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Pour une écologie humaniste, juste et responsable

L’écologie laisse-t-elle encore une place à l’homme ?

Je publie ici le texte que j’ai prononcé, en réponse à cette question, au Palais du Luxembourg, samedi 12 juin 2010, et qui m’a valu de remporter le Prix Jeune Cicéron du discours politique.


Votre Excellence,

Madame, Messieurs les membres du jury,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Lorsque l’on évoque le sujet qui nous intéresse aujourd’hui, le rapport de l’écologie à l’homme, on peut être tenté d’entrer dans la querelle qui oppose les tenants d’un réchauffement climatique d’origine anthropique d’une part, et les « climato-sceptiques » d’autre part. Pour autant, mon propos est plutôt ici de transcender ce débat, en me référant à Saint-John Perse, qui s’interrogeait : « Et l’Homme, quand en sera-t-il question ? ».

De fait, par un curieux glissement idéologique, l’homme s’est peu à peu trouvé exclus de certaines théories écologiques. Il y a là, je le dis avec conviction, un terrible non-sens, la négation d’une des vocations fondamentales de l’écologie : préserver sur Terre des conditions propices à la vie au bien-être humains.

Pour une écologie crédible et efficace, il s’agit donc d’en revenir à une démarche qui rende toute sa place à l’homme. C’est cette démarche, humaniste et responsable, que je suis venu défendre ici devant vous. Mais, pour mieux en mesurer l’enjeu, tâchons d’abord de comprendre par quelles dérives une partie des écologistes en est venue à perdre de vue l’homme…

Je ne m’étendrai pas longuement sur ces opportunistes de l’écologie, qui se contentent d’instrumentaliser le concept, à la mode, porteur politiquement et flatteur pour ceux qui le brandissent, à des seules fins électorales, sans réel projet, sans véritables convictions.

Je vais plutôt m’attacher à dénoncer cette frange des écologistes qui, osons le mot, tend à l’intégrisme. Ces chantres de la décroissance qui prônent, à grand renfort d’imprécations catastrophistes, une baisse drastique de la production industrielle et un abandon de notre mode de vie consumériste. Responsable par ses activités du dérèglement climatique, l’homme doit payer le prix des dommages causés à la planète : taxes, restrictions, interdits, rien ne semble arrêter la logique expiatoire de cette écologie de la peur.

Mais ne voient-ils pas que leur modèle malthusien est totalement contre-productif ? Qu’au contraire de défendre ce noble objectif de l’écologie qu’est le mieux-être de l’homme sur Terre, il conduit tout droit à son malheur ?

Car, Mesdames et Messieurs, c’est une évidence : dans les pays développés, la décroissance serait synonyme de dépression économique et morale, avec la destruction de milliers d’emplois et un accroissement de la pauvreté. Dans les pays les plus démunis, qui ne parviennent déjà pas à satisfaire leurs besoins élémentaires, la baisse de la production aggraverait la pénurie.

Comment peut-on souhaiter cela ? Comment peut-on renoncer au progrès scientifique et technique, porteur de tant d’espoirs, dans le domaine de la santé, de l’agriculture ou du développement ?

Pour mettre à jour les ressorts pervertis de cette logique rétrograde, rappelons-nous certains commentaires autour du récent sommet de Copenhague. Il s’agissait, nous expliquait-on, de « sauver la planète ». Comme si la Terre n’était pas capable d’autonomie par rapport à l’usage que nous en faisons…

Notre planète, Mesdames et Messieurs, a déjà traversé nombre de bouleversements climatiques et, aujourd’hui encore, quel que soit le traitement que nous lui infligions, elle s’en relèvera. En revanche, oui,  un évènement climatique peut rendre les conditions à la surface de la Terre impropres à la vie humaine.

On s’est donc trompé d’enjeu. Ce n’est pas la planète qu’il s’agit de sauver. C’est l’humanité.

Et dans cette arrogance originelle, se cache l’erreur congénitale de l’écologie intégriste qui, à trop confondre survie de l’humanité et sauvegarde de la planète, en est venue à perdre de vue l’homme, pour défendre la Terre, pour elle-même, par principe. L’homme, ravalé au rang de simple nuisance, se trouve totalement étouffé, disqualifié, et avec lui, sa dynamique de progrès, sa capacité d’innovation, qui précisément permettraient  de minimiser l’impact de ses activités sur l’environnement.

