) le président Zardari – et on peut meme raisonnablement penser que les informations nécessaires à la consolidation de l’opération proviennent de sources pakistanaises, il est tout aussi impensable que Ben Laden ait pu habiter ce complexe sans complicités au sein de l’appareil politique et militaire pakistanais.

C’est toute l’ambiguïté de l’Inter-Service Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais. Sinon complices, ils ont depuis longtemps une position floue à l’égard des talibans et des mouvances terroristes locales, qu’ils ont pour la plupart formées afin de lutter au Cachemire et qui désormais s’affranchissent de leur tutelle. On se rappelle d’ailleurs qu’au moment des attentats de Mumbai en novembre 2008, revendiqués par le Lashkar-e-Taiba, l’Inde avait pointé du doigt le Pakistan… Et une liste secrète, établie en 2007 par l’Administration américaine et divulguée par WikiLeaks, fait apparaitre l’ISI en tant qu’”organisation soutenant des terroristes”…

Un double jeu que la mort de Ben Laden, dans ce complexe dont les mesures de sécurité et la robustesse ne pouvaient passer inaperçues, met en pleine lumière : l’ISI aurait-elle délibérément abrité Oussama Ben Laden ? Dans les mois qui viennent, le Pakistan devra s’en expliquer.

Déjà, à Islamabad, nombreux sont ceux qui se plaignent des frappes des drones de la CIA sur les zones tribales, qu’ils considèrent comme une violation de leur espace aérien. Dans les conditions actuelles, l’arrivée à la tète de l’Agence du prestigieux général Petraeus (dont la stratégie en Irak s’est avérée payante), souvent critique envers un establishment pakistanais qu’il soupçonne de couvrir les insurges talibans en Afghanistan, ne va pas arranger leur situation, et augure de lendemains tendus entre les Etats-Unis et le Pakistan…

 JA.

La mort d’Oussama Ben Laden

En annoncant ce soir la mort du chef d’Al Quaida, abattu cet après-midi au Pakistan par la CIA, le Président Barack Obama a marqué la fin d’une cavale de 10 années aux confins du Pakistan et de l’Afghanistan.

"Geronimo EKIA" (Enemy Killed in Action), Leon Panetta, Directeur de la CIA

La mort de celui qui, depuis deux décennies à la tête d’Al Quaida, symbolisait le terrorisme mondial arrive à point nommé pour la diplomatie américaine, en difficulté au Moyen-Orient. Focalisée sur sa stratégie de containment de l’Iran d’Ahmadinedjad, elle peine à adopter une ligne claire face aux révoltes arabes : intervention à reculons en Lybie, hésitations devant la répression de Bachar el-Assad en Syrie et complaisance à l’endroit de l’allié saoudien entrant à Bahrein pour y mater le soulevement chiite.

La mort d’Oussama Ben Laden revêt donc, dans ces circonstances  et à quelques semaines du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre, une dimension hautement symbolique et ne manquera pas de susciter une vague d’unité nationale inesperée pour la Maison Blanche.

A quelques mois du lancement de la campagne présidentielle, il y a là, pour Barack Obama, un coup politique certain et la preuve que les Etats-Unis sont en mesure d’opérer avec une telle efficacité.

Cependant, dans la réalité, il est peu probable que l’événement altère durablement la capacité d’Al Quaida à opérer et à nuire. Déjà, depuis plusieurs années, on s’interroge sur le rôle effectif d’un Ben Laden plus occupé à se cacher et se soigner qu’à diriger une nébuleuse qui, plus qu’une organisation hiérarchique, s’apparente plutôt à l’aggrégation hétéroclite de nombreuses micro structures (Maghreb islamique, Péninsule Arabe, groupes terroristes irakiens,…) autonomes et rassemblées autour de leur seule haine de l’Occident.

Bref, une bonne nouvelle pour les familles des victimes du 9/11, un succès symbolique et politique pour le président Obama, mais sur le terrain, un impact résolument limité : la mort d’Oussama ben Laden ne marque ni la fin d’Al Quaida, ni la mort du terrorisme…

JA.

