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De Cochin à Mumbai, de Muzaffarabad à Kaboul

Fort KochiEn arrivant à Cochin en cette matinée ensoleillée de janvier 2007, ce qui frappe, ce sont les contrastes de la ville. Sur bâbord, les grandes demeures coloniales, les cahutes vétustes et les filets chinois de la Vieille Ville de Fort Kochi, marquée par l’occupation des Portugais, des Néerlandais puis des Britanniques. Sur tribord, se dressent les hautes tours de la ville moderne d’Ernakulam. Cette disparité, on la retrouve tout au long de notre séjour dans cet Etat indien du Kérala. Au coeur des quartiers d’affaires, on est frappé par le développement bouillonnant, un peu désordonné, chaotique presque, d’une économie qui s’est ouverte au capitalisme en 1991 et qui n’en finit pas de grandir. Autour, surgit vite la misère. Les mendiants. Les femmes prêtes à vendre jusqu’à leurs enfants contre quelques ruppies. Les bidonvilles… Spectacles de désolation qu’illustre le film de Danny Boyle, Slumdog Millionaire, tout juste auréolé de ses huit Oscars. Et plus loin encore, dans les campagnes, dans la jungle, on ne peut qu’être tout aussi frappé par la pauvreté criante, par le dénuement extrême de ces paysans qui travaillent pieds nus pour de bien maigres récoltes.

La voici donc, cette Inde de tous les contrastes, menée à l’indépendance par quelques hommes éclairés, Nehru et Gandhi en tête, et qui, sRue de Fort Kochii la misère y a nettement reculé ces dernières années, au bénéfice d’une classe moyenne désormais compétente et développée, n’en présente pas moins un taux de pauvreté de 50% pour un PNB avoisinant le tiers du nôtre. Perclue par des tensions ethniques sporadiques  (séparatistes sikhs, tigres tamouls), alourdie par ce système de castes d’un autre temps qui n’en finit pas d’handicaper les Intouchables (25% de la population), l’Inde devra donc impérativement surpasser ces difficultés, qu’on oublie un peu trop vite lorsque l’on proclame déjà qu’elle est une grande puissance de demain. Puissance émergente, certes, mais encore profondément marquée par un système social archaïque et une pauvreté édifiante, que ne sauraient faire oublier ses succès économiques. Force est néanmoins de reconnaître que, s’il parvient à relever ces défis, le pays du Mahatma dispose d’atouts considérables qui permettent de penser qu’à l’ère des « puissances relatives« , il a sa carte à jouer.

D’abord, car il compte parmi ses 1,1 milliard d’habitants près de 35% de jeunes de moins de 15 ans, qui l’assurent d’un dynamisme qui pourrait fuir le voisindrapeau-inde chinois, au bord du tassement démographique, tandis qu’une puissante Diaspora s’active en Afrique et aux Etats-Unis. Ensuite et surtout, car cet Etat-continent apparait de plus en plus comme une plaque tournante dans la région. A la croisée des chemins, le régime de New Delhi peut mettre en oeuvre sa vision océanique en se tournant vers l’Asie du Sud-Est et en affirmant sa puissance navale en Océan Indien, comme il souhaite le faire en multipliant actuellement les exercices avec les Marines occidentales présentes dans la région. Pour se faire entendre à l’échelle de la planète, l’Inde s’est dotée d’un appareil militaire sophistiqué, développe son programme spatial, et surtout, s’affirme comme une puissance régionale majeure sur le plan de la dissuasion nucléaire, qu’elle maîtrise depuis 1974, et qu’elle a reconnue en 1998, après les essais pakistanais. Voisin du monde arabo-musulman, elle constitue donc un interlocuteur de poids dans le cadre de la gestion de l' »arc of crisis » qui s’étend du Proche-Orient au Pakistan.

Le Pakistan, justement, avec lequel elle se dispute la région du Cachemire depuis la partition de l’Empire des Indes en 1947. Muzaffarabad est la capitale du « Cachemire libre« , la partie du Cachemire dépendant d’Islamabad, qui revendique le Jammu-et-Cachemire indien… Entre l’Inde et le Pakistan, Etats nucléaires, ces tensions font périodiquement trembler la planète. Les attentats de Mumbaï de novembre 2008 ont provoqué une nouvelle escalade dans cette crise, lorsque le premier ministre indien Sing a montré du doigt le Pakistan. En réponse, pour s’assurer du soutien occidental, le Pakistan s’est livré au chantage : Islamabad a menacé de déplacer ses troupes, qui luttent contre les talibans en Afghanistan et à l’Ouest du pays, vers les frontières du Cachemire, abandonnant ainsi un peu plus les zones tribales à elles-mêmes.

