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Prince Ali

Ali Bongo investi Président de la République du Gabon, le 16 octobre 2009C’est fait. Après son élection controversée, le 30 août dernier, Ali Bongo Odimba a  été « sacré », vendredi 16 octobre, Président de la République du Gabon. Il prend ainsi la tête de ce petit Etat pétrolier d’Afrique centrale, à la suite de son père décédé au printemps dernier : Omar Bongo, sans doute le plus ancien et le plus trouble allié de la France en Afrique.

Continuité de la Françafrique, ses relations compromettantes, ses jeux de réseaux,  cette interdépendance occulte des politiques franco-africaines ? Le fils du « mollah Omar » a beau s’en récrier, plaidant pour « la rupture » et la « moralisation de la vie politique gabonaise », on est en droit d’en douter : ne sera-t-il pas tenté de reprendre cette coutume paternelle, qui consistait à éliminer les rivaux par la corruption, au point de philosopher : « L’opposition n’est pas chose permanente »? Après la volonté de rénovation des relations avec les anciennes colonies affichée par le candidat Nicolas Sarkozy, l’inflexion de la politique africaine de la France, marquée par le départ du rénovateur Bruno Joubert de la cellule Afrique de l’Elysée, marque bien un retour aux vieilles habitudes qui ont émaillé la Vème République.

FrançafriqueCes liens incestueux, cette ambiguïté qui fonde les relations entre la France et l’Afrique autour des intérêts stratégiques et économiques de l’Hexagone au détriment de la société africaine, Pierre Péan en brosse un tableau édifiant dans son ouvrage, Affaires Africaines. J’ai déjà pris, dans ces pages, mes distances avec ce journaliste controversé aux thèses parfois tendancieuses, et il convient donc d’analyser sa théorie avec circonspection. Force est de reconnaître, néanmoins, qu’elle fait écho à nombre de propos rapportés ailleurs…

Pris dans un tourbillon de barbouzes, de mercenaires et de sociétés écrans, on y découvre un Gabon où se constitue, au fil des ans, sous la houlette de Jacques Foccart, secrétaire d’Etat aux affaires africaines et malgaches du Général de Gaulle, un Clan prêt à tout pour préserver ses intérêts économiques et stratégiques. C’est ainsi que la rencontre à Libreville d’acteurs hors du commun, sur fond d’enjeux pétroliers, exacerbera dans ce petit pays d’Afrique, l’interpénétration des influences et la fluctuation des pôles de pouvoir. Toujours mu par les mêmes moteurs, la politique, l’argent et l’ambition, ce cocktail explosif liera indissociablement le destin du Gabon à notre Vème République.

Tout commence, donc, par cette volonté des hauts dirigeants français de garder l’Afrique francophone dans leur « domaine réservé ». Ainsi, ne craignant pas l’ingérence, le France intervient militairement en 1964 pour remettre au pouvoir le vieux Léon M’Ba, premier Président du Gabon, renversé quelques heures plus tôt par un coup d’Etat. Le sachant malade, Foccart lui cherche ensuite un successeur qui continue à préserver les intérêts de la France : son dévolu se porte sur Albert-Bernard Bongo, ancien employé des Postes et agent des services français, qui vient à Paris pour être littéralement « testé » par le Général, avant d’être élu Vice-Président en 1967, dans des conditions rocambolesques qui voient le Président M’Ba, agonisant à Paris, prêter serment à l’ambassade du Gabon.

Jacques Foccart et Omar BongoLorsqu’il accède à la magistrature suprême, à la mort de M’Ba en novembre 1967, celui qui deviendra Omar Bongo à sa conversion à l’islam a 32 ans et n’est que la « marionnette de la France ». Il ne doit sa place qu’à la « galaxie Foccart », ces réseaux d’intérêts français savamment organisés autour de lui, où l’on croise des membres des services (le SDECE, ancêtre de la DGSE), du Service d’Action Civile (SAC), des anciens de l’OAS, des Bérets Verts, et les pétroliers d’Elf. Le colonel Maurice Robert, ancien du SDECE, passé à Elf-Gabon avant de devenir ambassadeur de France à Libreville incarne ce mélange des genres.

Ce « Clan des Gabonais » constitue une véritable toile d’araignée aux ramifications tellement puissantes que, lorsque Foccart quitte l’Elysée avec l’arrivée au pouvoir de Valery Giscard d’Estaing, il survit parfaitement et parvient à poursuivre ses « coups » en marge des circuits officiels dont il s’affranchit. Les membres du Clan sont tous liés par un intérêt commun : la sauvegarde du régime. D’un côté, Bongo tient sa légitimité et sa sécurité du Clan : les militaires français et la Garde Présidentielle, truffée de coopérants hexagonaux, sont la clef de voûte et les seuls garants de son pouvoir. De l’autre, les réseaux Foccart sont sûrs de trouver en la personne du jeune président un allié fidèle qui fermera les yeux sur leurs malversations et leur diplomatie parallèle, pratiquées au nom d’une « certaine conception des intérêts de la France », qu’il défendra à coup sûr.

