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Carnets américains – Innovation (4/6)

L’argent… Clef incontournable pour décrypter le système californien. Trois jeunes avec une idée, c’est bien. Trois jeunes avec une idée et 10 millions de dollars, c’est mieux…

Ainsi se résume ce qui se joue dans les rues de la Valley : si tant d’individus se consacrent pleinement à la construction de projets, c’est parce qu’ils ont la garantie de pouvoir rapidement lever les fonds nécessaires à la concrétisation de leur idée, fût-elle insensée. Car la région foisonne de ces investisseurs peu regardants à la dépense pour soutenir une initiative : les si courtisés « capitaux risqueurs » (VC, venture capitalists). Peu importe que l’un des projets subventionnés échoue : pour eux, ce n’est qu’une ligne dans un fichier Excel qui en compte vingt, et il suffit que deux ou trois pépites rencontrent le succès pour assurer la rentabilité de l’ensemble du portefeuille…

Cela pose pour moi une question fondamentale, quant au rapport de causalité entre ces observations : la volonté d’entreprendre et la tolérance à l’échec procèdent-elles de cet accès si facile au capital ou, au contraire, les capitaux-risqueurs ont-ils été attirés par une mentalité et un bouillonnement d’idées compatibles avec leur business model ?… La poule et l’œuf, en quelque sorte… Et la réponse se situe sans doute entre les deux.

Quoi qu’il en soit, la conjonction d’un état d’esprit favorable aux projets innovants, d’un climat méditerranéen, et de centres universitaires d’excellence contribuent à attirer vers la Silicon Valley de nombreuses forces créatives et audacieuses – entrepreneuriales, managériales et techniques. Elles créent cet écosystème unique, qui procure un avantage compétitif significatif, en accélérant la diffusion de la connaissance et des savoir-faire, grâce aux réseaux et à l’émulation. Mais la dynamique de l’ensemble est entretenue, sinon impulsée, par les VC et leurs liquidités…

Toutefois, il convient de noter qu’un accès au capital si débridé n’est pas sans revers : à force d’argent si facile et rapide, on perd rapidement tout repère. L’emballement de l’industrie de l’Internet, qui mena à l’explosion de la bulle «.com » (2001), en est un exemple parlant : il conduisit à la faillite d’innombrables start-ups et à une contraction significative des volumes investis par les VC.

Même si ce repli reste aujourd’hui prégnant, la leçon a-t-elle bien été retenue ? On peut en douter au vu des valorisations parfois délirantes dans les « réseaux sociaux virtuels » : Facebook est ainsi valorisé à $50M (pour un chiffre d’affaires d’environ $2M, « seulement », en 2010) ou Twitter à $8M ($100m de chiffre d’affaires en 2010).

Les standards inflationnistes de la Valley ont la dent dure et semblent oublier que le rachat de YouTube par Google, en 2006, pour 1,65 milliard de dollars (soit également 100 fois son chiffre d’affaires annuel) s’est soldé jusqu’alors par un échec économique (près de $500m de pertes en 2009), au point que le moteur de recherche garde désormais jalousement secrets les chiffres relatifs au site de partage de vidéos…

Après toutes ces observations, une question vient naturellement : Qu’en est-il ailleurs ? Rêve exclusivement californien ou mythe américain ?

JA.

Carnets américains – Innovation (2/6)

Quels sont donc les attributs qui permettent à la Silicon Valley de s’affirmer comme le moteur de toutes les grandes vagues d’innovation : les nouvelles technologies d’information et de communication hier, les technologies propres aujourd’hui ?

Ma première observation concerne l’état d’esprit : la Californie se caractérise par un management horizontal et une grande liberté vis-à-vis des codes.

Ainsi, il m’a fallu de longues semaines avant de comprendre l’organisation interne d’IDEO, tant la hiérarchie y est inexistante : on peut diriger une mission dans le textile et la mode, tout en étant simple contributeur dans un projet agro-alimentaire.