Pourquoi Bahreïn ne tombera pas

Avant que la folie sanguinaire de Mouammar Kadhafi ne détourne l’attention médiatique vers la Libye, c’est le royaume pétrolier du Bahreïn qui soulevait l’inquiétude des observateurs.

La dynastie sunnite Al Khalifa règne depuis 1783 sur ce petit archipel du Golfe Persique, indépendant depuis 1981, relié à l’Arabie Saoudite par la Chaussée du Roi Fahd (un pont de 25 km inauguré en 1986), et qui compte 1.2 millions d’habitants, dont plus de la moitié sont en réalité des expatriés.

Lassés par la mainmise de la minorité sunnite (30% des autochtones) sur l’establishment politique et économique, la population, dans la foulée des révoltes tunisienne et égyptienne, a commencé à réclamer un assouplissement du régime. Mais, avec la violence de la répression opérée par les forces de l’ordre, tirant à balles réelles sur la foule des manifestants, les revendications populaires se sont durcies pour exiger le départ du roi Hamad Ibn Isa Al Khalifa, sur le trône depuis 2002, et de son oncle, le Premier Ministre cheikh Khalifa ben Salman Al-Khalifa, en poste depuis 40 ans… A Manama, la capitale, autour de la place de Perle – rebaptisée place Tahrir par analogie avec les évènements du Caire – les combats ont fait des dizaines de blessés et causé la mort de plusieurs personnes.

Si la situation exige du régime qu’il s’engage sur la voie de réformes démocratiques, tout porte à penser que Bahreïn ne tombera pas.

Une armée sunnite loyale – D’abord, les forces de l’ordre bahreïni sont recrutées exclusivement au sein de la minorité sunnite et resteront donc totalement fidèles au régime. Contrairement aux nombreuses défections observées parmi les officiers intermédiaires tunisiens ou égyptiens, il est hautement improbable que les militaires bahreïni s’identifient à la foule des manifestants chiites et rejoignent leur cause.

Le spectre de l’Iran chiite – L’Arabie Saoudite wahhabite suit avec une vive inquiétude la révolte chiite à ses frontières, à travers laquelle elle voit le spectre de l’ennemi iranien. Riyad n’acceptera pas l’avènement d’un émirat chiite, sous influence de Téhéran, à ses portes, et fera tout pour soutenir les Al Khalifa : l’envoi de renforts militaires, ralliant Manama en empruntant la chaussée du Roi Fahd, est une option sérieusement considérée – sinon déjà levée : certaines troupes saoudiennes auraient incorporées les forces bahreïni…

La Vème flotte US – Dans cette même perspective, la chute du régime Al Khalifa, soutenu par Washington, signifierait le départ du quartier général de la puissante  Vème Flotte américaine, installé à Bahreïn au début des années 1990. La perte de ce point de contrôle stratégique, à l’heure où la politique étrangère des États-Unis est essentiellement sous-tendue par un effort de containment de l’influence iranienne, sonnerait comme une défaite de Barack Obama face  à Mahmoud Ahmadinejad.

Aussi, si les Américains ont finalement lâché Hosni Moubarak, ils maintiendront leur soutien au régime en place à Manama, tout en encourageant en sous-main l’ouverture démocratique et une meilleure gouvernance. C’est tout le sens, d’ailleurs, de l’action d’Hillary Clinton depuis sa visite sur l’archipel en décembre 2009.

Dans ces conditions, vers où l’effet de contagion des révoltes arabes se portera-t-il désormais ? Il convient d’avancer prudemment dans ce jeu de dominos qui a successivement touché des pays aux contextes extrêmement divers.

La chute de Zine el-Abidine Ben Ali à Tunis, puis d’Hosni Moubarak au Caire, avait immédiatement orienté les regards vers deux régimes comparables : le Yémen d’Ali Saleh et la Libye de Mouammar Kadhafi – un quatuor qui cumule la bagatelle de 126 années au pouvoir.