On n’est donc pas trop regardant sur les « services » que l’on rend au jeune maître de Libreville. Des mercenaires, à l’instar du truculent Bob Denard, sont chargés du « sale boulot » : on leur attribue nombre de coups tordus, depuis la tentative de coup d’Etat au Bénin voisin, jusqu’à l’assassinat d’opposants politiques ou d’un amant de la Première Dame…

Le colonel Bob Denard, mercenaire en Afrique (ici aux Comores en 1995)Le Président Bongo s’en accommode d’autant mieux qu’il y trouve son compte. Disposant de la clef des richesses gabonaises, il peut rapidement mettre en place un système, aux rouages huilés par la manne pétrolière, qui lui permet d’accaparer l’essentiel des ressources nationales. En offrant à Elf des marges substantielles, il crée des liens indissolubles entre le Gabon et le pétrolier français qui en devient, via la Provision pour Investissement Diversifié (PID), le principal promoteur industriel, en alimentant près de 60% du budget national. Ces poches de l’Etat, qui auraient une certaine tendance à se confondre avec celles de son Président, sans doute déjà remplies par d’avantageuses rétro-commissions… Dans son livre, Blanc comme nègre, Bongo récuse ce terme et lui préfère celui de « rémunérations » accordées par Elf-Gabon au titre de services rendus.

On le voit, les parrains français de ce Gabon indépendant ont réussi à le débarrasser des oripeaux de la démocratie et de l’éthique. Forts de leur emprise sur le Président Bongo, ils y ont mis en place un système pour défendre leurs intérêts économiques, stratégiques, militaires et énergétiques, qu’ils confondent volontiers avec ceux de la France et qu’appuient leurs puissants relais à Paris.

Pourtant, très vite, la marge de manœuvre de Bongo va s’accroître : il va prendre son autonomie pour devenir, à son tour, le véritable parrain du Clan… D’abord, force est de reconnaître qu’Omar Bongo a très vite su faire ses preuves sur le plan intérieur et s’imposer, aux yeux de la France comme du reste du monde, comme un facteur incontournable de stabilité et d’unité du Gabon. Fin connaisseur des tensions latentes dans le pays, en particulier ethniques, il sait composer avec celles-ci pour les inhiber et réduit l’opposition à force de corruption. En somme, en maintenant un système politique unipartite jusqu’en 1990, Bongo entend prévenir les dangers du multipartisme qui, dans le contexte de jeunes nations africaines encore à bâtir, constitue « un élement de désordre et de stagnation » et « cristallise les divisions » en favorisant notamment les replis ethniques. Ce faisant, il faut mettre à son crédit le climat globalement pacifique de ses 41 ans de règne, qui accroîtra sa crédibilité au plan international.

Ensuite et surtout, pour s’affranchir de la tutelle du Clan et en prendre à son tour la tête, Bongo dispose d’un atout de poids. De fait, à force d’observer les pratiques des réseaux Foccart, de subventionner les campagnes des différents partis politiques français, Bongo connaît bien des secrets. Comme ses matières premières, son silence et sa complicité ont un prix.

A ce stade, les jeux d’influence cessent d’être à sens unique. Fin connaisseur des chausse-trapes et des coups fourrés de la vie politique hexagonale, Bongo en devient un des acteurs incontournable et courtisé. Il aurait ainsi joué un rôle non négligeable dans l’affrontement entre Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing. Jusqu’alors, la politique de Libreville se décidait en France. Désormais, le Président gabonais pèsera également sur les décisions de Paris, bénéficiant  en ce sens aussi bien du noyautage de l’appareil d’Etat français par le Clan que de ses réseaux maçonniques. C’est lui, par exemple, qui impose au Président Giscard d’Estaing la nomination de l’ambassadeur de France au Gabon, Maurice Robert, en 1979. On en vient à dire que la politique africaine de la France se dessine exclusivement entre la rue Nélaton, siège d’Elf, et Libreville…

Omar BOngo et François MitterrandAu final, ce sont donc de complexes canaux de renseignements et de diplomatie parallèles qui sont à l’œuvre et l’intrication des affaires gabonaises et de la politique française qui s’affirme. En dépit des volontés de vent nouveau, la realpolitik s’impose à Paris : la défense des intérêts de la France laisse les grands principes sur le bas-côté de la route. François Mitterrand lui-même devra abandonner ses a priori initiaux sur un Gabon, « repaire de barbouzes » infréquentable, car précisément, sur cette route tortueuse, note encore Omar Bongo avec componction, « l’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur, la France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. »

Aujourd’hui, Jacques Foccart n’est plus, mais ses réseaux subsistent sous des formes diverses, et son héritier, l’ineffable avocat franco-libanais Robert Bourgi, a pris le relais. Fin connaisseur de l’Afrique et de ses dirigeants, il apparaît comme l’éminence grise, l’intermédiaire officieux de l’Elysée sur le continent noir. Quand les circuits officiels martelaient à l’envi, avant l’élection présidentielle du 30 août, qu’ « au Gabon, la France n’a pas de candidat », Bourgi prenait position – à titre personnel ! – en faveur d’Ali Bongo, « le meilleur défenseur des intérêts français dans tous les domaines ».