pakistanOr, aujourd’hui, ces zones tribales limitrophes de l’Afghanistan constituent sans doute la clef de la lutte contre les talibans. Zones de non-droit  que ne maîtrise plus un Etat pakistanais confronté à la crise économique, en faillite et en délitement depuis l’assassinat de Benazir Bhutto et le départ du général Musharraf, elles constituent un refuge inespéré pour les talibans. La ville de Peshawar, bastion fondamentaliste, est aujourd’hui considérée comme une « Al Qaida central« . Dans de telles régions, des mouvances terroristes comme le Lashkar-e-Taiba, associé aux attentats de Mumbai, d’ailleurs souvent créées par les services pakistanais pour lutter au Cachemire et qui échappent désormais à leur contrôle, ont toute liberté pour se développer et s’organiser. Les autorités sont si désemparées face à cette situation qu’elles ont même autorisé la semaine dernière la distribution d’armes aux populations pour lutter contre la guerrilla fondamentaliste…

Les Américains sont aujourd’hui conscients que le théâtre afghan ne peut plus être dissocié de ces zones tribales pakistanaises qui n’en sont que le prolongement. D’autant plus que  c’est par le Pakistan que transite 80% de la logistique occidentale, et que les attaques récurrentes de ces convois menacent l’autonomie des troupes stationnées en Afghanistan. Les drones PREDATOR de la CIA s’aventurent de plus en plus par-delà la frontière. Le conseiller du président Obama, Richard Holbrooke, a pour titre exact « conseiller sur l’Afghanistan et le Pakistan« …

Car, à l’évidence, l’imbrication est telle que la résolution du problème afghan passe par une stabilisation du Pakistan. Eteindre la poudrière pakistanaise, éviter l’effondrement et l’éclatement du Pakistan, requièrent lepakistan_drapeau rétablissement d’un pouvoir fort à Islamabad, pour faire face à la crise économique, à la pauvreté du pays (30%) et aux tensions ethniques, autant de causes de la crise sociale que traversent les 160 millions de Pakistanais et qui constitue un redoutable terreau de violences et de fondamentalisme. Cela suppose aussi de trouver chez les Pachtounes des zones tribales, dont le territoire s’étend de part et d’autre de la frontière, et profondément hostiles à la présence d’étrangers sur leur sol, les interlocuteurs nécessaires à une solution politique. Et le temps joue contre les Occidentaux, leur présence âttisant toujours plus le ressentiment de ces autochtones hostiles.

LC.

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La piraterie, espoir de la Somalie ?

USNS DiehlCourant décembre 2006, alors que nous croisions en Mer Rouge, les troupes éthiopiennes entraient en Somalie pour chasser le pouvoir en place à Mogadiscio, les Tribunaux Islamiques, soutenus par l’Erythrée. Plongeant au sud de l’île de Socotra, parés à intervenir à notre tour devant Mogadiscio, nous nous ravitaillions auprès de l’USNS Walter S. Diehl, tandis que de nombreux bâtiments américains, massés au large du Pakistan dans le cadre de l’Opération Enduring Freedom, faisaient cap au Sud pour couper une éventuelle retraite maritime aux islamistes déchus, soupçonnés d’être liés à Al Qaida.

Marginalisée après la fin de la Guerre Froide, la chute du général Siad Barré en 1991 et le retrait des troupes internationales en 1995, la Somalie avait jusqu’alors sombré dans le chaos politique et la guerre civile. Sans gouvernemenCarte Somaliet central, en proie à des luttes interethniques, scindée en trois entités autoproclamées, elle n’avait pourtant plus suscité l’intérêt de la communauté internationale, désabusée après l’échec de Restore Hope, et jugeant le problème trop inextricable, qui plus est dans un pays sans enjeu économique… Mais l’avènement des islamistes aux affaires, au printemps 2006, suivant une trajectoire curieusement similaire à celle des talibans en Afghanistan, entraîne un regain d’intérêt de la part de la CIA, qui y voit le risque d’un nouvel Afghanistan, et encourage donc l’intervention d’Addis-Abeba pour mettre fin au processus de talibanisation de la Somalie. La réinstallation du Gouvernement Fédéral de Transition qui s’ensuit est un échec et le pays s’enfonce une nouvelle fois dans le chaos et l’oubli : la communauté internationale, pensant y avoir éradiqué la menace terroriste, s’en désintéresse de nouveau. Livré à lui-même, le pays fait alors face à des affrontements sanglants, à d’horribles massacres, sur fond d’anarchie. Morcelé en une multitude de territoires contrôlés par les « seigneurs de guerre », il est régi par la loi du plus fort. Autour, les instances internationales négligent la situation.

