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La crise grecque, par Régis Portalez

La crise financière grecque continue à faire parler économistes et politiciens, et il me faut déplorer d’entendre trop de points de vue décevants.

Pour commencer, il y a ceux qui considèrent que cette crise est révélatrice d’une Europe en panne, voire d’une Europe condamnée. Celle-ci serait ontologiquement handicapée par sa structure pesante, par le fait qu’elle soit constituée d’une juxtaposition d’Etats indépendants, par son absence de gouvernance, que ce soit économique ou politique. On a pu entendre le plus absurde à ce sujet : création de deux zones euros (l’une basée à Frankfort, l’autre à Paris), l’exclusion de la Grèce de la zone euro, etc.

Il y a ensuite ceux qui voient dans les marchés l’entité qui a eu, sinon le courage, au moins le mérite de sanctionner l’envolée de la dette souveraine et l’opacité des comptes publics. En général les tenants de ce point de vue sont ceux qui s’offusquaient de voir que les mêmes marchés n’avaient pas vu arriver la crise immobilière américaine, avant de se féliciter de l’interventionnisme des Etats.

A mon avis, tous ont raison, mais ne tirent pas les conclusions idoines.

Aux premiers je répondrai que oui, cette crise est révélatrice d’une Europe en panne : elle est la preuve qu’il faut toujours plus d’intégration européenne. Une réponse désordonnée et tardive, comme celle qui est mise en place aujourd’hui avec des prêts bilatéraux et l’intervention du FMI ne pourra pas être répétée en cas d’autre défaut dans la zone euro. Créer une gouvernance économique ne sera pas suffisant, tant que persisteront des divergences politiques, des distorsions de calendriers électoraux, ou des écarts législatifs trop grands. De même, une gouvernance politique n’a pas de sens tant qu’elle est concurrencée par les Etats. C’est aujourd’hui plus que jamais qu’il nous faut de la hauteur de vue. Car ce n’est qu’en étant unie et forte que l’Europe peut exister.

Aux seconds, je répondrai que oui, faute d’une Europe capable d’appliquer les critères de Maastricht, nous pouvons remercier les marchés de s’y être substitués pour tirer la sonnette d’alarme. Pour autant, si, reprenant le mot d’Henry Kissinger, « L’Europe, quel numéro ? », Barack Obama s’est plaint d’une communication difficile avec l’Union Européenne, peut-il mieux assurer le contact avec les marchés, forces invisibles mais omnipotentes ? Il suffit qu’ils décident qu’un pays ou une entreprise n’est plus solvable pour qu’ils ne le soient effectivement plus.

Aussi, je regrette que les marchés, dont l’intouchable efficience a enfin été remise en question, ne se rendent compte d’un problème que lorsqu’il est déjà trop tard.

De cet état de fait, je tire deux conclusions. L’une est que la finance est une chose trop sérieuse, avec trop de répercussions  sociales, pour être abandonnée aux seules mains des financiers. L’autre est qu’à défaut de vivre dans un monde idéal, il faut réagir immédiatement. Il faut que le temps politique devienne comparable au temps des marchés, ce qui suppose de raccourcir considérablement le premier, et d’essayer d’allonger le second.

En premier lieu, il faut voir que ce qui se produit en Grèce nous arrivera, en France, dans quelques années. Peut être dans dix ans, peut être dans cinq. Et à ce moment là, personne n’aura pitié, comme personne n’a pitié de la Grèce aujourd’hui. Alors il faut redresser les comptes publics. Vite! Ensuite il faut rendre aux marchés leur vocation d’investissement et de financement de l’économie, et les alléger de cette carrure hypertrophiée qu’ils ont aujourd’hui. Pour ce faire, il existe un nombre infini de mesures. Encadrer les automates de trading, subordonner le volume du marché à terme des matières premières à celui du marché physique, conditionner l’achat de CDS à la détention d’obligations, réguler les fonds au même titre que les banques.

Paradoxalement, la crise grecque est l’occasion de cette prise de conscience, qui donnerait dignité aux marchés et à l’Europe.