La preuve que la Françafrique, avec son cortège de réseaux d’intérêts et de canaux diplomatiques souterrains, a encore de belles heures devant elle…

LC.

Ecouter Robert Bourgi sur l’élection présidentielle gabonaise et la Françafrique

La corruption en Françafrique, par Pierre-Jean Gire

Omar BongoLa disparition du Président gabonais Omar Bongo, le 8 juin dernier, marque bien plus que la fin d’un règne sans partage de plus de 41 ans.

Placé à la tête du Gabon avec la bénédiction de Jacques Foccart, le très discret « Monsieur Afrique » du général de Gaulle, le dinosaure Omar Bongo résumait à lui seul un système, avec son cortège d’intérêts croisés, de liens occultes et d’affaires troubles.

La Françafrique : une saga africaine intimement liée à la France. De de Gaulle à Chirac, « le plus vieil ami africain de la France » avait su se rendre incontournable : il en savait trop pour être mis au rencart. Même le Président Sarkozy, pourtant résolu à changer les relations avec l’Afrique, se fendit d’un coup de fil au vieux crocodile, le jour même de son élection, pour le remercier de ses « bons conseils », avant de clore sa première tournée officielle à Libreville. Ménager l’influence jamais démentie du Président gabonais, et céder à sa colère en expédiant aux Anciens Combattants le trop abrupt Secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, hostile à la Françafrique…

Aujourd’hui, cependant, après l’affaire dite des biens mal acquis, la disparition du doyen des chefs d’Etat africains délie les langues et c’est tout un faisceau de manipulations et de corruption qui est mis en lumière.

Mais Omar Bongo, derrière ses lunettes noires et sa moustache, n’avait pas le monopole du non-respect des lois. Tandis que le Président nigérien Mamadou Tandja vient de faire modifier la Constitution de son pays afin de briguer un troisième mandat, d’autres dirigeants africains se livrent à des coups d’Etat constitutionnels similaires : Abdelaziz Bouteflika en Algérie, Idriss Deby au Tchad, Paul Biya au Cameroun… Dans l’indifférence générale, le Président djiboutien Ismaël Omar Guelleh a annoncé qu’il briguerait un troisième mandat, au mépris de la Loi Fondamentale, et son homologue burkinabais Blaise Compaoré, arrivé au pouvoir par les armes en 1987, évoque déjà un changement constitutionnel ouvrant la voie à un cinquième mandat en 2015…

Autant de pratiques qui minent la bonne gouvernance en Afrique, cette condition indispensable au développement économique du continent, comme l’ont rappelé récemment Barack Obama et Hillary Clinton.

M. Pierre-Jean Gire au siège des Nations unies, à Bonn (2 juin 2009)Fonctionnaire des Nations unies, expert international, Pierre-Jean Gire a été un observateur privilégié de ces pratiques au Gabon, où il a dirigé, entre 1991 et 2000, l’ensemble des missions d’audit menées par les organisations internationales dans le but de préparer la privatisation d’entreprises d’Etat. Aujourd’hui Président de l’Institut des hautes études sur les Nations unies, et à quelques semaines de l’élection présidentielle au Gabon, il a accepté de me livrer son témoignage sur ce système de corruption généralisée, que le défunt Omar Bongo résumait avec componction : « Une chèvre broute là où elle est attachée.« 

« M. le Président, pour commencer cet entretien, je souhaiterais vous demander ce qui vous a amené en Afrique, et plus particulièrement au Gabon.

–        Il a fallu, en 1991, remplacer un auditeur au Gabon. J’ai donc pris sa suite. Il s’agissait de contrôler, pour le compte de différentes organisations internationales, la gestion des grandes entreprises gabonaises destinées à être privatisées. Basé à Libreville, je suis également intervenu dans le même cadre ailleurs en Afrique : au Bénin, au Congo-Brazzaville auprès du président Denis Sassou Nguesso, en République Démocratique du Congo auprès du Président Kabila, notamment.

–        Vous avez donc été en contact avec le Président gabonais Omar Bongo.

–        Absolument. Mes bureaux se situaient à la présidence. Je l’ai rencontré personnellement pour la première fois après mon audit des chemins de fer. Nous avions calculé que les fausses factures concernant l’achat de rails auraient permis de faire le tour de la Terre ! A l’évidence, le directeur, un proche de Bongo, avait pris dans la caisse… Un bandit ? Non, c’est simplement un système. Un haut fonctionnaire qui détourne de l’argent fait par ailleurs construire un dispensaire, une école, pour son village ou son ethnie. Le contexte est bien sûr particulier, mais il n’empêche que 150 personnes vont en bénéficier… C’est ce que j’ai dit au général commandant les services de renseignement gabonais, mon contact à la présidence. Il m’a alors amené le répéter à Bongo. A la fin, le Président m’a regardé et m’a dit « Toi, tu me plais…« . A partir de là, je suis en quelque sorte devenu « son Blanc« .

