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L’Union Africaine, entre textes et réalités

Joao B. VieiraL’assassinat par les militaires du président bissau-guinéen, Joao Bernardo Vieira, tenu pour responsable de l’attentat qui avait coûté la vie, quelques heures plus tôt, au chef d’Etat-major des armées, le général Tagmé Na Waié, plonge un peu plus l’ancienne colonie portugaise, un des pays les plus pauvres du monde, dans la détresse. Il montre l’instabilité de cette Afrique de l’Ouest où les coups d’Etat se succèdent : la méfiance entre les armées et le défunt président,  lui-même ancien général  de division porté au pouvoir par un putsch militaire en 1980, venait de ce que « Nino » Vieira craignait un nouveau coup d’Etat, semblable à celui qui l’avait exilé en 1999, avant qu’il ne revienne victorieusement en 2005.

Surtout, après l’assassinat par son garde du corps de Laurent-Désiré Kabila en République Démocratique du Congo, début 2001, il porte à 30 le nombre de Chefs d’Etat africains tués pendant leur exercice, en quelque 40 années d’indépendance. L’idée est donc ici de discuter, au regard de ces chiffres accablants, le rôle que peut jouer l’Union Africaine, qui a tout récemment désigné le très controversé Mouammar Kadhafi pour assurer sa présidence, dans la résolution des conflits et la construction de la sécurité collective en Afrique.

Née avec la Déclaration de Syrte en 1999, son objectif est de renouveler et consolider le projet d’intégration politique et économique, tout en rompant avec les insuffisances de l’Organisation de l’Unité Africaine, créée à Addis-Abeba en 1963. Celle-ci avait pour vocation, à l’ère de la bipolarité et de la décolonisation, d’affirmer l’Afrique au plan international, mais s’est très vite heurtée à une profonde division idéologique, entre chantres des Etats-Unis d’Afrique (Nasser, Kadhafi) et partisans d’un panafricanisme minimaliste fondé sur le principe de non-ingérence et le dogme de la souveraineté (Senghor, Houphouët-Boigny). C’est cette dernière vision de l’Afrique qui présidera à la mise en place de l’OUA, mais ces principes d’intangibilité des frontières paralyseront l’organisation, incapable de gérer les conflits dévastateurs sur son sol, sur fond de problèmes de financement (le total des arriérés des pays contributeurs atteindra 50 milliards de dollars…)

uaAussi, était-il indispensable de mettre en place un nouvel organisme, susceptible de surmonter ce clivage pour relever le défi de l’intégration du développement régional et de la gestion des conflits. Malgré des dissensions persistantes entre supranationalistes (Kadhafi, encore) et souverainistes (qui l’emporteront encore), l’Union Africaine naît officiellement à Durban en juillet 2002, forte de 53 membres (tous les Etats africains à l’exception du Maroc, qui proteste contre l’admission de la République arabe Sahraouie démocratique, non reconnue par les Nations-Unies). Si elle reprend les grands principes « diplomatiques » de l’OUA, elle étend ses compétences dans les domaines sociaux, politiques et économiques, tout en rénovant son architecture institutionnelle, sur le modèle de l’Union Européenne. En particulier, son siège se situe en Ethiopie, à Addis-Abeba, elle dispose d’une Commission actuellement présidée par le Gabonais Jean Ping, et réunit annuellement une Conférence des Chefs d’Etat.

Mais l’innovation principale de cette nouvelle institution réside dans l’ambition affichée de trouver des solutions aux conflits qui gangrènent le continent. Pour ce faire, l’UA veut s’attaquer aux maux qui en sont générateurs, en promouvant le développement socio-économique de l’Afrique. Avec le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique), il s’agit de sortir du système d’assistanat en vogue, pour que l’Afrique reprenne les clefs de sa propre économie. Avec le CSSDCA (Conférence sur la Sécurité, la Stabilité, le Développement et la Coopération en Afrique), l’UA souhaite mieux prendre en compte les dynamiques politico-économiques internes (développement, libertés), externes (coopération) et individuelle (sécurité des hommes et des femmes) susceptibles de générer une crise. En somme, il y a là un volet de prévention et d’anticipation des conflits, associé à une volonté de créer les conditions d’une paix civile (des sociétés sûres) et de changer les mœurs locales (recours systématique aux armes, corruption). C’est à tout le moins l’objectif affirmé par la Charte de l’UA : « Créer les conditions à long terme permettant d’assurer la paix et la sécurité en Afrique nécessite des mesures pour réussir à combattre les vulnérabilités politiques, sociales, qui sont à l’origine des conflits« .

