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JFK : autopsie d’un crime d’Etat

jfk22 Novembre 1963. Le 35ème président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, est assassiné dans les rues de Dallas. Quelques heures plus tard, Lee Harvey Oswald, son tueur présumé, est arrêté. Après deux jours d’interrogatoire sans aveux, alors que la police s’apprête à le transférer, il est abattu à son tour par l’obscur patron d’une boîte de nuit, Jack Ruby, qui réduit ainsi au silence ce témoin clef du meurtre.

Le monde entier est sous le choc. Les images de John John Kennedy saluant le passage de son défunt père, lors des funérailles, font le tour de la planète. john john salue son pèrePour calmer les esprits et dissiper les premières rumeurs, impliquant Castro ou Khrouchtchev, et qui risquent de précipiter une nouvelle fois, quelques mois après la crise de la baie des Cochons, l’humanité au bord du précipice nucléaire, le nouveau président Lyndon B. Johnson crée une commission d’enquête menée par le juge Earl Warren et censée faire la lumière sur cette affaire. Un an plus tard, elle livre ses conclusions : Lee Harvey Oswald, tueur désaxé et solitaire, est l’unique assassin de JFK.Warren remet son rapport au Pdt Johnson

Quarante-cinq ans après les faits, pourtant, le crime passionne toujours : tandis que l’on s’intéresse désormais à la sécurité du président Obama, à l’origine d’un enthousiasme qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du jeune sénateur Kennedy, lors de son élection en 1960, ce qu’il est désormais convenu de qualifier de « crime du siècle », défraie encore la chronique. L’assassinat de JFK sur Dealey Plaza a marqué la naissance d’un mythe.

Si l’excellent film d’Oliver Stone, JFK, qui retrace l’enquête du procureur Garrison de la Nouvelle-Orléans, a déjà montré certaines des aberrations du rapport Warren, le livre de William Reymond, JFK : autopsie d’un crime d’état, dont je viens d’achever la lecture, constitue une démonstration remarquable. Revisitant les événements à la lumière de nouveaux documents récemment déclassés, il dissèque les conclusions Warren et en démontre, preuves à l’appui, les erreurs et les trucages. Nous voilà ainsi entraînés dans une aventure rocambolesque, au cœur de la guerre froide, où se croisent les services américains, avec en particulier le FBI du légendaire J. Edgar Hoover, directeur du Bureau entre 1924 et 1972, le KGB, les services français et leur guerre contre l’OAS, le tout sur fond de guerre du Vietnam, de tensions raciales et anticastristes, et de pressions militaro-industrielles.

Autopsie d'un crime d'EtatRécit exaltant et convaincant, l’ouvrage démontre que, ce 22 novembre, JFK a été victime d’un impitoyable complot et que l’enquête officielle, émaillée de crimes mystérieux et de disparitions inexpliquées, n’a été qu’une gigantesque manipulation destinée à camoufler la vérité pour mieux défendre le scénario officiel du tireur solitaire, qui naît curieusement dans les premières heures qui suivent le crime – comme s’il était prédéterminé.Dealey Plaza

Attardons-nous quelques instants sur cette thèse, défendue jusqu’au ridicule, par la commission Warren. Selon elle, Lee Harvey Oswald aurait tiré trois coups de feu par derrière, depuis la fenêtre du cinquième étage du Texas School Book Depository.nid-du-tireur1 En quelques minutes, il aurait ainsi déplacé, pour se dissimuler, plusieurs tonnes de cartons sans y laisser d’empreintes, fait feu sur le convoi présidentiel en un temps record, avec une arme détériorée, lui, le mauvais tireur, laissant au sol trois douilles parfaitement alignées, caché son arme, avant de descendre tranquillement, pas essoufflé le moins du monde, retirer une boisson, pour finalement croiser un agent de la police de Dallas (DPD). Il rentre ensuite chez lui, tue l’agent de police Tippit avec des balles qui ne proviennent pas de son revolver (!), a le malheur d’oublier sur place son portefeuille, et va au cinéma, où il sera interpelé. Cette absurde théorie du tireur unique venant de derrière satisfait en fait les commanditaires : elle permet de rapidement jeter un coupable en pâture à l’opinion publique, et évite l’évocation d’une conspiration, qui aurait permis de remonter aux véritables coupables.