–        Cette simple anecdote des rails de chemins de fer laisse entendre que la corruption est institutionnalisée…

–        Là-bas, la corruption est une véritable économie. Un système encouragé non seulement par les dirigeants, mais également par toutes les puissances présentes en Afrique, qui monnaient leurs intérêts. J’ai vu tellement d’étrangers défiler dans le bureau de Bongo, que je lui ai demandé un jour en riant pourquoi moi aussi, je n’avais pas droit à ma valise pleine de billets de banque. Sur le même registre, le Président m’a naturellement répondu : « Parce que tu viens sans valise vide !« …

–        N’y a-t-il pas là une forme d’hypocrisie des puissances étrangères, qui d’un côté se livrent à de telles pratiques, et de l’autre disent encourager le développement en Afrique ?

–        J’avais l’habitude de commencer mes cours à Sciences-Po par cette phrase provocante : « Le développement est l’épitaphe du tombeau africain« . Tout le monde sait très bien que les dons destinés au développement sont significativement détournés. Et parfois de façon détestable : j’ai ainsi découvert qu’au Bénin, tandis que des bénévoles se dévouent corps et âme, la moitié de l’aide destinée aux malades du Sida est dévoyée ! Mais tout le monde ferme les yeux pour protéger ses intérêts propres…

–        Il semble cependant aujourd’hui que les Français ne soient plus en odeur de sainteté au Gabon.

–        C’est indéniable. Les Gabonais en veulent aux Français de pointer aujourd’hui le doigt sur les malversations de Bongo, avec l’affaire des « biens mal acquis », alors que ce sont eux qui ont importé la corruption au Gabon. Les jeunes générations africaines n’oublient pas que la corruption a été enseignée par les Blancs. Elles exècrent ce système, qui les a menées à la misère et au sous-développement, et en tiennent les ex-puissances coloniales, France en tête, pour responsables. Au Gabon, on veut tout simplement chasser les Français hors du pays.

–        Pour autant, il faut croire que l’élève a dépassé le maître…

–        Bien sûr : les circonstances ont été favorables, avec des institutions fragiles et des malversations encouragées depuis l’extérieur. Au Gabon, du gardien de la présidence aux plus proches conseillers du Président, tout le monde se laisse gagner par le système. Tout se monnaie. Un jour, j’ai constaté que la paye des employés d’une entreprise publique avait disparu. Réponse désarmante : « Un marabout l’a prise en promettant de ramener le double demain.« 

–        Et le Président ?

–        Le Président Bongo était particulièrement tolérant par rapport à ces pratiques. Lui non plus n’était pas en reste, d’ailleurs. Une fois, par exemple, il m’a fait convoquer en pleine nuit pour avoir écrit, dans mon rapport d’audit des Postes, qu’il manquait 30 millions de francs CFA, dont je pensais qu’ils avaient servi à financer la campagne présidentielle. A la fin de la conversation, le Président m’a tout naturellement avoué : « En fait, j’en avais pris 40 millions… Mais quelqu’un m’en a volé 10. Je veux que tu retrouves de qui il s’agit. » C’est le système…

–        Et n’aviez-vous aucun moyen de lutter contre ces pratiques ?

–        Nous nous y attachions. Mais on ne peut éradiquer un tel système. Trop d’intérêts s’y croisent. Après avoir obtenu le limogeage d’un agent comptable des Telecom qui volait dans la caisse, j’ai eu l’immense surprise de le voir me remercier, quelques semaines plus tard… Au lieu d’être limogé, il avait en fait été promu au rang d’Inspecteur Général des Finances : clairement, quelqu’un le couvrait pour qu’il tienne sa langue.

–        D’autant que mettre à jour des malversations ne devait pas être sans risque ?

–        C’est vrai. A la fin de mon séjour au Gabon, j’ai découvert un détournement impliquant le neveu du Ministre de l’Intérieur. J’ai ensuite été invité à une promenade en bateau. Comme par hasard, ma pirogue a chaviré, et j’ai clairement senti des mains m’attirer vers le fond du lac infesté de crocodiles. Un avertissement sans frais…

–        A vous entendre, on se demande quel rôle efficace peut jouer la communauté internationale en Afrique. Si tous les dons doivent subir de tels sorts…

–        Il faut être lucide. L’action des ONG sur le sol africain est souvent l’expression de la décision des Etats donateurs. C’est cette situation qui a brouillé les cartes au Soudan, et suscité la violente réaction du régime de Khartoum et l’exclusion d’ONG, après le mandat d’arrêt lancé par la Cour Pénale Internationale à l’encontre du Président Béchir. L’action de terrain est bridée par la politik business

–        Certains cherchent des solutions pour s’affranchir de cette situation. Que pensez-vous de la proposition d’organiser une loterie au profit de l’Afrique ?

–        Il faut se méfier des fausses bonnes idées. En l’espèce, c’est une ineptie qui ne fera qu’entretenir la corruption et l’aide n’arrivera jamais au peuple.

–        Comment, alors, orienter les efforts de la communauté internationale dans le bon sens ?