Mieux encore, dans cette perspective, l’UA s’est dotée d’un « organe de décision permanent pour la prévention, la gestion et le règlement des conflits« , le Conseil de Paix et de Sécurité. Pour rompre avec la fatalité des guerres, disposer d’instruments aptes à relever le défi de la paix, et ce faisant reprendre en main sa propre sécurité, face à des conflits souvent délaissés par la communauté internationale, l’UA abandonne le sacro-saint dogme de souveraineté, en instaurant un droit d’intervention qui légitime le recours à la force. Cette affirmation de la puissance comme cadre de gestion des conflits s’accompagne de la mise en place d’outils de prévention des désordres, de rétablissement et de consolidation de la paix, et d’intervention militaire.  C’est dans cette perspective que s’inscrit la création des soldats de l’UA, les Casques Blancs – comme les Casques Bleus avaient été créés par l’ONU pour remédier aux faiblesses de la SDN. Ils s’organisent autour d’un système d’alerte rapide, de contingents prépositionnés, de façon à minimiser et optimiser les projections d’hommes, le tout placé sous le commandement d’un Etat-major. Ces forces ont pour rôle d’affirmer leur autorité sur les zones conflictuelles.

KadhafiUne piste consiste, lorsque la conciliation est impossible du fait de l’intransigeance de certains acteurs, à faire preuve de partialité positive : il s’agit là d’appuyer l’avantage stratégique de l’une des parties, pour mieux pousser à la résignation l’adversaire affaibli, de façon à précipiter le règlement du conflit et éviter l’enlisement ou le statu quo ravageurs pour l’économie et les populations. Autre moyen théorique de sortir des conflits : l’imposition coercitive de la mise en œuvre des accords de paix, de façon à éviter une « pacification belligène », où les accords de paix ne sont que des trèves dont profitent les belligérants pour réorganiser leurs troupes avant un nouvel assaut, comme ce fut notamment le cas au Libéria, où 5 accords de paix se soldèrent par un échec entre 1993 et 2003, jusqu’à ce que la partialité positive des grandes puissances et du voisin guinéen, appuyant les rebelles, chasse Charles Taylor du pouvoir et amorce l’extinction de la guerre civile. Il y a donc là la volonté d’inscrire la médiation sur fond de menace de recours à la force.

Voici donc les principes affirmés par les textes de l’Union Africaine, dont les mises en œuvre ont parfois été couronnées de succès. La résolution du conflit libérien, la présence d’une force de 9000 hommes au Darfour, une médiation efficace entre Kibaki et Odinga au moment de la crise kenyanne sont  en partie à mettre à son crédit. Elle peut aussi se flatter depuis 2006 de la présence d’un ambassadeur américain près l’UA.

Pour autant, ses ambitions se heurtent bien souvent à des réalités extrêmement crues, qui mettent en exergue son impuissance à régler les crises. Le Darfour et le Kivu sont en proie à des tensions délétères. Madagascar est plongé dans une crise politique apparemment sans issue, en dépit des tentatives de médiation de l’UA. Le Zimbabwe de Robert Mugabe s’effondre sous les coups de boutoir du choléra, de l’inflation, et d’un dirigeant irresponsable. Le conflit somalien reste sans solution depuis 15 ans, et la force de l’UA sur place, sous-équipée et mal payée, est impuissante face à l’avancée des milices islamiques. L’exemple somalien est significatif du manque de moyens de l’Union, victime de défauts de financement et de contingents militaires limités. A cela, s’ajoutent la persistance de réticences idéologiques vis-à-vis de l’ingérence, et le jeu de leadership des grands pays (Afrique du Sud, Nigéria, Libye, Algérie) qui, en retour de leurs contributions financières et militaires, tentent de peser pour privilégier leurs intérêts propres. Cette politisation des institutions bride l’autonomie de la Commission, trop souvent cantonnée au rôle de « porte-parole », du fait de ses difficultés à s’affranchir de la tutelle des Etats-membres.