Régis Portalez

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Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?

Drapeau-americainPatrick Artus aime la provocation. Mais au-delà du titre, ce spécialiste d’Economie internationale et de Politique monétaire, qui m’a enseigné la macroéconomie à l’Ecole Polytechnique, livre dans cet ouvrage précieux et documenté, coécrit avec Marie-Paule Virard, une analyse passionnante de la crise identitaire qui ébranle aujourd’hui les Etats-Unis.

Encore un article d’économie dans ces pages, dira-t-on ! Mais derrière ces aspects purement économiques,  toute la géostratégie et la suprématie des Etats-Unis, mises à mal par les expéditions bushiennes, sont en jeu :  les auteurs se réfèrent d’ailleurs à Paul Kennedy, qui, dès 1987 dans son Naissance et déclin des grandes puissances, constatait que « toute superpuissance dont la base économique ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger est vouée au déclin »…

Par-delà les causes de la crise et les remèdes mis en jeu, l’ouvrage dessine donc l’avenir de la planète, avec en toile de fond l’émergence de la Chine et les dangers d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’intérêt de cet essai, accessible aux non-initiés et dont je recommande particulièrement la lecture, est par conséquent bien de décrypter les enjeux du monde de demain…

Est-il trop tard pour sauver l'Amérique ?Patrick Artus l’affirme d’emblée : il ne s’agit pas d’une banale crise cyclique, mais bien d’une rupture structurelle et de l’irrémédiable fin du « modèle américain ». De fait, les Etats-Unis ont bâti leur économie sur une spécialisation productive particulièrement poussée, transférant les capacités industrielles vers les pays émergents pour se concentrer sur le high tech, les services domestiques et de pointe. Mais ce modèle « bipolaire » ne fonctionne pas : intrinsèquement peu riche en croissance, et déséquilibré car l’excédent commercial des services est trop faible pour compenser le déficit extérieur lié à l’importation de biens manufacturés.

L’emballement des délocalisations et l’impossibilité de miser sur les services à haute valeur ajoutée ont donc accru la dette extérieure des Etats-Unis, et menacé leur croissance. Pour maintenir coûte que coûte le niveau de vie, Washington a donc été condamné à soutenir la demande par le crédit et la baisse du taux d’épargne. Confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat, les Américains ont ainsi été encouragés à s’endetter par la politique monétaire expansionniste bienveillante (baisse des taux d’intérêts) de la FED d’Alan Greenspan et par des institutions financières peu scrupuleuses,  contournant et masquant les risques de solvabilité par la titrisation (ABS). En somme, ce modèle a poussé les Etats-Unis à « aller chercher le bout de croissance manquant par l’endettement et à financer au passage leur dette extérieure par la vente d’actifs toxiques au reste du monde« .

On connaît la suite : ce modèle procyclique, la dette stimulant la demande et la hausse du prix des actifs, donc encore la dette, a généré des bulles, notamment immobilières. Lorsque, avec la crise des subprimes, ces bulles ont éclaté, les défauts de remboursement des emprunts hypothécaires se sont multipliés. Avec un système de foreclosures conduisant naturellement l’Américain insolvable à rendre son logement pour se désengager de sa dette, la valeur marchande de l’immobilier s’est effondrée, et en l’absence d’épargne, a mis au grand jour le caractère artificiel et fragile de la solvabilité d’emprunts garantis par les biens détenus, donc sujets au retournement du prix des actifs. Dow Jones Industrial Average Index Chart - May 2008 to May 2009Face à de tels défauts de paiement, les banques, en difficulté, ont immédiatement coupé le crédit, phénomène aggravé par la crise de confiance liée à la dilution d’actifs toxiques partout dans le monde.

Ainsi, le piège de la dette s’est refermé : il y a bien là une rupture structurelle, et la mort du modèle de croissance américain, fondé sur la stimulation artificielle de la consommation des ménages, par l’endettement et partant, la dette extérieure.