–        Je crois que les Nations unies ont réellement leur carte à jouer en Afrique, à condition de véritablement prendre en compte les aspirations des peuples qu’elles souhaitent aider. Il s’agit d’évoluer au rythme des populations, et non de la bureaucratie internationale. Il convient d’alléger les Nations unies du poids lourd diplomatique pour aller à l’essentiel : mettre en valeur le Conseil Economique et Social des Nations unies (ECOSOC), et s’appuyer sur les Organisations Non Gouvernementales, qui connaissent bien le terrain et ses réalités. Il faudrait notamment mieux coordonner, labelliser et contrôler les ONG. J’ose croire que cette évolution positive sera encouragée par des personnalités comme Barack Obama ou Nicolas Sarkozy, jeunes chefs d’Etat dynamiques, conscients que, si les Nations unies ne parviennent pas à relever ce défi de l’action en faveur du développement, qui est une de leurs prérogatives fondamentales, elles pourraient décliner puis tout simplement mourir.

–        Pour finir, aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles au Gabon, quels sont selon vous les enjeux du scrutin ?

–        La situation du pays aujourd’hui est délicate : la misère et le sous-développement sont criants, en dépit de vastes ressources pétrolières qui ont seulement profité à l’entourage présidentiel. Le renouveau du pays ne pourra se faire qu’après avoir liquidé tous les réseaux sulfureux qui gravitent autour du pouvoir… Vieux barbouzes, pseudo agents de renseignement, ex-policiers qui minent le pays, rongent l’économie et masquent la vérité aux décideurs. Si Omar Bongo avait un statut particulier, une sorte de père, de patriarche pour le peuple, les Gabonais sont éreintés après ses 41 années de règne. Ils veulent se débarrasser du clan Bongo et refusent l’idée d’une dynastie. Je crains fort que si Ali Ben Bongo, le fils, actuel Ministre de la Défense, est élu, le pays ne s’embrase.

–        Quel rôle doit jouer la France dans cette élection ?

–        Aucun. Absolument aucun. Tenue pour responsable des errements antérieurs, la France serait bien inspirée de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures du Gabon et de ne pas intervenir dans la désignation du prochain Président. Souvenons-nous que Nicolas Sarkozy a été sifflé lors des obsèques de Bongo. Souvenons-nous des émeutes antifrançaises en Afrique francophone, ces dernières années : en Côte d’Ivoire en 2003-2004, au Gabon déjà en 1993… Le Président Sarkozy l’a d’ailleurs compris. Il faut saluer et soutenir son attitude novatrice, sa volonté d’amorcer un virage dans nos relations avec l’Afrique et de rompre avec les vieilles habitudes de la Françafrique : les jeunes générations africaines veulent prendre leur destin en main. »

Propos recueillis le 28 juillet 2009.

LC.

Voir sur le même thème : L’après-Bongo : les messieurs Afrique ont la vie dure

Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Voilà le sujet de philosophie sur lequel ont dû plancher les candidats du Baccalauréat scientifique, ce jeudi.

Il y a bien longtemps que j’ai quitté les classes de philosophie, et je n’aurais pas la prétention de proposer ici une solution académique : les inconditionnels du triptyque thèse – antithèse – synthèse trouveront leur bonheur dans la multitude de corrections qui doivent sans doute foisonner, à l’heure actuelle, sur Internet.

Il n’empêche que ce sujet nous interpelle tous : qui n’a pas un jour rêvé à l’impossible ?
Les lecteurs assidus de ces pages trouveront dans mon billet en date du 14 janvier 2009, Voguer vers de nouveaux horizons, certains éléments de réponse.

Au risque de me répéter, je dirai donc que, bien sûr, il est des désirs absurdes. S’engager dans une voie qui mène nécessairement à l’échec, c’est manquer de clairvoyance et se laisser entrainer dans la spirale de la frustration. Certes. Mais toute la subtilité est donc bien dans la définition de cet impossible. N’y a-t-il pas, en effet, certains impossibles qui valent la peine d’être poursuivis ? Quand bien même ne seraient-ils pas atteints, ne peut-on pas s’en approcher ?

Poursuivre l’impossible n’est pas absurde, à condition que ce désir permette le progrès : on n’atteindra sûrement pas le but final, l’idéal inaccessible, mais on contribuera tout de même à s’élever. Dans ce dépassement, certes incomplet, il y a l’espoir d’une amélioration. Il y a la perspective d’un projet, individuel ou collectif, qui permette d’avancer. Rappelons-nous que les plus grands progrès de l’humanité sont précisément nés d’un de ces paris fous.

Qui aurait pu croire, en pleine Seconde Guerre Mondiale, à l’idée du Président Roosevelt d’une Organisation des Nations unies ?
Pourtant, au lendemain de la guerre, des ruines de Stalingrad et du vacarme de Normandie, naissait l’une des plus extraordinaires constructions des hommes : « Pour la première fois dans l’Histoire de tous les peuples du monde, toutes les nations acceptaient de se réunir dans une enceinte commune pour se parler par-delà les divisions » (Nicolas Sarkozy, 25 septembre 2007, Discours d’ouverture de la LXIIème Assemblée générale des Nations unies).