Enfin, subsistent des ambiguïtés quant aux attributions respectives du NEPAD et de la CSSDCA, qui en sapent l’efficacité en ouvrant la voie à des redondances et à des chevauchements. pingIl en est de même entre l’Union Africaine dans son ensemble et les organisations africaines régionales : on touche là aux relations difficiles entre l’UA et les CER (Communautés Economiques Régionales) qui, au fil des ans, ont investi le champ politique et se sont appropriées la responsabilité du maintien de la paix dans leur espace territorial. Aussi, l’Union se contente-t-elle souvent de protester et de condamner depuis Addis-Abeba, s’en remettant, faute de pouvoir agir autrement, aux CER pour ce qui est du règlement effectif du conflit. Ce « suivisme » est en contradiction avec la suprématie de l’UA sur les organisations régionales, pourtant constamment réaffirmée, mais témoigne des faiblesses de cette organisation continentale, qui doit encore relever bien des défis pour être à la hauteur de ses ambitions, participer à la stabilité et à l’unité de l’Afrique, et donc dépasser ce rôle bien dérisoire d’ « autorité morale », dans lequel elle doit se cantonner aujourd’hui.

LC.

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Tempêtes de la misère

flag-madagascarJe comptais poursuivre mon périple maritime dans les eaux troubles du Golfe d’Aden, au large du Pakistan, croisant les bâtiments engagés dans la lutte contre le terrorisme, pour le compte de l’Opération Enduring Freedom. Mais les événements du sud de l’Océan Indien, à Madagascar, m’incitent à me projeter plus avant, oubliant temporairement des aventures asiatiques sur lesquelles je reviendrai plus tard.

La Grande Ile est en effet secouée depuis quelques jours par une grave crise politique qui oppose le président Marc Ravalomanana au jeune maire de la capitale Antananarivo, Andry Rajoelina.A. Rajoelina Ce dernier, après la fermeture par le pouvoir de sa chaîne de télévision privée, en a appelé au soulèvement populaire contre la « dictature » en place. Les émeutes qui ont agité l’île toute la semaine dernière ont causé la mort d’au moins soixante-huit personnes, et entraîné le pays dans une spirale de pillages et de chaos. Le mouvement semble toutefois s’essouffler ces derniers jours : en lançant une procédure de destitution à l’encontre de Ravalomanana, puis en s’autoproclamant « responsable suprême », Rajoelina est sans doute allé trop loin. Le voici victime des foudres présidentielles et déchu de son mandat de maire…

carte_madagascarPourtant, le parallèle entre l’avénement de cet opposant au pouvoir et l’ascension de Ravalomanana en 2002 est saisissant. Alors maire de la capitale, l’actuel président avait accédé à la magistrature suprême à l’issue de longues semaines de troubles et d’incertitudes qui l’avaient opposé au président Ratsiraka, au pouvoir entre 1975 et 1993, puis entre 1997 et 2002, et aujourd’hui en exil en France. Après s’être lancé sur la voie socialo-marxiste, conduisant l’île à la ruine, Ratsiraka, l’amiral rouge – c’est un officier de marine formé à l’Ecole Navale en France – s’était finalement rapproché de notre pays, jamais indifférent au sort de son ancienne colonie, où il compte plusieurs dizaines de milliers de ressortissants.

Dans son passionnant ouvrage Alindien, l‘amiral Mérer raconte d’ailleurs comment les forces françaises de l’Océan Indien avaient été mises en alerte en 2002. fazsoiNul doute qu’aujourd’hui encore, sous l’égide du général commandant les forces françaises du Sud de l’Océan Indien (FAZSOI), on s’active. Car, comme toujours, la crise politique qui s’amorce réactive les rivalités entre côtiers et habitants des hauts plateaux. Tensions internes et acharnement des cyclônes, Madagascar semble décidément condamnée à l’indigence. A l’évidence, la colère populaire qui éclate aujourd’hui comme hier, qui s’exacerbe de façon cyclique, n’est que l’expression de la rancœur d’un pays épuisé par des années d’une misère que les crises politiques, comme celle qu’il traverse actuellement, ne font rien pour arranger…

M. RavalomananaMarc Ravalomanana. J’ai eu l’occasion de rencontrer cet homme, à bord de la Jeanne d’Arc, le 20 mars 2007, lorsqu’accompagné de ses ministres, il vint nous remercier de l’aide humanitaire que nous apportions à son pays, lourdement touché quelques jours plus tôt par le cyclone Indlala. Flash back…