Au Yémen, Ali Saleh s’est engagé à ne pas se représenter aux prochaines élections présidentielles, se retirant après 32 ans à la tête du pays le plus pauvre du Golfe (35% de chômage), en proie à des tensions sécessionnistes et sanctuaire d’Al Qaeda. Cela suffira-t-il à calmer la soif de libertés du peuple yéménite ? Jusque là, la tension est retombée compte tenu de la profonde division des protestataires, qui craignent par-dessus le marché que l’effondrement du régime n’entraîne le pays dans le chaos et la guerre civile.

En Libye, après 42 années de règne, le pouvoir de Kadhafi vacille. Effrayé par l’intervention américaine en Irak et la chute de Saddam Hussein en 2003, Mouammar Kadhafi avait décidé de se racheter une conduite, en rompant avec le terrorisme d’Etat (attentat de Lockerbie, 1988, 270 morts – attentat du DC10 de UTA, 1989, 170 morts au-dessus du Niger) et en abandonnant ses progra mmes nucléaire et balistique.

Alors réintégré dans la communauté internationale, l’extravagant colonel vient de montrer son vrai visage de tyran, prêt a tout pour se maintenir au pouvoir, en bombardant son propre peuple depuis des avions de l’Armée de l’Air et des bâtiments de la Marine, et en semant la terreur dans les rues de Tripoli avec ses mercenaires. Véritable Ubu en son palais, détruit par les bombardements américains de la fin des années 1980, parlant de lui à la troisième personne, le « Guide de la Grande Révolution du Premier Septembre pour la Jamahiriya Populaire Socialiste de Libye » est apparu à la télévision pour exclure son départ et, tout à son irresponsabilité, menacer d’une guerre civile.

Un appel féroce et une répression sans commune mesure qui sonnent comme un chant du cygne : Kadhafi pourra-t-il se maintenir au pouvoir ? S’il y parvient, il retrouvera assurément ce statut de paria qui était le sien avant 2003 : à quelle légitimité peut prétendre un leader qui bombarde sans distinction son peuple désarmé ? Mais cette hypothèse se réduit tandis qu’avec les progrès de la rébellion, l’étendard du royaume de Libye (en vigueur avant le coup d’Etat de Kadhafi en 1969) flotte dans les régions orientales du pays, alors que de nombreux diplomates et dignitaires se rallient à la cause des manifestants, et que les tribus – très influentes – lâchent le “dirigeant frère”… (En se drapant de la tenue traditionnelle de sa tribu Qadhdhafa , le grotesque colonel est d’ailleurs plutôt apparu, lors de son intervention, en chef de clan qu’en rassembleur de l’ « État des Masses »).

Devant des représailles aussi sanglantes, le cas de la Syrie de Bachar el-Assad vient à l’esprit : si le régime de fer de Damas venait à être contesté, la répression pourrait être tout aussi violente…

Mais ce qui se joue à Tripoli dépasse de loin le seul sort des révoltes arabes et de leur propagation. Car Mouammar Kadhafi est en train d’entraîner la Libye dans sa chute : en attisant les risques de guerre civile, il ouvre la voie à une somalisation du pays, porteuse de graves dangers pour l’Europe.

D’abord, parce que l’Europe dépend fortement des importations de pétrole libyen : le brut estampillé Tripoli représente 23% des importations irlandaises, 22% en Italie, 21% en Autriche, 19% en Suisse ou 16% en France. La répercussion instantanée des évènements sur le prix du baril en est une des manifestations immédiates : l’agitation risque d’interrompre les approvisionnements et Kadhafi pourrait décider de pratiquer la politique de la terre brûlée en sabotant les pipelines…

Ensuite, parce qu’une sécession de l’est du pays serait un brèche inespérée pour les djihadistes locaux : que dirait-on de l’instauration d’un “émirat islamique de Benghazi” à quelques centaines de kilomètres des côtes européennes, avec de surcroît le risque d’une jonction avec les activistes d’Al Qaeda au Maghreb islamique ?