Avec lui, c’est une partie du rêve américain qui s’effondre. L’économie réelle est touchée : l’impact social du chômage, à un niveau inédit, peut inquiéter, d’autant plus que le système américain est tel qu’avec la perte de son emploi, on perd bien souvent toute protection sociale. Avec de nombreuses familles en difficultés, la situation sociale confronte donc l’Administration Obama au défi de l’insécurité économique et des emplois précaires, de l’explosion des inégalités et de la pauvreté, à l’effondrement des plans de retraite, balayés par les pertes des fonds de pension, et à la panne de la mobilité intergénérationnelle, ce maillon fort de la méritocratie à l’Américaine, aujourd’hui bridé par l’impossibilité pour nombre d’Américains, de financer l’éducation, donc l’avenir, de leurs enfants.

ObamaOn comprend dès lors l’extraordinaire vague d’espoir qu’a suscitée l’élection de Barack Obama, dans un contexte de déprime conjugué à l’étiolement de l’image et de l’autorité morale, diplomatique et militaire de la banière étoilée.

Mais le défi d’Obama est immense. Il ne s’agit pas d’une relance keynésienne classique – de sorte que toutes les mesures contracycliques, certes indispensables à court terme, seront fondamentalement inefficientes -, mais bien de refabriquer totalement une nouvelle économie de croissance, solide et durable, sur de nouvelles priorités industrielles. Le plan de relance attache ainsi une importance particulière à une rationalisation de la politique énergétique des Etats-Unis, tournée vers les énergies renouvelables. Mais cela suppose de lutter contre la désindustrialisation actuelle et de se doter d’infrastructures dignes de nom.

Et c’est bien là que le bas blesse : comment financer l’effort de redressement, alourdi par les dépenses de transfert destinées à soutenir les chômeurs, dans un renouveau du welfare state américain ? A l’évidence, il faudrait augmenter l’épargne intérieure pour réduire les déficits extérieurs et financer ces investissements. Mais ce serait s’engager dans une récession dont les Etats-Unis ne veulent pas.

Alors, Barack Obama  « substitue la désépargne publique à la désépargne privée » : ce ne sont plus les ménages qui empruntent, mais le Trésor américain qui vend ses Bons aux banques centrales étrangères, accroissant le déséquilibre extérieur.

Dans ce cadre, Barack Obama, qui, faute d’épargne intérieure, a cruellement besoin de l’épargne du reste du monde pour son projet, bénéficie du « privilège exorbitant » que constitue le statut du dollar, monnaie commerciale de référence et monnaie de réserve. dollarsDe fait, les Etats-Unis peuvent emprunter dans leur propre devise, à faibles taux d’intérêts, et bénéficient de la démarche coopérative des Banques Centrales étrangères, qui ont tout intérêt à stimuler la demande américaine pour assurer des débouchés et des emplois à leur économie, et à accumuler des réserves en dollars, pour soutenir le cours du billet vert, et ainsi leur propre compétitivité.

C’est en particulier le cas de la Chine, condamnée, pour des raisons purement macroéconomiques, à financer le déficit extérieur américain, quels qu’en soient la taille et les intérêts, pour stopper l’appréciation du yuan renminbi. Face à la tentation du protectionnisme, inefficace du fait de la trop faible substituabilité des biens importés, qui conduirait au rationnement et à la baisse du pouvoir d’achat, un dollar faible semble donc la meilleure arme des Américains : le Secrétaire au Trésor Tim Geithner s’est d’ailleurs agacé de la sous-évaluation du yuan renminbi (RMB).

C’est toutefois compter en toutes choses sur la bonne volonté chinoise… Pour stimuler sa propre croissance, la Chine n’a certes d’autre choix que de soutenir le dollar. Mais si Pékin, premier créditeur des Etats-Unis, en venait à changer sa politique de change dans une guerre des monnaies destinée à renforcer le statut du yuan renminbi, qu’adviendrait-il ? La Chine sait disposer d’un pouvoir de rétorsion qui s’avérerait gravissime pour l’économie et la dette américaines, et la récente décision sino-brésilienne de coter les échanges commerciaux entre Brasilia et l’Empire du Milieu dans leur monnaie respective n’est pas innocente : le temps du règne incontesté du dollar n’est plus, et ce pourrait être à l’avenir source de frictions avec les Etats-Unis.