Sirius StarPourtant, en 2008, la Somalie fait son retour dans l’actualité avec fracas. L’abordage par les pirates somaliens du voilier de luxe Ponant – et la réponse militaire de la France – puis les spectaculaires prises du bâtiment ukrainien Faina – avec à son bord 33 chars russes – et du supertanker Sirius Star et ses deux millions de barils, révèlent au monde ce que les marins savaient déjà : les eaux somaliennes sont devenues les plus dangereuses de la planète.

Ce n’est véritablement pas un hasard si la Somalie constitue aujourd’hui un eldorado pour les flibustiers des temps modernes. La faillite de l’Etat somalien, aujourd’hui inexistant, toutes ses structures ayant été ravagées par la guerre civile, permet aux chefs de guerre d’avoir les coudées franches pour s’engouffrer dans ce vide politique et encourager les dérives criminelles : devenue une bande de terres morcelées et contrôlées par des forces rivales, autour du Far West qu’est désormais Mogadiscio, la Somalie est en quelque sorte une zone de non-droit, un no man’s land que les brigands de tous poils peuvent, en toute impunité, investir comme refuge et base arrière. Le développement de la piraterie y est d’autant plus facilité par l’histoire récente du pays, qui a vu la formation de nombreuses bandes armées, équipées de matériels militaires puissants et nombreux.

Cependant, la piraterie a pris naissance sur les côtes somaliennes d’une façon bien plus triviale. Tout commence en effet avec la révolte de quelques pêcheurs somaliens, scandalisés de constater que les chaluts coréens et japonais, profitant de l’absence d’Etat, donc de marine militaire, viennent allègrement pêcher dans leurs eaux et voler leurs poissons : ils décident de se rebeller et d’agir. La misère aidant, les raids se répètent et la colère prolifique devient une méthode.boutres D’autant plus que l’activité s’avère lucrative. Très vite, dans ce contexte de chaos, nombreux sont ceux qui se tournent vers cette économie florissante : enfants soldats, miliciens désœuvrés, marins, officiers en rupture de ban et garde-côtes se reconvertissent dans cette forme de banditisme. Ils s’organisent et la piraterie devient dès lors une manne : sur la seule année 2008, avec 94 navires attaqués dont 38 arraisonnés, on estime à plus de 100 millions de dollars le total des rançons récoltées par les pirates. Profitant de leurs gains, ils peuvent mieux s’équiper, et disposent désormais d’armes efficaces, de navires rapides, et de « bâteaux-mères » qui leur permettent d’agir en haute mer, sur la base de renseignements livrés par le puissant réseau que constitue la diaspora des travailleurs somaliens dans le Golfe d’Aden.

piratesPirates… On imagine des barbes longues, noires, rousses… Des sabres au clair, des bandeaux, des canons… Mais ici, point d’Errol Flynn ou de Johnny Depp. Encore moins de Keira Knightley. Les bâtiments tombent aux mains de quelques gaillards somaliens, mâchant l’éternelle drogue de la Corne de l’Afrique, le qat, et sachant manier la kalachnikov. Ils ancrent ensuite leurs prises à l’abri dans leurs repères de forbans, comme le port d’Eyl, dangereux et inaccessible, devenu l’ « île de la Tortue ». Là-bas, tout s’organise autour de cette activité : la piraterie en Somalie n’est plus un débordement passager, mais s’est bel et bien convertie en industrie nationale. Pour mieux comprendre l’attrait qu’elle exerce, un chiffre. Le total amassé par les rançons excède largement le budget du Puntland, région autonome autrefois stable, désormais impuissante, infiltrée et corrompue, où les politiciens sont impliqués dans la piraterie. Sans salaire, ses militaires, destinés à contrôler les côtes, ont déserté pour rejoindre les pirates : l’armée de 14 000 hommes n’en comptent plus que 2000…

Certains pensent que les pirates ne sont qu’une couverture pour des groupes terroristes internationaux, avançant qu’il ne serait pas étonnant qu’Al Qaida coopte la piraterie, comme elle s’était impliquée dans le trafic de drogue en Afghanistan, pour financer ses opérations. Ainsi, l’ancien premier ministre somalien du gouvernement de transition, en exil à Nairobi, avance que la piraterie n’est qu’une « joint-venture politico-religieuse« , une mafia reliée à Al Qaida. En réalité, rien ne prouve jusqu’à présent que les pirates aient réellement maille à partir avec le terrorisme, mais évidemment, la tentation est forte : invoquer Al Qaida, c’est avoir l’oreille des Américains, s’offrir l’opportunité d’inclure la lutte contre la piraterie dans leur guerre contre le terrorisme, et espérer ainsi saper l’autorité et les ressources des chefs locaux.