Ce double enjeu économique et sécuritaire (l’approvisionnement énergétique et la lutte contre le terrorisme) fonde la nature tout à fait spécifique  de la révolte libyenne et exige des Européens et des Américains une réponse rapide et ferme, actionnant tous les leviers disponibles…

JA.

 

Révolution du Limon ?

L’Egypte connaît depuis quelques jours une vague de protestations sans précédent : des dizaines de milliers de personnes ont défilé cette semaine dans les rues du Caire, d’Alexandrie et de Suez, pour réclamer le départ du Président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis l’assassinat d’Anouar el-Sadate (dont il était le vice-président) au cours de la parade militaire du 6 octobre 1981.

Epuisés par les vingt-neuf ans de règne sans partage du raïs, la population, portée par le mouvement initié en Tunisie, exige des réformes démocratiques et plus de libertés individuelles… Des aspirations qui ont donné lieu à de violents affrontements avec les forces de l’ordre, coûtant la vie à plus de quatre-vingt-dix personnes.

Face à la précipitation des événements, après avoir appelé l’armée en renfort et imposé le couvre-feu pour réprimer la mobilisation, après avoir tout simplement verrouillé l’accès au réseau Internet (une première à l’échelle nationale, dans la jeune histoire du web) et maintenant à la chaîne de télévision qatari Al-Jazira, Moubarak a limogé son gouvernement (y compris des ministres en poste depuis plus de 10 ans) et promis des avancées démocratiques.

La réorganisation du pouvoir qu’il a entreprise ce samedi témoigne cependant du repli du régime sur sa base militaro-sécuritaire. Le nouveau Premier Ministre, Ahmed Chafik, était jusque là Ministre de l’Aviation et pour la première fois en trente ans, Moubarak a consenti à nommer un vice-président – poste qu’il laissait jusque là délibérément vacant pour prévenir l’ascension d’un dauphin institutionnel – en la personne de son fidèle chef des renseignements, Omar Souleiman.

Ces signes d’apaisement sont toutefois restés sans effet : la situation reste confuse et chaotique au Caire, où les manifestants bravent un couvre-feu que l’armée ne parvient pas à faire respecter, tandis que l’opposition accroît sa pression sur le régime…

Conséquence de la contagion tunisienne, le mouvement pourra-t-il mener à une issue aussi bouleversante qu’à Tunis, où la rue est parvenue, le 14 janvier dernier, à renverser le régime benaliste ?

Certes, les similitudes sont frappantes. Un régime usé par plusieurs décennies aux affaires et coupé des réalités. Un pouvoir sans légitimité institutionnelle, clanique, népotique et prédateur, quand la Constitution se veut républicaine.

La nomination du fidèle Omar Souleiman au poste enfin pourvu de vice-président, est d’ailleurs un signe de la fragilisation du raïs, qui, même s’il abandonne ainsi le rêve de voir son fils Gamal lui succéder, s’assure si besoin une sortie en douceur, acceptée par l’armée, et ne remettant pas en cause la continuité du régime.

L’exemple tunisien, avec l’éviction forcée des proches du président déchu du gouvernement de transition, prouve cependant qu’en cas de retrait contraint du raïs, il sera extrêmement difficile à son ancien chef des renseignements, figure de l’appareil d’Etat, de se maintenir.

On peut enfin même retrouver dans le discours prononcé à la télévision, ce vendredi soir, par Hosni Moubarak, les accents chancelants d’un Zine El-Abidine Ben Ali annonçant lui aussi un remaniement gouvernemental, à la veille de sa fuite vers Djeddah, en Arabie Saoudite.

Soit. Mais l’Egypte n’est pas la Tunisie.

Puissance régionale, assurant l’exploitation du Canal de Suez, elle est d’abord une plaque tournante du commerce international et un acteur économique à ne pas négliger.

Ensuite et surtout, Hosni Moubarak est un allié précieux pour les Etats-Unis. Voisin d’Israël avec lequel il entretient des relations pacifiques, il se pose en rempart décisif contre les Frères Musulmans, qui pourraient bien profiter du chaos suivant l’effondrement du régime pour s’emparer du pouvoir et transformer le pays en bastion islamiste, hostile à l’Occident et à Israël, déstabilisant ainsi le déjà fragile équilibre au Proche-Orient.