Qui aurait pu croire qu’après s’être entre-déchirées pendant trois guerres, la France et l’Allemagne adhéreraient à l’idée des pères fondateurs, Robert Schumann en tête, pour fonder dès 1950 la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, puis la Communauté Economique Européenne en 1958 ? Qu’auraient répondu nos Poilus si on leur avait annoncé, dans l’âpreté des tranchées, que le couple franco-allemand serait un jour l’architrave d’une Union Européenne ?

Le Général de Gaulle disait « La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée », exaltant ainsi la force de la volonté, qui, dans bien des cas, si elle ne permet pas d’atteindre l’impossible, permet de s’en approcher.

Et comme dans une formidable coïncidence historique, ce sujet a été posé un 18 juin… Qui aurait pu croire, là encore, au pari insensé du Général, qui depuis Londres lançait sur les ondes de la BBC, un appel à la Résistance, tandis que la France, défaite par la Werhmacht, s’apprêtait à cesser le combat et que le régime était sur le point de sombrer dans la lâcheté de la collaboration ?

Il y a dans cet exemple une incitation au dépassement et à l’audace, une invitation à « aller plus loin ». La preuve que tout engagement n’est pas vain.  Balayer le désir d’impossible, dans son acception la plus générale, c’est tomber dans le renoncement et la stagnation : avec pragmatisme et lucidité, sans idéalisme naïf, il faut prendre conscience que le désir d’impossible peut être constructif.

A l’heure où les déboires du capitalisme financier et l’émergence de nouvelles puissances bouleversent la donne géostratégique,

A l’heure du retour de l’Histoire, tandis que les certitudes vacillent et que l’Humanité hésite, devant d’immenses défis, sécuritaires, environnementaux ou sanitaires,

A l’heure où, pour citer Jacques Attali, « Nous sommes à la fois en 1933 et en 1945« , entre le gouffre du repli sur soi et du renoncement, et l’espoir d’un renouveau du multilatéralisme,

Souvenons-nous que le 18 juin 1940, un général de brigade à « titre temporaire » désirait l’impossible.

Le même général qui, ce 18 juin 2009, aurait sans nul doute écrit que cela n’avait pas été tellement absurde…

LC.

Serge Ravanel, l’esprit de Résistance

Serge RavanelS’il est des moments où l’on peut être fier de coiffer le bicorne, les obsèques du Colonel Serge Ravanel en furent sans doute un grand.

La France rendait, mardi 5 mai aux Invalides, les honneurs militaires à ce polytechnicien de la promotion 1939, Compagnon de la Libération.

Ceux qui me connaissent savent mon attachement à l’histoire et aux valeurs de la Résistance. Ils mesureront donc combien j’ai été honoré, à la tête de la délégation polytechnicienne, de saluer une dernière fois notre camarade, libérateur de Toulouse en 1944, dont le cercueil s’éloignait au rythme du chant des Partisans, ceint du drapeau tricolore.Obsèques de Serge Ravanel, aux Invalides

Ce drapeau de la France, terre d’adoption pour sa mère tchèque. Né Serge Asher, celui qui deviendra Ravanel, grandit donc bercé par les valeurs humanistes et républicaines de cette patrie des droits de l’homme qui a accueilli sa mère, et qui récompense son mérite en lui ouvrant les portes de l’Ecole Polytechnique en 1939. « Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire ».

La Gloire, Serge Ravanel ne l’avait jamais recherchée. Mais elle était naturellement venue récompenser ce « héros pour de bon » . Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, croix de guerre avec palme et décoré de la US Bronze Star Medal, l’homme, d’une grande intégrité et d’une immense simplicité, se voulait humble, et préférait évoquer les prouesses des anonymes, sans-grades dont il avait été le chef. Seule l’imperturbable sérénité de son regard en disait long sur les épreuves qu’il avait traversées.

Les Sciences, Serge Ravanel les avaient explorées dans sa jeunesse. Après la guerre, il y reviendra, toujours passionné de nouvelles technologies et de modernité, jusqu’au cabinet du Ministre de la Recherche Jean-Pierre Chevènement, entre 1981 et 1983.

La Patrie, elle, fut le moteur de son action, l’idéal qui poussa le jeune étudiant pétri de mathématiques et de physique à plonger dans la clandestinité, pour devenir un des leaders de la Résistance intérieure. Trajectoire fulgurante et destin hors du commun. Il est des situations exceptionnelles, où l’on se révèle aux autres. Et à soi-même.

Et ce fils d’immigré ne voulut pas croire, en 1940, à l’effondrement politique et moral de la Patrie qu’il avait tant vénérée. Longtemps, il crut à la duplicité de Pétain, et à un accord secret entre le Général parti à Londres et le vieux Maréchal resté donner le change à l’ennemi. Un Maréchal de France, vainqueur de Verdun, ne pouvait pas brader le pays de la sorte.