Quoi qu’il en soit, en attaquant le mastodonte Sirius Star à 800 km au sud de Mombasa, les pirates ont franchi un cap. D’abord, ils ont fait la preuve de l’étendue de leur rayon d’action et de leurs ambitions. Ensuite, ils se sont posés comme des acteurs incontournables dans cette région géopolitique cruciale qui regroupe le Golfe d’Aden et le détroit de Bab-el-Mandeb, où transitent 12% du commerce maritime mondial et 30% des flux pétroliers, notamment en direction de la Chine.attaques

En menaçant de déstabiliser les échanges dans cette région, désormais considérée par les assureurs comme une « zone à risque de guerre », ils obligent les flottes commerciales à redessiner les cartes : devant l’augmentation des primes d’assurance, certains armateurs sont prêts à consentir le long détour par le cap de Bonne Espérance et le surcoût qui en résulte. moubarakCette situation est particulièrement préjudiciable pour l’Egypte, qui tire d’importantes ressources des taxes provenant des droits de passage du Canal de Suez : déjà, en mars 2007, nous étions quatre bâtiments de la Marine Nationale à patrouiller le long des côtes somaliennes pour arraisonner d’éventuels pirates – là-même où, l’année suivante, la Jeanne d’Arc récupérera les otages délivrés du Ponant -, et la frégate égyptienne Moubarak s’était jointe à nous.

En pleine crise économique, le transport maritime est touché de plein fouet, de sorte que la communauté internationalpatrouille (mars 2007)e a dû se mobiliser. L’ONU a adopté en juin 2008 une résolution constatant l’impuissance des autorités somaliennes à sécuriser leurs côtes, incitant les grands Etats à renforcer leur présence militaire dans le Golfe d’Aden : elle a ensuite autorisé la poursuite de l’action dans les eaux somaliennes, et à terre contre les repères de pirates. Dans ce cadre, l’OTAN, l’Inde, la Chine – quittant ses côtes pour la première fois depuis le XVème siècle – ont déployé des navires de guerre au large de la Corne de l’Afrique. Le Japon devrait suivre en 2009, et l’Union Européenne a lancé l’opération Atalante, commandée par un amiral britannique – ce qui, au passage, révèle l’évolution de l’état d’esprit du Royaume-Uni, traditionnellement hostile à la Politique de Défense Commune. C’est dans le cadre de cette mission que l’aviso français Premier-Maître L’Her a déjoué le 1er janvier une attaque visant un cargo battant pavillon panaméen, et intercepté huit pirates présumés.

On le voit, en transformant un conflit local en menace mondiale, les pirates ont permis le grand retour de la communauté internationale, par son volet militaire, dans ce vieux dossier somalien. Mcommandoais à l’évidence, la seule réponse militaire est insuffisante : il est impossible de surveiller les 3700 km du littoral somalien, et les quatre millions de kilomètres carrés associés. Devant les limites de cette approche, il apparaît que le débat doit se recentrer sur la Somalie. En soulignant que la piraterie n’était qu’un des « avatars de la détérioration de [sa] situation » interne, l’Union Africaine a montré que la véritable solution passait par la recherche d’une pacification et d’une stabilisation du pays. Dans un contexte d’incertitudes accru par le retrait, en début de semaine, des troupes éthiopiennes encore stationnées à Mogadiscio, qui ne laisse plus sur place qu’une force de l’UA de 3400 Burundais et Ougandais, mal équipés et sous-financés, seuls un processus de réconciliation nationale et la fin de la guerre civile pourront mettre durablement un terme au cycle de revanches qui a ravagé le pays pendant deux décennies et donné naissance au problème. La solution de la piraterie somalienne réside donc dans un règlement politique de la situation : tant que le pays ne sera pas un Etat digne de ce nom, il constituera toujours une aubaine pour les pirates.

somalieDe ce point de vue, la recrudescence des actes de piraterie est peut-être, à mon sens et assez paradoxalement, un espoir pour le peuple somalien, épuisé par 20 ans de souffrances. Cette affirmation peut paraître cynique quand on sait qu’il dépend pour moitié de l’aide alimentaire internationale, dont les convois maritimes sont précisément détournés par ces mêmes bandits… Toutefois, en redonnant à la Somalie ce qui lui faisait cruellement défaut jusqu’alors, un enjeu stratégique, les pirates ont contraint la communauté internationale à abandonner la résignation et le manque d’engagement dont elle faisait preuve face à la situation dans ce pays : désormais consciente que la guerre civile et la piraterie s’y alimentent mutuellement, elle sait que l’une ne se réglera pas sans l’autre.

LC.

Actualisation de la carte des attaques (22 avril 2009) :

attaques en 2009