La Confrérie s’est d’ailleurs montrée résolument discrète depuis le début des événements, pour ne pas nuire à l’effet de la mobilisation sur la communauté internationale. Mieux encore, les Frères Musulmans se sont rangés sous la bannière de Mohammed ElBaradei, opposant historique, diplomate bien connu à l’étranger pour avoir été, pendant douze ans, Directeur de Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA). A ce titre, il avait d’ailleurs nié la présence d’armes de destruction massive en Irak et s’était opposé à l’intervention voulue par George W. Bush, devenant ainsi le héros de la rue arabe…

Mais les Etats-Unis seront-ils prêts à assumer le risque que représenteraient pour l’équilibre régional les Frères Musulmans, même chapeautés par ElBaradei ? Dans leur conquête du pouvoir, les mouvances intégristes avancent souvent masquées derrière la figure d’un leader modéré, installé par une révolution avant d’être à son tour renversé : ainsi de la révolution iranienne de 1979 qui, après avoir emporté le shah, consacra finalement les ayatollahs à Téhéran ; ainsi plus récemment du Liban, où le régime modéré de Saad Hariri, porté par le retrait des troupes syriennes en 2005, vient d’être déposé par le Hezbollah…

Reste enfin un facteur essentiel qui tient, en interne, à la solidité de l’appareil d’Etat. Le régime benaliste s’est effondré comme un château de cartes dès lors que l’armée du général Rashid Amman a refusé d’obéir aux ordres présidentiels et n’a plus tiré sur la foule… Comme dans toute révolution, c’est donc bien l’armée qui a joué un rôle déterminant et poussé Ben Ali vers l’exil – une armée que le Président tunisien s’était précisément efforcé de sous-payer et de sous-équiper par crainte d’un putsch…

La situation de l’armée égyptienne n’a quant à elle rien à voir. D’abord, elle respecte Hosni Moubarak qui, issu de ses rangs, est un héros de la guerre du Kippour, Maréchal de l’Armée de l’Air.

Ensuite elle tire de nombreux bénéfices de sa fidélité au régime, qui prend soin de lui verser des soldes satisfaisantes et lui a permis de contrôler de larges pans de l’économie…

Il y a donc des raisons de penser que les généraux seront soucieux de préserver et défendre un régime avec lequel ils sont liés institutionnellement et organiquement.

Reste que l’incertitude pèse sur l’attitude des officiers intermédiaires… Ici comme ailleurs, la vague de protestations qui déferle actuellement sur les rives de la Méditerranée sera encore émaillée de nombreuses surprises…

Mais ne nous enflammons pas : oui, définitivement, Francis Fukuyama, avec sa « fin de l’Histoire », avait tort, mais pour autant, rien n’est moins présomptueux que d’annoncer « un printemps arabe ». Si le concept séduit la bien-pensance occidentale, il oublie totalement de considérer le « monde arabe » dans toute l’ampleur de sa diversité.

Dans les monarchies du Golfe, l’exercice du pouvoir revêt une légitimité constitutionnelle : les rois et les émirs y sont donc respectés par leur population, malgré de nombreuses revendications.

En Algérie, s’il est dans une position inconfortable, Abdelaziz Bouteflika ne gouverne pas en s’appuyant sur un clan familial, mais sur l’armée, fondatrice et traditionnel garant des institutions.

A y bien regarder donc, outre l’Egypte, seule la Libye présente une situation vraiment comparable à la Tunisie : à Tripoli, le fantasque colonel Mouammar Kadhafi règne en despote népotique sur une population miséreuse, depuis le coup d’Etat militaire qu’il dirigea le 1er septembre 1969 !…

Autant d’éléments variés et contradictoires qui compliquent la prise de position des diplomaties occidentales, contraintes à la prudence car partagées entre considérations éthiques et realpolitik.