Le titre (quand il figure effectivement sur la carte de visite) est tout à fait secondaire : le travail doit être accompli, peu importe le reste. Il ne faut donc pas être surpris de voir les fondateurs historiques de la compagnie, quinquagénaires auréolés de reconnaissances, travailler assis à un simple bureau au milieu de l’open space

Les rues de Palo Alto bruissent d’anecdotes sur Mark Zuckerberg faisant la queue en short et en tongs à la cantine de Facebook. Un jour de pluie à Palo Alto, j’ai vu – stupéfait – notre CEO Tim Brown, se précipiter pour me tenir la porte…

Au fil de ces histoires sur « Zuck’ » et « Tim », je ne peux m’empêcher de songer à certains de nos CEO francais, personnages  brillants mais souvent inaccessibles… N’en déplaise à Einstein, Dieu joue peut-être aux dés ; mais assurément, il ne porte ni short ni tongs…

Mais ne nous y trompons pas : s’affranchir des contraintes de toute sorte participe en réalité d’une stratégie globale visant à stimuler la créativité. L’innovation ne se décrète pas : il s’agit donc de faire tomber toutes les barrières à l’émergence de bonnes idées. Organiser la sérendipité, en somme.

Si la cravate est évidemment proscrite, ce sont en fait toutes les contingences matérielles qui sont prises en charge par les entreprises afin que les employés optimisent leur temps et se consacrent pleinement à la réflexion, l’échange et la génération d’idées : Yahoo! et Google ont mis en place pour leurs salariés des navettes domicile/travail gratuites (naturellement équipées de la connexion Wifi) ; IDEO offre le petit-déjeuner ; Facebook « blanchit » ses employés…

JA.

Carnets américains – Innovation (1/6)

Le soleil californien brille sur la Highway 101. Des bolides à la conduite erratique zigzaguent dangereusement sur les six voies descendant vers le Sud de la Baie de San Francisco : ils sont immatriculés « Excel 2.0 », « LoveJava » ou « Surfnow ». Bientôt, nous sommes sur University Avenue. A quelques blocs de là, se dresse le gigantesque campus de l’Université de Stanford, jouxtant le siège de Hewlett Packard ou de Facebook, sur California Avenue. Un virage à gauche et voici le siège d’IDEO. Cette société de conseil en innovation, très cotée dans la Silicon Valley, défend un concept original : améliorer la culture d’innovation en se focalisant sur l’individu. Avançons un peu et nous arrivons au mythique Cupa Café, point de rencontre incontournable entre des jeunes rêvant de concrétiser leurs idées et les « capitaux risqueurs » qui les financent : derrière les vitres, on peut observer les gesticulations passionnées de ces entrepreneurs qui, Macbook Pro à l’appui, s’efforcent de convaincre les bailleurs de fonds.

Bienvenue à Palo Alto, CA.

Barack Obama y a fait une apparition remarquée en février, pour y rencontrer un cercle très fermé d’entrepreneurs privilégiés. Steve Jobs, le charismatique patron d’Apple, y vit : on le croise parfois, en jeans et baskets, gobelet en plastique à la main, dans un café. Citoyen lambda.

Alors qu’IDEO célèbre le départ d’un des siens pour la marque à la pomme dans un restaurant bon marché, on avise la frêle silhouette de l’homme à la santé délicate, attablé seul, dans un coin de la salle. Un directeur se lève pour l’inviter à nous rejoindre :

« Steve, cette petite fête est en l’honneur d’un des nôtres, qui nous quitte pour Apple…

–                Apple ? J’ai entendu parler d’eux…

–                C’est un Interaction Designer.

–                Il est bon ? »

Dialogue surréaliste pour un lieu bel et bien extraordinaire, tant par l’état d’esprit et le bouillonnement d’idées, que par l’écosystème foisonnant d’entreprises innovantes, de matière grise et de liquidités.

Quels sont les ingrédients qui fondent le succès de ce modèle ? Quelles en sont les limites ? Dans quelle mesure sont-ils répandus aux Etats-Unis ?

Mon propos n’est pas ici de résoudre en quelques pages le complexe débat sur l’innovation. Il s’agit plutôt de partager quelques éléments de réflexion, fruits des observations auxquelles je me suis livré depuis mon arrivée sur le sol américain.

JA.