Mais elle oblige la Commission à omettre de nombreux éléments, comme les témoins attestant de tirs de face provenant de la palissade, sur la droite du convoi, lieu où est remarquée la présence de policiers et d’agents du Secret Service – chargé de la protection présidentielle – ce qui n’est pas prévu par le dispositif de sécurité annoncé. Pis encore, elle oblige à truquer le fameux film d’Abraham Zapruder, pièce essentielle qui vient perturber les coupables, en montrant, comme le rapportent encore de nombreux témoins, la tête du président exploser à la suite d’un impact de face. Enfin, et c’est là la plus incroyable des révélations du livre : elle oblige à substituer le corps de Kennedy à bord d’Air Force One. Alors que le cadavre du président est ramené à Washington, pour être autopsié à l’hôpital militaire de Bethesda, le livre prouve que le corps est subtilisé pour être livré à une pré-autopsie ultrasecrète, de façon à dissimuler les preuves d’un tir de face (en particulier, la partie manquante du crâne du président, observation faite immédiatement après le crime par les médecins de l’hôpital de Dallas, mais plus à Bethesda, où il est seulement relevé qu’entre temps, on a mystérieusement procédé à une manipulation chirurgicale en haut du crâne…). autopsieEnsuite, viendra l’épisode rocambolesque de la disparition du cerveau du président, qui vise encore à faire disparaître toute trace d’un tir de face, ainsi que la fantastique invention de la balle « magique », dont la trajectoire relève de l’exploit balistique.

Pour rendre crédible l’hypothèse d’un seul tireur, il faut en effet qu’une seule balle soit responsable successivement de six blessures distinctes : pénétrant au-dessus de l’omoplate droite de Kennedy, elle ressort au niveau de sa gorge, reste deux secondes en suspension, oblique brutalement à droite, entre sous l’aisselle du sénateur Connally, fracture sa cinquième côte, ressort au niveau de sa poitrine, brise son poignet droit, tourne à gauche pour enfin se planter dans sa cuisse, avant d’être miraculeusement retrouvée intacte sur un brancard de l’hôpital de Dallas…Tirs selon la Commission Warren

Convaincant lorsqu’il démonte de la sorte le rapport Warren, W. Reymond s’intéresse ensuite aux véritables responsables de l’assassinat : là, les preuves se font plus difficiles à avancer et l’on tombe parfois dans la spéculation, mais l’ensemble reste cohérent et vraisemblable. Le livre met ainsi en lumière des complicités manifestes au sein du FBI, de la CIA, de la police de Dallas et du Secret Service. Ce dernier est pleinement impliqué : le choix de l’itinéraire, contraire aux règlements, avec un virage en épingle obligeant la limousine présidentielle à ralentir dans la ligne de feu, l’attitude du chauffeur, qui décèlere en pleine fusillade, contrairement à la procédure, livrant définitivement la tête de Kennedy aux tireurs, ainsi que la réaction tardive des gardes du président, qui auraient normalement dû accourir pour protéger JFK de leur corps, sont autant de preuves de la complicité du Service.JFK touché à la gorge

La police de Dallas est elle aussi associée au meurtre : ainsi, l’agent Roscoe White semble visible sur une photographie de Dealey Plaza, en train de faire feu depuis la palissade. Avant sa mort difficilement expliquée en 1971, il s’attribuera d’ailleurs le crime. Le DPD livre aussi un peu trop facilement Oswald à son assassin : comment expliquer que le tenancier d’une boîte de nuit, qui n’a officiellement rien à voir avec le crime, se trouve dans ses sous-sols alors que l’on transfère, soi-disant sous haute protection, le meurtrier présumé du président ?  J. Ruby tue OswaldComment expliquer, également, que l’on montre des photos compromettantes au suspect avant même leur découverte officielle dans son garage ? Des photos truquées qui témoignent que Lee Harvey Oswald a été victime d’un piège, et qu’on l’a réduit au silence pour ne pas qu’il le démontre : on voit ainsi apparaître, dans les mois qui précèdent, un faux Oswald qui se fait ostensiblement remarquer par ses menaces envers Kennedy.

oswaldMais le célèbre « Je ne suis qu’un pigeon » de Lee Harvey Oswald ne le disculpe pas pour autant : probable agent du FBI et de la CIA, envoyé comme taupe au sein du KGB, Oswald est bel et bien impliqué dans le crime. En effet, dans les semaines qui précèdent le meurtre, il rencontre les personnages clefs de l’affaire, que l’on retrouve dans la démonstration de Garrison : David Ferrie, Clay Shaw, Guy Banister, anciens du FBI ou de la CIA, ainsi que les anticastristes impliqués, tous unis par leur haine viscérale du communisme et, partant, de Kennedy, qu’ils accusent d’être trop laxiste envers Castro (JFK, manipulé par la CIA au moment de la baie des Cochons, veut faire fermer les camps d’entraînement anticastristes, s’attirant par là-même de solides inimitiés au sein de l’agence), et trop conciliant avec les Soviétiques. Bénéficiant de complicités au sein de leur agence, tous ont donc pu monter le crime et faire disparaître, au moment opportun, les documents les plus compromettants.