Non. Cette intransigeance aveugle débouche sur un anti-humanisme réactionnaire et nostalgique. Confrontés au déferlement des techniques et à un capitalisme effréné, ces écologistes radicaux préfèrent saborder le bateau de l’aventure humaine et du progrès, plutôt que de chercher à en modérer la vitesse.

Voilà qui alimente  l’éco-lassitude. Car on ne peut demander à l’homme de changer à son propre détriment. Sans l’homme, ou pire, contre l’homme, l’écologie n’a pas de sens. Suivons donc Gandhi, Mesdames et Messieurs : « Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde ». L’homme doit reprendre toute sa place dans la démarche écologique. Il doit en être le moteur, pas la victime.

Il ne s’agit pas de choisir entre l’homme et la nature, mais plutôt de les réconcilier, de renégocier avec la nature un contrat, qui respecte l’identité de l’homme en tant qu’animal économique.

C’est pourquoi, j’estime, qu’entre l’hybris d’un individualisme forcené et gaspilleur, et la tyrannie de cette théorie régressive, il existe un chemin. Un chemin humaniste, qui réintègre l’écologie dans l’économie.

C’est ce chemin, Mesdames et Messieurs, que je vous propose d’emprunter à présent avec moi. Il se veut humble et pragmatique. Car il serait vain de prétendre tout maîtriser. La récente éruption du volcan Eyjafjöll s’est chargée de nous le rappeler.

Pour autant, il est une faculté qui fonde notre spécificité sur Terre. Ce don précieux, Mesdames et Messieurs, c’est la raison. Lorsque l’homme a su la replacer au cœur de ses activités, il a pu se bâtir un destin collectif, et s’élever au-dessus de sa condition.

Il s’agit donc de rationaliser notre production industrielle, notre consommation en énergie et en ressources naturelles. Cette convergence vers une croissance adéquate et maîtrisée, qui substitue à l’accumulation irréfléchie et au gaspillage, une offre ajustée à la demande, un usage adapté au besoin, repose sur deux leviers essentiels.

D’abord, un changement profond des mentalités. La prise de conscience intervenue ces dernières années est un premier pas. Mais elle doit être appuyée par une politique de pédagogie et de sensibilisation au plus proche des populations, pour éviter que l’écologie ne soit ressentie comme une succession de dispositions contraignantes venues des élites. A des taxes coercitives, il vaut mieux préférer des primes d’incitation, pour favoriser une véritable dynamique de responsabilisation, d’adhésion citoyenne aux enjeux écologiques.

Ensuite, bien sûr, la recherche scientifique et l’innovation technique qui ouvriront la voie au développement d’énergies de substitution, à la séquestration du CO2 émis par les centrales thermiques, à l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments et à l’émergence de moyens de production moins gourmands en ressources naturelles.

Ceci n’est pas de la science-fiction. Même les Etats-Unis, pourtant largement montrés du doigt en la matière, ont réussi à transformer la localité de Greensburg, dans le Kansas, en véritable laboratoire « vert », avec des bâtiments éclairés à l’énergie solaire, un chauffage d’origine géothermique, et le recueil des eaux de pluie pour l’arrosage.

Mais ne nous mentons pas. Il est clair que l’accès à ces technologies, au développement coûteux, est réservé aux pays riches. Pour les populations les plus démunies, qui luttent quotidiennement contre la faim et la misère, l’écologie est un luxe d’Occidental. Elles vivraient comme une terrible injustice de voir leur développement et leur épanouissement entravés par de telles considérations. Et qui plus est sous l’influence d’un Occident qui, en son temps, s’est développé sans s’en préoccuper.

Il y a dans cette crainte légitime, l’une des raisons de l’échec du sommet de Copenhague : certains pays y ont ressenti les pressions européennes en faveur d’un engagement contraignant comme une tentative impérialiste de contenir le développement du « Sud », afin de mieux préserver la suprématie du « Nord ». Il s’agit donc de mettre en place les mécanismes d’une véritable justice climatique, fondée sur le transfert de technologies et de capitaux, pour permettre aux pays les moins favorisés de se joindre à l’effort écologique sans porter atteinte à leur propre progression.

Alors j’entends déjà ceux qui m’objecteront qu’il n’y a là que de belles intentions et qu’il est impossible de financer les contreparties, les incitations et le soutien à la recherche et à l’innovation, nécessaires à leur mise en œuvre.

C’est ne pas voir, Mesdames et Messieurs, que l’écologie abordée dans cet état d’esprit participe d’une stratégie de croissance, productive et créatrice d’emplois. Que l’investissement y est donc rentable !