Raymond Aubrac rend hommage au Colonel RavanelIl perdit vite ses illusions et s’engagea activement au sein de la Résistance intérieure. Sa finesse d’analyse, son charisme et son organisation le propulsèrent vers de hautes responsabilités : permanent de Libération Sud en 1942, il devient chef national des Groupes Francs des Mouvements Unis de la Résistance en 1943. En octobre, ses groupes font évader Raymond Aubrac, qui a rendu aux Invalides un vibrant hommage à son libérateur. Jean Moulin, transféré quelques jours plus tôt par Klaus Barbie, n’aura pas cette chance. En 1944, il est chargé de la nomination du nouveau responsable régional des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) pour la région R4 (Sud-Ouest) : devant l’indécision de ses pairs, il se propose et est désigné à l’unanimité.

La valeur n’attend pas le nombre des années, et le voici donc, au printemps 1944, à seulement 24 ans, nommé Colonel par le général Koenig, et à la tête de 60 000 hommes. Le plus jeune colonel de France coordonne les combats de libération de Toulouse, les 19 et 20 août 1944. Il s’agit surtout d’entraver et de harceler la retraite d’une armée allemande qui se précipite vers la Provence, où les Alliés ont débarqué quelques jours plus tôt. Il s’agit aussi d’empêcher les forces ennemies de mettre à sac la ville avant leur départ : l’action des FFI évitera ces représailles sanglantes. Un millier de soldats allemands seront tués et 13 000 faits prisonniers.

Si Serge Ravanel prépare immédiatement, avec le commissaire de la République Jean Cassou, la reconstruction et le rétablissement de l’ordre républicain, c’est un général de Gaulle mal informé, craignant une « expérience communiste » et l’établissement d’une « république rouge » place du Capitole, qui arrive à Toulouse le 16 septembre : le malentendu entre le Colonel, chef régional des forces intérieures, et le leader de la France libre est brutal, mais ne doit pas faire oublier l’ampleur de la contribution de cette grande figure de la Résistance intérieure.

Homme de caractère, de convictions et d’engagement, personnage déterminé qui s’évada trois fois des griffes ennemies, Serge Ravanel est l’incarnation de cet esprit de Résistance si spécifique à la France, et auquel il consacrera d’ailleurs un livre en 1995.

Inlassablement, il racontait aux jeunes générations ces valeurs humanistes de courage, de solidarité et de liberté, ce refus de la barbarie nazie, profondément ancrés au plus profond de ses compagnons, et qui les avaient poussés à affronter les dangers quotidiens de l’arrestation, de la torture et de la déportation. En s’adressant à la foule, place du Capitole, au soir de la Libération, pour l’exhorter à entamer la reconstruction économique, le chef régional des FFI affirme une des spécificités de la Résistance française : sa coordination et son programme d’après-guerre, bâti autour des idées progressistes, sociales et réformatrices du Conseil National de la Résistance. Il incarne donc bien cette Résistance française, qui puise sa dynamique et son éthique dans les valeurs républicaines fondatrices de notre identité.

Préoccupé par la montée de la haine et des extrémismes, Serge Ravanel s’efforcera, à la fin de sa vie, de livrer son témoignage aux jeunes générations, pour assurer la préservation des si précieux acquis de la Libération. Pour lui qui soutenait que la jeunesse d’aujourd’hui est aussi généreuse que celle de son époque, notre présence à ses obsèques, saluée par ses compagnons aux Invalides, constitue donc un hommage d’autant plus grand. Si plus de cinquante promotions nous séparent, nous voici donc dépositaires de son témoignage, comme les jeunes générations sont maintenant, avec la disparition des derniers survivants, garantes du flambeau du souvenir. A nous désormais de transmettre ces témoignages, ces histoires qui ont fait l’Histoire.

Ce « travail de mémoire », cette fidélité à l’engagement et à l’œuvre de femmes et d’hommes comme Serge Asher, est plus que jamais nécessaire, alors que le retour du négationnisme et des manipulateurs de l’Histoire agite des spectres bruns que l’on croyait définitivement disparus. Alors que les récents génocides, en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, nous enseignent que l’Histoire peut encore bégayer. « Celui qui ne se rappelle pas le passé est appelé à le revivre« , disait George Santayana : pour rester vigilants face à la montée de l’intolérance, cette mémoire est indispensable.

Perpétuer le souvenir, donc, pour comprendre le passé, et mieux construire le présent.

Serge Ravanel, homme exceptionnel, avait confiance en la mémoire des jeunes générations. Donnons-lui raison.

LC.

Hommage à Maurice Druon

Reçu aujourd’hui du Président international de l’Alliance Francophone, dont Maurice Druon était le Président d’Honneur. Homme d’engagement qui rejoint la Résistance, quitte la France en 1942 vers Londres et les Forces Françaises Libres du général de Gaulle, aide de camp du général d’Astier de la Vigerie, avant de devenir chargé de mission pour le Commissariat à l’intérieur et à l’information, et correspondant de guerre des armées françaises, l’académicien Maurice Druon restera aussi comme le père du Chant des Partisans, hymnes aux mouvements de la Résistance, composé avec son oncle Joseph Kessel en 1943. Un hymne à la signification particulière pour qui a, comme moi, eu l’occasion de l’entendre retentir sur les rives du lac gris du camp de concentration de Ravensbrück, ou devant les sinistres baraquements du camp de Mauthausen, en présence d’anciens Résistants et déportés.