Washington ne va cependant plus pouvoir bien longtemps accepter, au cœur d’une zone si stratégique et explosive, une Egypte à la dérive et, s’il ne parvient pas à reprendre rapidement la main pour impulser une transition vers une ouverture du régime, Moubarak devra s’effacer : la crue égyptienne aura débouché sur une « révolution du limon »…

JA

La baguette de trop

« Le Président ivoirien s’appelle Alassane Ouattara. » C’est ainsi que tranche, catégorique, Nicolas Sarkozy, à l’occasion de ses vœux aux forces armées. Oui.

Mais il n’en reste pas moins que depuis près de deux mois et le deuxième tour des élections présidentielles, le 28 novembre dernier, la Côte d’Ivoire vit une situation absurde : le pays a deux présidents et deux gouvernements !

D’un côté, donc, Alassane Ouattara, vainqueur des urnes retranché dans son hôtel du Golf, déclaré chef de l’Etat par la Commission Electorale Indépendante et reconnu comme tel par l’ensemble de la communauté internationale.

De l’autre, Laurent Gbagbo, président sortant soutenu par les généraux, se cramponne désespérément à son fauteuil. Dénonçant un complot fomenté par les puissances étrangères, il a été proclamé vainqueur, après invalidation des résultats défavorables, par un Conseil Constitutionnel acquis à sa cause…

Ultimes tribulations de ce socialiste, arrivé au pouvoir en 2000, dans la confusion, à l’issue d’élections controversées, qui finirent par chasser du palais présidentiel le général Guéï, retrouvé assassiné deux ans plus tard…

Derniers caprices de ce débonnaire professeur d’histoire qui, après avoir délibérément bafoué les accords de Marcoussis, censés mettre fin à la guerre civile en 2003, n’hésita pas à admettre la quasi-scission de son pays pour conserver son poste, puis à prolonger impunément de cinq ans son mandat en repoussant l’organisation de nouvelles élections.

L’homme avait rendez-vous avec l’Histoire – cette histoire qu’il enseigna autrefois à l’Université. A la tête de l’ancienne « perle coloniale » de l’Afrique française, fort de précieuses matières premières (ressources pétrolières exploitées par Total, hydrauliques par Bouygues, port en eaux profondes d’Abidjan géré par Bolloré), il disposait de nombreux atouts pour bâtir une économie florissante et une démocratie stable, en réconciliant la nation ivoirienne, après cinq années de guerre civile entre rebelles des Forces Nouvelles au Nord et loyalistes des Forces Armées Nationales au Sud.

Las ! Voici que le Boulanger – ainsi qu’il est surnommé pour son habileté à “rouler dans la farine” ses interlocuteurs – offre le spectacle pitoyable d’une république bananière, foulant au pied la volonté du peuple. Luttant pour la survie de son clan et pour les douces compensations d’un pouvoir prédateur, il s’efforce de combler son déficit de légitimité par une rhétorique de diversion qui joue du sentiment antifrançais, latent depuis les émeutes de 2004 et le bombardement par les forces régulières du camp français de Bouaké (neuf morts).

Mais le processus démocratique ne s’arrêtera pas là. La formidable vague d’espoir suscitée par le scrutin ne pourra pas se briser sur l’entêtement d’un clan. La résignation de la communauté internationale face à cette logique usurpatrice et à cette politique du fait accompli sonnerait comme un terrible signal d’impuissance, alors que pas moins de 19 élections présidentielles, dont certaines dans un contexte particulièrement compliqué, doivent se tenir sur le sol africain en 2011*.

Laurent Gbagbo doit partir. Et partira. Trois leviers sont possibles.

L’option diplomatique parait avoir été définitivement épuisée avec l’échec des médiations successives conduites par les émissaires de l’Union Africaine et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest. Refusant l’ingérence des chancelleries occidentales et des Nations unies, Laurent Gbagbo a balayé leurs requêtes d’un revers de main, allant jusqu’à réclamer le départ de son territoire des troupes françaises et des Casques Bleus.