D’ailleurs, ce nouveau rapport de force s’inscrit dans un contexte plus large : l’effondrement économique rebat les cartes du capitalisme mondial et change la donne géostratégique. Profitant de la décrédibilisation de Bush et de ses réserves de cash, la Chine a pris de nombreuses participations dans des compagnies pétrolières en difficulté, et a pu obtenir, en Afrique et en Asie, en l’échange d’infrastructures et de main d’œuvre, de fortes garanties d’approvisionnement énergétique. Cette bataille sans merci sur le front des ressources rares est la preuve des ambitions chinoises : tandis que la nouvelle Administration Obama entend réinvestir le champ du leadership mondial, la Chine veut préciser son rôle géopolitique.

drapeau-chineVa-t-on donc vers un monde « postaméricain » ? L’affrontement entre Washington et Pékin est-il inéluctable ? F. Zakaria se veut mesuré en prédisant  un Post American World, où « la Chine veut certes avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système« .

Alors, est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La conclusion se veut plutôt optimiste en soulignant l’option coopérative adoptée par la Chine et le reste du monde, comme la résilience du peuple américain, son pragmatisme, sa capacité à innover pour exhiber un nouveau modèle de croissance, rentable et durable. Certes, mais en attendant, pour financer cette hypothétique « nouvelle nouvelle économie », le déficit extérieur se creuse, et la dette risque de diverger sans politique monétaire et budgétaire restrictive : des inquiétudes sur la solvabilité de Washington se font discrètement sentir. S’il ne s’agit certes plus de soutenir la consommation des ménages, mais de rebâtir une nouvelle économie productive, le monde n’en continue pas moins de financer le niveau de vie américain, car « le retour à la compétitivité des Etats-Unis est un préalable à la consolidation de l’économie mondiale« .

Il n’empêche, comme le souligne l’analyse de P.-A. Delhommais du Monde de ce lundi, qu’on cherche à sortir d’une crise née d’un endettement excessif par un accroissement du déficit extérieur et de la dette. Dans cette fuite en avant, où l’on soigne le mal par le mal, où l’on s’acharne à baisser les taux directeurs, ne crée-t-on pas les conditions idéales pour l’émergence de nouvelles bulles spéculatives ? Patrick Artus ne peut que déplorer cette démarche née du trop faible taux d’épargne des Américains. Comme il aura sans doute déploré les décisions du sommet du G20 à Londres, postérieures à son livre, qui décuplent encore les dettes, employant « pour résoudre la crise, les mêmes armes que celles qui l’ont créée » (J. Attali), dans une tentative désespérée de sauvetage et de bricolage d’un système qui, à la lecture d’Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?, semble bel et bien mort.

LC.

44 : entre espoirs et réalités

obama_inaugurationDepuis son élection et son investiture mardi dernier, on a beaucoup écrit sur le président Obama. Dans cette modeste contribution, j’entends tempérer quelque peu l’enthousiasme frénétique qui déferle à l’envi dans les médias.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de jouer les rabat-joies pétris d’antiaméricanisme primaire ou de promouvoir la perplexité d’un Vladimir Poutine qui, déjà, annonce que « les plus grandes déceptions naissent des grands espoirs« . Bien sûr, l’élection de Barack Obama est un signe de la formidable vitalité de cette démocratie américaine, pensée par Thomas Jefferson, et la meilleure réponse à ceux qui, sarcastiques, brandissaient déjà l’étendard du déclin en voyant l’économie et l’image de l’Amérique se détériorer. Pour autant, je me méfie par principe des flambées d’enthousiasme, en ce sens qu’elles conduisent trop souvent à tomber dans le « prêt-à-penser ». Suivons donc Luther et son Gedanken sind zollfrei (« Pour les pensées, point de douane »), en faisant fi des préjugés pour envisager la situation telle qu’elle est réellement.