L’erreur de Garrison a été de penser, sur ces bases, que l’implication de membres du FBI et de la CIA dans le meurtre en faisait l’opération d’agences gouvernementales, alors qu’il n’est en réalité le fait que d’agents en rupture d’autorité. On comprend ici cependant le vent de panique qui s’empare du FBI et de la CIA après le meurtre : rapidement, on y comprend ce qui s’est réellement passé et l’on craint d’être associé, par l’intermédiaire de ces agents, au crime. La thèse du tireur solitaire est alors soutenue, et le dossier 201 de l’agent Oswald détruit, pour qu’aucun lien ne puisse jamais être établi… Le piège, préparé de longue date, peut alors se refermer sur Oswald, bouc émissaire choisi d’avance. Il est aujourd’hui d’autant plus difficile de déterminer ceux qui, au sein de ces agences, ont été directement impliqués, ceux qui savaient et ont cautionné, et ceux qui ont dissimulé les faits a posteriori. La position de J. Edgar Hoover reste à cet égard particulièrement ambiguë.

De façon surprenante, l’ouvrage révèle également une intervention des services français. Cette French Connection impliquerait en particulier un des tireurs, ancien de l’OAS, qui fera partie du seul commando arrêté derrière la palissade par le DPD et mystérieusement relâché dans les heures qui suivront. En fait, de nombreux anciens de l’OAS, se vendent comme mercenaires depuis l’indépendance de l’Algérie, et on en retrouve dans les camps d’entraînement anticastristes. Parallèlement, ils souhaitent encore assassiner De Gaulle : les services français sont donc en guerre contre ces anciens de l’OAS, en particulier en cette fin 1963, alors que le général doit visiter Mexico, où des menaces pèsent contre lui. Le contre-espionnage français a donc vent de l’opération contre Kennedy : donne-t-il suite à cette information ? S’il la transmet, il semble qu’elle ne soit pas suffisamment prise au sérieux, ou alors, que les complicités au sein des agences gouvernementales américaines aient permis de ne pas la relayer. Toujours est-il que les services français en profitent pour lancer une formidable campagne d’intoxication visant à associer l’OAS au crime et ainsi à éviter que la CIA ne la subventionne.

A ces complicités, il faut ajouter une implication de l’armée – comme dans tout coup d’Etat – pour rendre compte de la falsification de l’autopsie, et même, du président Lyndon Johnson ! On sait que le vice-président Johnson, texan, s’entendait mal avec JFK. Son attitude, ce 22 novembre, est particulièrement suspecte et sans son intervention, la subtilisation du corps à bord d’Air Force One n’aurait pas été possible. N’avait-il pas dit, la veille, « Après demain, ces maudits Kennedy ne me gêneront plus…  » ?Lyndon Johnson prête serment à bord d'Air Force One quelques heures après le crime. A ses côtés, Jackie Kennedy, avec sa robe encore tachée de sang. Dans une pièce de l'avion, le cercueil où repose JFK, laissé seul pour l'occasion...

Impliqué, il n’est sans doute pas l’instigateur du crime : le fameux complexe « militaro-industriel », soucieux de mettre fin aux velléités de Kennedy de retirer les troupes US du Vietnam – velléités abrogées  par le président Johnson – associé aux milliardaires texans du pétrole, victimes du durcissement fiscal de JFK, annulé par son successeur, avaient les moyens et le mobile pour commanditer le crime. Monté par des agents en rupture d’autorité, tous animés par leur anticommunisme extrémiste, et réalisé avec l’aide de mercenaires, que l’on retrouve pour certains, étrangement, à Los Angeles en 1968, au moment de l’assassinat de Robert Kennedy, le complot ne laissait aucune chance au 35ème président des Etats-Unis.

Depuis 1963, les autorités américaines se sont toujours réfusées à reconnaître la vérité : sans doute parce qu’une démocratie ne résisterait pas à cette éclatante révélation, mettant en cause l’intégralité de son système, jusqu’à l’échelon suprême. L’ouvrage de William Reymond nous emmène, par-delà le crime, dans le monde et l’Amérique des années 1960, où la menace nucléaire est prégnante et dépasse largement le seul cadre dissuasif, où la lutte contre Castro est à son paroxysme, et où les agences se livrent à bien des coups « tordus » : il nous fait revivre une aventure extraordinaire, sur fond de contre-espionnage et de manipulations. En le refermant, on est partagé entre la satisfaction d’avoir avancé sur le chemin de la vérité, et le malaise de voir ainsi mis à jour cette gigantesque manipulation opérée depuis les sommets de l’Etat, et cet impitoyable complot impliquant de hauts dignitaires du pays le plus puissant du monde.

On ne saura de toute évidence jamais ce qui s’est réellement passé sur Dealey Plaza ce 22 novembre 1963, et l’assassinat de JFK restera longtemps un des mystères les plus controversés du XXème siècle. Mais avec Autopsie d’un crime d’Etat, on s’approche un peu plus de cette vérité que les conspirateurs ont voulu enterrer à jamais : comme le disait John Kennedy à Berlin en juin 1963, «  la vérité ne meurt jamais« .  Quarante-cinq ans après, ses propos sonnent étrangement justes…

LC.

Le film de Zapruder :

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