Le 16 mars, à La Réunion, la Jeanne d’Arc bruisse de rumeurs étranges. Le cyclone passé quelques jours plus tôt sur l’île Bourbon aurait poursuivi sa route et ravagé la côte est de Madagascar. IndlalaTrès vite, on sent s’envoler l’escale prévue à Mayotte, ce petit bout de France perdu dans le canal du Mozambique. Tant pis pour la plage et les tortues. La Jeanne d’Arc, habituée des missions humanitaires après son intervention dans le cadre de l’opération Beryx en Indonésie, consécutive au tsunami asiatique, ira bien à Madagascar. Notre départ de la Réunion est différé, pour embarquer 37 tonnes de fret humanitaire, les deux hélicoptères Panther du Floréal se joignant à nous pour compléter le dispositif. Le 18 au matin, je rends compte des dégâts au général commandant les FAZSOI : d’après les toutes dernières informations, des vents de 200km/h accompagnés de pluies diluviennes ont détruit à plus de 40% la ville côtière d’Antalaha. Ce sera notre destination. Le Floréal est envoyé en reconnaissance et les photos qu’il nous fait parvenir ne sont guère engageantes : routes impraticables, ponts effondrés, habitations détruites, villages inondés et coupés du monde, sans eau ni électricité… La Croix-Rouge, dont nous embarquons un détachement, craint une flambée d’épidémies et une recrudescence de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, du fait des ravages subis par les cultures.Antalaha inondée

Cap sur Antalaha, par une mer que les vents du cyclône agitent encore : les vagues ont atteint 7 mètres au plus fort de la tempête. Panther acheminant le fret humanitaire vers la terreLe 19 au matin, au large de la ville sinistrée, commence l’incessant ballet des hélicoptères qui transfèrent au sol les tonnes de tentes, de machines d’épuration et de médicaments… Le spectacle à terre est édifiant. Les eaux se sont retirées, révélant la catastrophe.  Les carcasses de modestes navires de pêche éventrés, échouées tout le long du littoral. Les maisons délabrées, aux toits arrachés. Et, partout, ces enfants pieds nus qui accourent au bruit des hélicoptères, pour quémander quelque vivre. C’est le choc de la réalité.

DestructionsComme à Djibouti, on a là sous les yeux, tangible, la misère dans sa plus simple expression : ce ne sont pas des photos ou des chiffres. A quoi bon savoir, comme l’indique le rapport 2008 du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), que j’ai sous les yeux en vue de mes futures fonctions, que Madagascar occupe le 143ème rang mondial (sur 177) en matière d’Indicateur de Développement Humain (IDH), à quoi bon s’émouvoir à l’envi,  dans la tranquillité de son salon, sur ces statistiques désastreuses, qui montrent par exemple que 60% des habitants vivent avec moins d’un dollar par jour, que 40% de la population est sous-alimentée, ou que l’espérance de vie ne dépasse pas 57 ans, si l’on ne prend pas conscience qu’elles cachent une réalité, un véritable drame humain. Que derrière ces rapports, il y a des Malgaches désespérés. Le regard de ces enfants vaut à mon sens tous les chiffres du monde.Drop Zone (Antalaha)

Asp. Assoun / EV1 Galouzeau de Villepin transférant le fret humanitaireIl n’y a là ni sensiblerie ni amertume, mais simplement le constat lucide d’une réalité dont il faut avoir conscience. La misère de Madagascar est connue des marins. Ils savent qu’Antsiranana (Diego-Suarez), pointe nord de la Grande Ile, où les bâtiments français font généralement escale, est aux mers du Sud ce que Djibouti est à la Mer d’Arabie. Une terre de désoeuvrement où tout se monnaye. Mais le choc de cette pauvreté parfois insoutenable n’en est pas moins rude : on se sent bien impuissant devant ce spectacle, mais aussi fier de pouvoir, modestement, participer à cette opération humanitaire, contribuer un tant soit peu à améliorer la condition des autochtones.

Indlala aura fait en définitive quatre-vingt morts et près de 200 000 sinistrés… Continuant sa course par-delà Antalaha, il frappera dans les jours suivants le golfe de Maroensetra, plus à l’Ouest, causant des dégâts matériels et agricoles dramatiques dans ces régions déjà épuisées par la pauvreté. Nos impératifs nous obligeront cependant à quitter la zone, laissant à l’Armée de l’Air le soin de poursuivre et d’étendre notre travail.

Jeanne d'Arc quittant les eaux malgachesQu’est-il advenu de ces enfants au regard si triste ? En quittant les eaux malgaches, sous les étoiles de ce ciel du Sud envoûtant, c’est bien pour eux que l’on a une dernière pensée…

Quinze jours plus tard, le 3 avril, le cyclône Jaya, septième de la saison, s’abattra pourtant à son tour sur l’Est de Madagascar, terre décidément honnie des cieux…