Barack Obama a pris la mesure de la situation dont il hérite : une crise économique sans précédent depuis le Grande Dépression, deux guerres en Irak et en Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, et une perte de crédibilité de son pays inhérente à huit ans d’une politique arrogante et unilatérale. En appelant ses concitoyens à la « responsabilité », il a dessiné les épreuves qu’il leur faudra surmonter : on perçoit déjà que « yes we can », mais que ce ne sera pas une partie de plaisir, comme un écho aux « Enfin, les difficultés commencent ! » lancé par un proche de Léon Blum au moment de son arrivée au pouvoir.

hillary clintonPour relever ces défis, Barack Obama entend faire preuve de sa fibre multilatéraliste, conscient que les difficultés du monde actuel ne se résoudront qu’à plusieurs. Il s’est engagé à se préoccuper du changement climatique et des questions énergétiques, délaissées par son prédécesseur. En politique étrangère, pour gérer le fameux « arc of crisis » (Turquie – Proche-Orient – Irak – Iran – Pakistan – Afghanistan), repenser les relations avec Moscou et Cuba, faire face au problème nord-coréen, et moduler les liens avec la Chine, il s’est entouré d’experts et a nommé  Hillary Clinton au Département d’Etat. Sa doctrine de la « puissance intelligente » et sa forte personnalité sont le signe d’un retour de la diplomatie, trop souvent reléguée derrière le Pentagone ces dernières années, à Washington. En ce sens, Obama veut mieux prendre en compte les réalités d’un monde multipolaire et interdépendant, où le leadership de l’Amérique doit s’appuyer sur des alliés et non des vassaux, des partenaires et non des affidés. Il en va de la représentation de l’Amérique à l’étranger, et en particulier dans le monde musulman, largement écornée par la politique de l’Administration Bush.

L’homme a le charisme et l’envergure pour tenir ses promesses, pour être à la hauteur de l’immense vague d’espoir qu’il a suscité dans le monde, après huit ans d’incompréhension entre l’Amérique et le reste du monde. Sa popularité, son élégance et sa grâce sont autant d’atouts. Mais, comme le souligne Henry Kissinger, « L’extraordinaire impact du président élu sur l’imagination de l’humanité est un élément important pour bâtir un nouvel ordre mondial. Cela définit une opportunité, mais ce n’est pas une politique ». Et toute la question est là : Barack Obama aura-t-il les moyens de ses ambitions ? La crise économique qui frappe déjà la planète va mobiliser la nouvelle Administration. Les électeurs américains l’ont à 60% portée au pouvoir sur ce thème : là encore, Obama sait qu’il ne pourra régler le problème qu’en rénovant les règles de l’économie internationale en liaison avec l’ensemble des acteurs mondiaux. A partir de là, il devra s’atteler à lutter contre le chômage et à protéger le logement, la retraite et l’assurance maladie dans son pays. Les Américains ne comprendraient pas que, face à une déterioration de la situation interne, leur président se disperse en prétendant refaire le monde. Il se consacrera d’abord et avant tout aux affaires intérieures. Aussi la nomination au département d’Etat d’une personnalité hors du commun, susceptible de gérer ce difficile équilibre, s’imposait-elle.

Restons donc lucides : si Barack Obama entend relever le défi de la coopération, si sur certains dossiers, ce multilatéralisme permettra d’avancer dans une logique dont toute la planète bénéficiera, le nouveau président y fera toujours prévaloir l’intérêt des Etats-Unis, comme le souligne le sherpa de Nicolas Sarkozy, Jean-David Levitte, Obama « défendra bec et ongles les intérêts des Etats-Unis ». Obama/SarkozyA ceux qui voient en lui un « messie », il faut répondre qu’en homme d’Etat, il mènera une politique d’Etat, orientée par les intérêts de son pays. Il n’y a là rien de plus légitime. Rappelons d’ailleurs les termes du serment qu’il connaît d’autant mieux qu’il l’a prêté à deux reprises : « Je jure solennellement de remplir fidèlement les fonctions de président des Etats-Unis, et, dans toute la mesure de mes moyens, de sauvegarder, protéger et défendre la Constitution des Etats-Unis« . Faut-il donc le rappeler, élu par son peuple pour le représenter et le défendre, Barack Obama est avant tout président des Etats-Unis… Tôt ou tard, il songera à sa réélection, et ni les Kenyans ni les Européens ne seront appelés aux urnes en novembre 2012…