La tentative d’étouffement économique a elle aussi montré ses limites. En suspendant leurs aides et en gelant les avoirs du clan Gbagbo à l’étranger, la communauté internationale, le FMI, la Banque Mondiale et la CEDEAO espéraient bien bloquer le versement des salaries aux fonctionnaires, et en particulier aux militaires, pour encourager une vague de désobéissance et de désertions. Mais le Palais présidentiel a bel et bien pu honorer les paies du mois de décembre… Aux guichets de la Banque Centrale de la CEDEAO d’Abidjan, des retraits d’argent se font encore au profit du gouvernement autoproclamé, bien que la signature des comptes ivoiriens lui ait théoriquement été retirée le 24 décembre…

Reste donc le recours à la force, auquel Gbagbo, tout à son irresponsabilité, se dit prêt. Le contour juridique d’une intervention armée, placée sous la houlette des forces ouest-africaines, se doit d’être défini avec précaution pour ménager les sensibilités ivoiriennes et régionales, et ne pas compromettre d’emblée les conditions d’une stabilisation politique et d’une réconciliation nationale. Appelée de façon répétée par le camp Ouattara, inévitable si le Prédisent illégitime refuse de s’effacer, une telle action devra avoir pour objectif d’ « exfiltrer » Gbagbo du Palais présidentiel pour le traduire en justice ou le pousser à l’exil : les Etats-Unis se sont dit prêts à l’accueillir à Atlanta, où vivent ses parents.

Quelles que soient les conditions de son départ du pouvoir, le clan Gbagbo aura sur les mains le sang versé dans cette période post-électorale, durant laquelle il aura obstinément refusé de s’incliner devant la volonté de son peuple et se sera enferré dans un déni absurde. Instrumentalisation des médias, enlèvements d’opposants, manipulations ourdies par les chefs de file du clan, la Première Dame Simone Gbagbo – « l’homme fort » de la Côte d’Ivoire – en tête : définitivement, le Boulanger aura raté son rendez-vous avec l’Histoire.

JA

*Dans leur prochain billet, ces pages reviendront plus en détail sur les échéances électorales qui marqueront en Afrique l’année 2011.

 

Jasmin tunisien

La rue a donc eu raison de lui… Après un mois d’émeutes sans précédent, le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali a donc quitté la Tunisie et renoncé au fauteuil qu’il détenait sans partage depuis le “coup d’Etat médical” du 7 novembre 1987, date à laquelle, Premier Ministre, il déposa pour sénilité son prédécesseur Habib Bourguiba, père de l’indépendance et fondateur de la République…

D’une main de fer, ce diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr met alors en place un régime autoritaire, censurant les médias et étouffant toute forme de contestation : il bénéficie dans ses efforts de la complaisance des chancelleries occidentales, qui voient plutôt en lui un rempart contre l’islamisme et l’artisan d’un développement économique propice aux investissements étrangers…

En août 2008, devant un parterre de patrons français réunis pour l’Université d’été du MEDEF, le fidèle Premier Ministre Mohamed Ghannouchi était d’ailleurs venu à l’Ecole Polytechnique vanter les retombées de la politique économique du Président Ben Ali : il y soulignait une croissance annuelle voisine de 5%, une classe moyenne en pleine expansion, une compétitivité en amélioration continue et une société ouverte et tolérante, promouvant la liberté de la femme. Autant d’opportunités d’affaires, donc, « dans le cadre du partenariat privilégié entre la France et la Tunisie »… On comprend mieux, dès lors, la position pour le moins mesurée observée par Paris ces dernières semaines…

Cependant, la crise a creusé les inégalités et cristallisé l’exaspération populaire à l’encontre d’un système policier qui, sous couvert de sa réussite économique, s’est permis d’entraver les libertés publiques.