Parce que l’on allègerait ainsi la facture énergétique, qui en France, coïncide avec le déficit de la balance commerciale.

Parce que l’on impulserait une dynamique de relance durable de l’économie, attirant des jeunes et des capitaux.

La Corée du Sud, avec son programme de « croissance verte », les Etats-Unis, avec 160 milliards de dollars du plan de relance dédiés aux technologies propres, et la Chine, devenue premier producteur mondial de panneaux solaires ou de batteries pour véhicules électriques, ont su transformer ce défi écologique en atouts économiques.

Il existe donc bien, Mesdames et Messieurs, un chemin pour concilier écologie et économie. Un chemin qui respecte l’environnement, sans aliéner l’homme.

Ce chemin que je vous propose, Mesdames et Messieurs, remet l’homme au centre de l’écologie. D’une écologie qui réhabilite le progrès, l’innovation et le savoir. D’une écologie qui pense l’humanité comme créatrice de son destin.

Cette voie, vous l’avez compris, c’est celle du développement durable, unique solution pour préserver la qualité de la vie des hommes sur Terre.

Car il n’y a pas d’alternative.

A un extrême, la régression proposée par l’écologie intégriste.

A l’autre, l’immobilisme qui, vous le savez, conduirait tôt ou tard le monde vers de graves tensions, altérant les conditions de vie.

Exacerbées par la croissance démographique et urbaine, ces tensions, outre d’immenses problèmes de pollution, se focaliseraient autour de l’accès à l’énergie, à l’eau et aux terres fertiles.

Il s’agit donc de prendre toute la mesure de l’enjeu, qui s’inscrit dans cette triple perspective sociale, économique et géopolitique. Le sort de l’espèce humaine ne nous appartient pas : nous en sommes responsables devant les générations futures. Nous ne pouvons pas le brader.

Et nous sommes tous concernés. Dans cette salle prestigieuse, permettez-moi de parodier Georges Clémenceau pour dire que l’écologie, cette écologie-là, est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seules mains des écologistes.

Je le dis donc avec gravité : nous avons le devoir de nous organiser à l’échelle planétaire, pour mettre en œuvre cette démarche humaniste, juste et responsable, qui replace l’homme au centre d’une écologie dépolluée de ses dérives et aboutit à un projet constructif, mené par l’homme et pour l’homme.

Je vous remercie.

LC.


Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?

Drapeau-americainPatrick Artus aime la provocation. Mais au-delà du titre, ce spécialiste d’Economie internationale et de Politique monétaire, qui m’a enseigné la macroéconomie à l’Ecole Polytechnique, livre dans cet ouvrage précieux et documenté, coécrit avec Marie-Paule Virard, une analyse passionnante de la crise identitaire qui ébranle aujourd’hui les Etats-Unis.

Encore un article d’économie dans ces pages, dira-t-on ! Mais derrière ces aspects purement économiques,  toute la géostratégie et la suprématie des Etats-Unis, mises à mal par les expéditions bushiennes, sont en jeu :  les auteurs se réfèrent d’ailleurs à Paul Kennedy, qui, dès 1987 dans son Naissance et déclin des grandes puissances, constatait que « toute superpuissance dont la base économique ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger est vouée au déclin »…

Par-delà les causes de la crise et les remèdes mis en jeu, l’ouvrage dessine donc l’avenir de la planète, avec en toile de fond l’émergence de la Chine et les dangers d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’intérêt de cet essai, accessible aux non-initiés et dont je recommande particulièrement la lecture, est par conséquent bien de décrypter les enjeux du monde de demain…

Est-il trop tard pour sauver l'Amérique ?Patrick Artus l’affirme d’emblée : il ne s’agit pas d’une banale crise cyclique, mais bien d’une rupture structurelle et de l’irrémédiable fin du « modèle américain ». De fait, les Etats-Unis ont bâti leur économie sur une spécialisation productive particulièrement poussée, transférant les capacités industrielles vers les pays émergents pour se concentrer sur le high tech, les services domestiques et de pointe. Mais ce modèle « bipolaire » ne fonctionne pas : intrinsèquement peu riche en croissance, et déséquilibré car l’excédent commercial des services est trop faible pour compenser le déficit extérieur lié à l’importation de biens manufacturés.