L’Europe, justement, qui risque de se trouver assez paradoxalement mal à l’aise vis-à-vis de cette situation. D’abord, ces derniers temps, profitant de l’effacement américain, l’Europe s’est affirmée en Géorgie et au Proche-Orient. L’espace vacant va désormais être réoccupé et la visibilité des Européens en pâtira. Ensuite et surtout, elle va désormais devoir assumer le multilatéralisme américain, qu’elle appelle de ses vœux depuis huit ans. Or, s’il était plus facile, en cas de désaccord, de décliner les demandes d’un George Bush affaibli et décrédibilisé, va-t-on aujourd’hui pouvoir dire non à Obama ? Il va falloir, pour l’Europe, redéfinir sa politique transatlantique car, si, de fait, les attentes réciproques sont fortes, elles pourraient ne pas toujours coïncider. Comment réagir, par exemple, lorsqu’Obama va demander le soutien de ses alliés et l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan, mesure fort impopulaire dans l’opinion publique européenne ?

bush-obamaPar conséquent, si l’intelligence et la compétence du nouveau locataire de la Maison-Blanche ne font pas de doute, s’il incarne le renouveau de l’Amérique, gardons à l’esprit qu’il sera, en toutes circonstances, mu par sa perception des intérêts de son pays. Dans bien des cas, sur la scène internationale, en rompant avec l’arrogance de l’Administration sortante, en rendant à la diplomatie le rôle qui lui sied, en changeant le politique énergétique des Etats-Unis, il restaurera le pouvoir, l’influence et la confiance en l’Amérique. Pour autant, il s’attachera sans cesse à adapter ses intentions aux intérêts nationaux. Richard Holbrooke, ancien conseiller du Président Carter pour l’Asie de l’Est et le Pacifique, ancien ambassadeur des Etats-Unis près l’ONU, et aujourd’hui conseiller spécial d’Obama sur l’Afghanistan et le Pakistan, rappelle ainsi lui-même que l’Histoire du Bureau Ovale regorge de revirements brusques : Franklin D. Roosevelt promettant en 1940 de ne pas envoyer  « d’Américains dans des guerres à l’étranger » (sic) ou George W. Bush appelant en 2000 à une politique étrangère « plus humble » (sic). Pearl Harbour ou le 11-Septembre passèrent par là. C’est la realpolitik*.

LC.

*Henry Kissinger définit la realpolitik comme la « politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l’intérêt national. » Dans une acception plus globale, ce terme prend le sens d’ « abandonner ses idéaux pour composer avec la réalité.« 

Voguer vers de nouveaux horizons

 » Tu vogues déjà vers de nouveaux horizons… « 

C’est par ces mots que s’achevait une lettre que j’ai reçue il y a deux ans, quelque part entre l’Inde et le Sri Lanka. Formule que le marin que j’étais alors s’est empressé de reprendre à son compte, et que je m’efforce toujours de mettre en application. J’explique déjà, dans le journal de bord de la Jeanne d’Arc*, que j’ai choisi ce navire dans le but de « rencontrer des gens, de découvrir de nouvelles cultures, loin des tableaux noirs des classes préparatoires ». Pour voguer vers de nouveaux horizons, en somme. Il y a bien dans ces quelques mots cette curiosité, cette soif de découvertes qui pousse à toujours aller voir de l’autre côté, à ne jamais cesser de s’émerveiller. Cette capacité à ne pas se satisfaire du présent, pour toujours aller au-devant de nouveaux défis, et ce faisant, de soi-même.