 

Ben Ali visite le marchand de légumes Mouhamed Bouazizi, 28.12.2010

Le 17 décembre, à Sidi Bouzid, un marchand de fruits et légumes s’immole par le feu pour protester contre la confiscation de ses marchandises : la spirale révolutionnaire est enclenchée… Le 18 décembre, les habitants de Sidi Bouzid se soulèvent contre le chômage et la vie chère : de violents affrontements les opposent aux forces de l’ordre et la contagion gagne peu à peu l’ensemble du pays…

Si les vœux présidentiels se veulent apaisants, la situation s’emballe avec le décès, le 1er janvier d’un homme blessé par balles au cours des affrontements de la semaine précédente, suivi le 5 janvier par la mort du marchand de légumes de Sidi Bouzid, emporté par ses brûlures…

Tandis que le mouvement reçoit le soutien de l’Union générale des travailleurs tunisiens, unique centrale syndicale du pays, les forces de l’ordre tirent à balles réelles pour contenir la foule des manifestants, exacerbant la rancœur populaire…

Mardi, alors que les violences ont déjà fait entre 20 et 50 morts, la contestation gagne Tunis : l’armée est déployée dans les rues de la capitale et un couvre-feu drastique imposé. Les premières failles aparaissent au sommet de l’Etat avec le limogeage du Ministre de l’Intérieur Rafik Haj Kacem et du général Rachid Ammar, chef d’Etat-major de l’armée de terre…

Jeudi, c’est un président très fragilisé qui intervient une dernière fois à la télévision pour tenter d’apaiser la situation. Mais ses annonces sont vaines : le bilan humain s’alourdit dans la nuit, les biens de la famille de la Première Dame, Leila Trabelsi, sont ciblés, et 5000 personnes défilent vendredi dans le centre de la capitale…

Dans une ultime tentative pour reprendre le contrôle, Ben Ali limoge son gouvernement, avant de se résoudre à accéder à la principale revendication populaire en quittant précipitamment le pays pour l’Arabie Saoudite…

L’intérim est donc désormais assuré par le président du Parlement, Fouad Mebazaâ, apparatchik de 78 ans qui a collectionné les portefeuilles ministériels et les responsabilités politiques, sous Bourguiba puis Ben Ali. Il a chargé Mohamed Ghannouchi de former un gouvernement d’union nationale : celui-là même qui, il y a trente mois, chantait la Tunisie comme un havre de paix et de prosperité doit aujourd’hui y rétablir l’ordre et mettre fin au délitement social…

La confusion constitutionnelle qui a régné entre vendredi et samedi autour de cette transition tient à son contexte explosif… Nul doute que des tractations tendues ont agité le sommet de l’Etat. Au final, les militaires ont pesé pour appuyer ces personnalités issues du système, afin d’éviter le chaos politique que laissait craindre l’effondrement d’un régime verrouillé pendant vingt-trois ans, tandis que les forces d’opposition se satisfont de la reconduction de Ghannouchi, économiste consensuel et intègre, homme de dialogue et fin manoeuvrier…

La tâche du nouveau couple exécutif tunisien n’en sera pas moins ardue. Avec le succès de l’insurrection, la rue a pris la mesure de sa puissance : elle n’acceptera plus d’en être réduite à la soumission et à la docilité. Héritiers d’un régime qui l’a muselée pendant un quart de siècle, Mebazaâ et Ghannouchi vont désormais devoir composer avec elle, ce qui suppose de revoir tout le système tunisien…

En tout état de cause, la « Révolution du jasmin » vient de prouver que les systèmes les plus verrouillés du monde arabe peuvent vaciller, et tomber en quelques jours sous la pression d’un soulèvement spontané. Sera-t-elle contagieuse ? Tandis que dans les pays arabes, l’opinion publique s’est passionnée pour les événements tunisiens, suivis en direct via Facebook et Twitter, certains chefs d’Etat aux tendances autocratiques, l’égyptien Hosni Moubarak au pouvoir depuis l’assassinat du Président Sadate en 1981, et le voisin algérien Abdelaziz Bouteflika en tête, doivent observer la situation avec anxiété, hantés par cette crainte lancinante d’un effet domino : l’exemple tunisien fera-t-il des émules ?

Depuis la Californie, j’adresse à tous les lecteurs, qui ont permis à ces pages de franchir le cap des 40 000 visites, mes meilleurs voeux pour 2011.

JA.