L’emballement des délocalisations et l’impossibilité de miser sur les services à haute valeur ajoutée ont donc accru la dette extérieure des Etats-Unis, et menacé leur croissance. Pour maintenir coûte que coûte le niveau de vie, Washington a donc été condamné à soutenir la demande par le crédit et la baisse du taux d’épargne. Confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat, les Américains ont ainsi été encouragés à s’endetter par la politique monétaire expansionniste bienveillante (baisse des taux d’intérêts) de la FED d’Alan Greenspan et par des institutions financières peu scrupuleuses,  contournant et masquant les risques de solvabilité par la titrisation (ABS). En somme, ce modèle a poussé les Etats-Unis à « aller chercher le bout de croissance manquant par l’endettement et à financer au passage leur dette extérieure par la vente d’actifs toxiques au reste du monde« .

On connaît la suite : ce modèle procyclique, la dette stimulant la demande et la hausse du prix des actifs, donc encore la dette, a généré des bulles, notamment immobilières. Lorsque, avec la crise des subprimes, ces bulles ont éclaté, les défauts de remboursement des emprunts hypothécaires se sont multipliés. Avec un système de foreclosures conduisant naturellement l’Américain insolvable à rendre son logement pour se désengager de sa dette, la valeur marchande de l’immobilier s’est effondrée, et en l’absence d’épargne, a mis au grand jour le caractère artificiel et fragile de la solvabilité d’emprunts garantis par les biens détenus, donc sujets au retournement du prix des actifs. Dow Jones Industrial Average Index Chart - May 2008 to May 2009Face à de tels défauts de paiement, les banques, en difficulté, ont immédiatement coupé le crédit, phénomène aggravé par la crise de confiance liée à la dilution d’actifs toxiques partout dans le monde.

Ainsi, le piège de la dette s’est refermé : il y a bien là une rupture structurelle, et la mort du modèle de croissance américain, fondé sur la stimulation artificielle de la consommation des ménages, par l’endettement et partant, la dette extérieure.

Avec lui, c’est une partie du rêve américain qui s’effondre. L’économie réelle est touchée : l’impact social du chômage, à un niveau inédit, peut inquiéter, d’autant plus que le système américain est tel qu’avec la perte de son emploi, on perd bien souvent toute protection sociale. Avec de nombreuses familles en difficultés, la situation sociale confronte donc l’Administration Obama au défi de l’insécurité économique et des emplois précaires, de l’explosion des inégalités et de la pauvreté, à l’effondrement des plans de retraite, balayés par les pertes des fonds de pension, et à la panne de la mobilité intergénérationnelle, ce maillon fort de la méritocratie à l’Américaine, aujourd’hui bridé par l’impossibilité pour nombre d’Américains, de financer l’éducation, donc l’avenir, de leurs enfants.

ObamaOn comprend dès lors l’extraordinaire vague d’espoir qu’a suscitée l’élection de Barack Obama, dans un contexte de déprime conjugué à l’étiolement de l’image et de l’autorité morale, diplomatique et militaire de la banière étoilée.

Mais le défi d’Obama est immense. Il ne s’agit pas d’une relance keynésienne classique – de sorte que toutes les mesures contracycliques, certes indispensables à court terme, seront fondamentalement inefficientes -, mais bien de refabriquer totalement une nouvelle économie de croissance, solide et durable, sur de nouvelles priorités industrielles. Le plan de relance attache ainsi une importance particulière à une rationalisation de la politique énergétique des Etats-Unis, tournée vers les énergies renouvelables. Mais cela suppose de lutter contre la désindustrialisation actuelle et de se doter d’infrastructures dignes de nom.

Et c’est bien là que le bas blesse : comment financer l’effort de redressement, alourdi par les dépenses de transfert destinées à soutenir les chômeurs, dans un renouveau du welfare state américain ? A l’évidence, il faudrait augmenter l’épargne intérieure pour réduire les déficits extérieurs et financer ces investissements. Mais ce serait s’engager dans une récession dont les Etats-Unis ne veulent pas.

Alors, Barack Obama  « substitue la désépargne publique à la désépargne privée » : ce ne sont plus les ménages qui empruntent, mais le Trésor américain qui vend ses Bons aux banques centrales étrangères, accroissant le déséquilibre extérieur.

Dans ce cadre, Barack Obama, qui, faute d’épargne intérieure, a cruellement besoin de l’épargne du reste du monde pour son projet, bénéficie du « privilège exorbitant » que constitue le statut du dollar, monnaie commerciale de référence et monnaie de réserve. dollarsDe fait, les Etats-Unis peuvent emprunter dans leur propre devise, à faibles taux d’intérêts, et bénéficient de la démarche coopérative des Banques Centrales étrangères, qui ont tout intérêt à stimuler la demande américaine pour assurer des débouchés et des emplois à leur économie, et à accumuler des réserves en dollars, pour soutenir le cours du billet vert, et ainsi leur propre compétitivité.