9782259209984r1Je pense d’ailleurs avoir trouvé, dans le nouvel ouvrage de Claude Allègre, Figures de proue, titre où l’on retrouve du reste la référence au monde maritime, les vertus cardinales qui fondent cette devise. L’ancien ministre de l’éducation y retrace le destin de cinq grands hommes qui, selon lui, ont façonné le XXIème siècle tel que nous le vivons : Nehru, De Gaulle, Deng Xiaoping, Gorbatchev et Mandela. Il montre comment, à force de courage, d’énergie, d’imagination et de pragmatisme, ils ont su devenir des acteurs essentiels de l’Histoire.

A mon sens, ces géants incarnent cette capacité à « voguer vers de nouveaux horizons ». Créatifs, ils n’ont eu de cesse d’innover pour explorer de nouvelles routes, s’élevant au-dessus de la condition humaine et entraînant les peuples dans leur sillage éclairé. Combattifs, ils ont su maintenir le cap contre vents et marées, ou bien, plus pragmatiques, s’adapter et accepter le compromis dans la tempête. Sages, ils ont su, avec le vent en poupe, rester humbles et mesurés. Il y a là, chez ces « visionnaires », quelque chose du marin qui, du haut de sa passerelle, scrute l’horizon infini et calme autour de lui, à la fois avide de découvrir ce qui s’y cache, et vigilant face aux courants hostiles. L’âme aventureuse et l’esprit aux aguets.

Bref, voguer vers de nouveaux horizons sonne pour moi comme une incitation au dépassement. Il ne faut pas y voir l’extrapolation volontariste d’une méthode Coué dont l’utopie la plus absurde est sans doute la positive attitude, qui consiste à croire que le mieux adviendra à condition que l’on y aspire fermement. Rejetant le réalisme, en tant que variante du pessimisme, elle prétend par exemple qu’il suffit de se persuader que l’on est capable d’assurer un emprunt immobilier pour en avoir miraculeusement les moyens… La crise actuelle est la meilleure preuve des errances de cette idéologie aberrante qui sacrifie la lucidité à l’optimisme, l’action volontaire à l’attentisme. Je n’ai à vrai dire rien contre l’optimisme, mais là où la positive attitude procède d’une posture passive et attentiste, « voguer vers de nouveaux horizons » se veut une démarche dynamique et clairvoyante, fondée sur la force de la volonté, machine de guerre qui, suffisamment nourrie et entraînée, permet de relever des défis chaque fois plus grands.cimg1447

« Le mieux est l’ennemi du bien », m’objectera-t-on. Ce serait ne pas voir qu’il ne s’agit pas ici de se lancer à corps perdu dans une entreprise vouée à l’échec, mais au contraire, de s’engager avec audace, mais de façon raisonnée et lucide. Il y a donc là plutôt un appel à se construire pas à pas, et si le risque est certes présent, à quoi peut-on raisonnablement prétendre si on l’exclut radicalement ?

Une fuite en avant, dira-t-on. Non, car, il faut bien sûr prendre le temps de savourer l’instant présent et ses succès. Pour autant, rien ne vaut l’enthousiasme qui permet de repartir à l’abordage de nouveaux défis, et aux plaisirs déjà acquis d’un quotidien routinier, je préfère la satisfaction de voir de nouveaux efforts récompensés. A l’inverse, il faut aussi bien savoir, humblement, se remettre en question dans les moments difficiles. Là encore, ne pas vouloir assumer ses erreurs ou admettre ses limites, manquer de clairvoyance en refusant de quitter les eaux troubles de l’échec, c’est sombrer dans le tourbillon dévastateur de la frustration et du ressentiment.

dsc00198Erik Orsenna a un jour écrit « celui qui ne prend pas la mer ne connaîtra jamais la vérité » : sans doute voulait-il montrer là que l’on ne se découvre véritablement que face à ces nouveaux défis, dans ce mouvement volontaire,  ce voyage au-devant de soi-même, qui demande de surmonter les écueils et d’affronter des rivages inconnus…

En somme, voguer vers de nouveaux horizons résonne comme une invitation à refuser la stagnation pour, toujours, « aller plus loin ».

J’adresse aux lecteurs mes vœux les plus chaleureux pour 2009.

LC.

*Journal de bord de la Jeanne d’Arc 2006/2007