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« Mardi 14 avril 2009, l’Alliance Francophone a perdu un de ses pères, une de ses plus lumineuses figures, Maurice Druon, notre Président d’honneur, qui avait accepté en septembre 2007 de succéder à son ami Pierre Messmer, président fondateur.

Beaucoup se souviendront du « Chant des partisans » voué à la postérité, des « Rois Maudits », récit éternel d’un pouvoir qui divise et empoisonne les cœurs, du résistant gaulliste devenu ministre de la Culture de Georges Pompidou, de l’élégance absolue de cet homme en tous points admirable. Tout en honorant cette œuvre – cette vie -, immense et sincère, nous souhaiterions plus particulièrement nous souvenir du message que ce grand Français n’aura eu de cesse de porter durant toute sa vie.

Nous voulons retenir l’ardente obligation de défendre les valeurs de solidarité et de dialogue des cultures que Maurice Druon nous a enseignées, dans ses prises de position, dans ses soutiens, dans son exigence parfaite vis-à-vis d’une langue française trop souvent délaissée, sans doute par snobisme. Maurice Druon nous a confié son espoir et ses combats, montrons-nous en dignes.

Notre affliction est profonde, aujourd’hui. Mais, sa famille et ses amis doivent savoir que la communauté des Francophones se sent désormais pleinement responsable de cet héritage. Nous avons le « français en partage », tout comme, à présent, le devoir de pérenniser un rayonnement que Maurice Druon avait grandement contribué à assurer, en mots et en actes.

Adieu au « Gamin » de Pierre Messmer !

Le « Gamin » de Pierre Messmer, notre Président d’Honneur, est parti rejoindre son « Cher Pierre »…

C’est ainsi que Pierre Messmer, avec l’humour froid qu’on lui connaissait, appelait son frère d’armes, de cœur et d’esprit… au prétexte qu’il avait 5 ans de moins que lui !

Jusqu’au bout Maurice Druon aura gardé la fraîcheur d’esprit d’un jeune homme frondeur, la vivacité d’un adolescent s’enflammant pour de nobles causes, allié à la suprême élégance d’un éternel combattant…

Ses colères furent épiques, ses affections ne le furent pas moins.

Alors que je lui posais la question de savoir pourquoi il s’était mis en retrait de ses hautes fonctions de Secrétaire perpétuel de l’académie françasie, situation unique dans l’histoire de cette grande maison, persuadé que c’était pour des raisons de santé – ce que je lui avouais – il me répondit avec sa voix forte et si particulière : « Ai-je l’air moribond ? Voyez-vous notre belle et noble Institution est une prison dorée dont la Coupole suinte de nombreux devoirs de réserve… Alors j’ai décidé de reprendre ma liberté. J’ai encore tellement de bagarres à mener ! « .

Sa plus belle, sa plus permanente « bagarre » fut celle pour la défense de notre langue qu’il rêvait de voir redevenir celle du Droit européen.

Pour lui les grands étaient petits, et les petits, grands !

C’est ainsi que s’opposant à la candidature d’un ancien chef d’Etat français, pourtant appuyé par son ami Jean d’Ormesson, mais qui avait à ses yeux commis l’impardonnable faute d’avoir trahi le Général de Gaulle, il argumenta son vote négatif en déclarant : « Son œuvre littéraire est aussi inconsistante que ses actes nobiliaires.« .

En revanche, il n’hésitait pas à répondre longuement, et avec considération, à une classe de CM2 de banlieue qui lui avait fait parvenir des illustrations et commentaires sur le Chant des Partisans !

Lorsqu’il a accepté la Présidence d’Honneur de notre association, répondant aux vœux posthumes de Pierre Messmer, il m’a fait cette réflexion : « J’accepte pour ce cher Pierre. Je suis en effet à un âge où on se retire plutôt des fonctions de toutes natures… La prochaine fois, car elle viendra vite – ajouta-t-il d’un air à la fois malicieux et résigné – pensez donc à quelqu’un du Sud, car c’est de là que viendra le salut de notre langue et celui de l’Humanité ! J’ai quelques idées… « . Nous en avons souvent reparlé !

Il s’amusait beaucoup du qualificatif de « réac » que ses ennemis lui servaient régulièrement, lui qui était de tous les combats, contre toutes les idéologies, du fascisme au communisme, lui qui aimait et respectait profondément toutes les cultures.

Il dérangeait parce que, comme Pierre Messmer, il cultivait une attitude politiquement incorrecte… Une de leurs nombreuses qualités communes !

Bien rares furent les fois où nous nous sommes entretenus sans qu’il me dise et redise : « N’oubliez jamais, Jean Guion, que c’est notre association, nos amis et vous qui briserez les barreaux des prisons pour nos frères… de langue et de culture ! « .

Cette interprétation du si beau texte du Chant des partisans, dont il était le co-auteur, appliquée à l’Alliance Francophone, fut probablement le plus bel hommage qui ait jamais été rendu à notre action.

Vous nous laissez avec une belle mais lourde mission, Monsieur Druon !

Amis entendez-vous ?

Jean R. Guion

Président international de l’Alliance Francophone »

LC.

Le Chant des Partisans :