C’est en particulier le cas de la Chine, condamnée, pour des raisons purement macroéconomiques, à financer le déficit extérieur américain, quels qu’en soient la taille et les intérêts, pour stopper l’appréciation du yuan renminbi. Face à la tentation du protectionnisme, inefficace du fait de la trop faible substituabilité des biens importés, qui conduirait au rationnement et à la baisse du pouvoir d’achat, un dollar faible semble donc la meilleure arme des Américains : le Secrétaire au Trésor Tim Geithner s’est d’ailleurs agacé de la sous-évaluation du yuan renminbi (RMB).

C’est toutefois compter en toutes choses sur la bonne volonté chinoise… Pour stimuler sa propre croissance, la Chine n’a certes d’autre choix que de soutenir le dollar. Mais si Pékin, premier créditeur des Etats-Unis, en venait à changer sa politique de change dans une guerre des monnaies destinée à renforcer le statut du yuan renminbi, qu’adviendrait-il ? La Chine sait disposer d’un pouvoir de rétorsion qui s’avérerait gravissime pour l’économie et la dette américaines, et la récente décision sino-brésilienne de coter les échanges commerciaux entre Brasilia et l’Empire du Milieu dans leur monnaie respective n’est pas innocente : le temps du règne incontesté du dollar n’est plus, et ce pourrait être à l’avenir source de frictions avec les Etats-Unis.

D’ailleurs, ce nouveau rapport de force s’inscrit dans un contexte plus large : l’effondrement économique rebat les cartes du capitalisme mondial et change la donne géostratégique. Profitant de la décrédibilisation de Bush et de ses réserves de cash, la Chine a pris de nombreuses participations dans des compagnies pétrolières en difficulté, et a pu obtenir, en Afrique et en Asie, en l’échange d’infrastructures et de main d’œuvre, de fortes garanties d’approvisionnement énergétique. Cette bataille sans merci sur le front des ressources rares est la preuve des ambitions chinoises : tandis que la nouvelle Administration Obama entend réinvestir le champ du leadership mondial, la Chine veut préciser son rôle géopolitique.

drapeau-chineVa-t-on donc vers un monde « postaméricain » ? L’affrontement entre Washington et Pékin est-il inéluctable ? F. Zakaria se veut mesuré en prédisant  un Post American World, où « la Chine veut certes avoir du pouvoir, un statut et être respectée, mais en grandissant à l’intérieur du système, pas en le déstabilisant. Aussi longtemps qu’elle pensera que cela est possible, elle sera incitée à devenir un des acteurs du système« .

Alors, est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La conclusion se veut plutôt optimiste en soulignant l’option coopérative adoptée par la Chine et le reste du monde, comme la résilience du peuple américain, son pragmatisme, sa capacité à innover pour exhiber un nouveau modèle de croissance, rentable et durable. Certes, mais en attendant, pour financer cette hypothétique « nouvelle nouvelle économie », le déficit extérieur se creuse, et la dette risque de diverger sans politique monétaire et budgétaire restrictive : des inquiétudes sur la solvabilité de Washington se font discrètement sentir. S’il ne s’agit certes plus de soutenir la consommation des ménages, mais de rebâtir une nouvelle économie productive, le monde n’en continue pas moins de financer le niveau de vie américain, car « le retour à la compétitivité des Etats-Unis est un préalable à la consolidation de l’économie mondiale« .

Il n’empêche, comme le souligne l’analyse de P.-A. Delhommais du Monde de ce lundi, qu’on cherche à sortir d’une crise née d’un endettement excessif par un accroissement du déficit extérieur et de la dette. Dans cette fuite en avant, où l’on soigne le mal par le mal, où l’on s’acharne à baisser les taux directeurs, ne crée-t-on pas les conditions idéales pour l’émergence de nouvelles bulles spéculatives ? Patrick Artus ne peut que déplorer cette démarche née du trop faible taux d’épargne des Américains. Comme il aura sans doute déploré les décisions du sommet du G20 à Londres, postérieures à son livre, qui décuplent encore les dettes, employant « pour résoudre la crise, les mêmes armes que celles qui l’ont créée » (J. Attali), dans une tentative désespérée de sauvetage et de bricolage d’un système qui, à la lecture d’Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ?, semble bel et bien mort.

LC.