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Le véhicule électrique, une solution aux grands défis de l’Amérique ?

On aurait pu croire que l’Amérique rejetterait en bloc le véhicule électrique, vécu comme une aliénation de la liberté de mouvement, icône de l’American way of life.

Mais la décennie 2000, en rappelant aux Américains leur vulnérabilité, au plan sécuritaire (le 11 septembre), climatique (l’ouragan Katrina) ou économique, a remis en cause une forme de douce insouciance : la prise de conscience environnementale, certes plus tardive qu’en Europe, s’enracine ; et les moins sensibles au sort de la planète n’ignoreront cependant pas la rente pétrolière versée à des pétrocraties moyen-orientales rongées par un antiaméricanisme latent.

Bref, en réduisant les émissions de gaz à effet de serre et la dépendance énergétique, tout en ouvrant la voie à plus de croissance et d’emplois industriels, le véhicule électrique s’affirme comme une solution aux grands défis de l’Amérique d’aujourd’hui.

Après des progrès technologiques encourageants et une brillante stratégie marketing de Tesla, la mobilité électrique est désormais mieux acceptée par l’opinion publique, et a fait l’objet de lourds investissements, privés comme publics. En somme, pour reprendre cette concession de GM : « Qu’on le veuille ou non, le véhicule électrique est désormais une réalité durable aux Etats-Unis. »

De grands efforts restent toutefois nécessaires pour relever le défi de l’expansion du marché, et ne pas se contenter d’une clientèle de niche, composée d’écologistes convaincus et de passionnés. L’augmentation du taux d’adoption des véhicules électriques passe par une compétitivité accrue vis-à-vis des voitures conventionnelles, en termes de prix et de performances : cela suppose de nouvelles percées technologiques et une réduction des coûts, qu’accélère la course à l’innovation qui fait rage entre les constructeurs et leurs tractions concurrentes (véhicules conventionnels, hybrides, hybrides rechargeables, ou tout électriques).

Cette bataille ne sera néanmoins pas suffisante pour franchir le cap du million de voitures électriques et hybrides rechargeables d’ici 2015, comme souhaité par l’Administration Obama. Il le sera en revanche en 2020, si les pouvoirs publics maintiennent leur soutien au véhicule électrique, à la recherche et au déploiement de l’infrastructure de charge : indispensables pour entretenir l’offre et la demande avant le décollage du marché, ces mesures, assorties d’incitations à produire sur le territoire des Etats-Unis, permettront de capturer plus des deux tiers des bénéfices économiques et s’imposeront donc comme un investissement de croissance : en produisant un million de voitures électriques en 2020, les Etats-Unis crééraient 54 000 emplois et génèrerait un incrément de PIB annuel de $8.5 Mds, lié à la valeur ajoutée par cette nouvelle filière et à l’allègement du transfert de richesse stérile vers l’OPEP, que constitue la facture pétrolierè américaine. S’y ajoutent des bénéfices supplémentaires en matière de pouvoir d’achat (économies à la pompe).

Certes, on peut regretter qu’en conditionnant leurs aides à une production domestique, les autorités américaines ajoutent un frein à une coopération internationale qui, via la mise en commun des efforts de recherche et une réflexion plus collaborative, stimulerait le progrès technologique et l’expansion du marché : mais cette dimension patriotique joue autant comme un facteur d’émulation, une course au leadership technologique, et les contribuables américains n’accepteraient de toute façon pas de voir l’Asie et ses manufacturiers engranger seuls les bénéfices économiques de technologies généralement inventées et subventionnées aux Etats-Unis…

Le succès du véhicule électrique passe également par une approche globale, qui intègre la mise en place d’un écosystème indispensable : infrastructure de charge, décarbonation du mix énergétique, aménagement du réseau électrique et déploiement du smart grid. Cette vision intégrée véhicule en réalité un changement de paradigme, avec l’avènement de nouveaux business models qui permettent de mieux s’affranchir de certaines contraintes spécifiques à la voiture électrique. Particulièrement familière avec ce type d’innovations de rupture, la Californie a là tout son rôle à jouer, et c’est d’ailleurs à Palo Alto que les équipes de Shai Agassi ont mis au point le concept de « service de mobilité » de Better Place.

Si l’on ajoute les recherches actives de la Silicon Valley sur les batteries, la Californie n’est donc pas seulement la capitale du véhicule électrique aux Etats-Unis : elle en est aussi le laboratoire ! Forte de nombreux early adopters, elle constitue un terrain idéal pour expérimenter à une échelle significative nouvelles technologies, règlementations durcies et business models inédits, au profit de tous les acteurs du marché : c’est d’ailleurs en Californie que la plupart des constructeurs lancent leurs véhicules décarbonés, pour y affiner leur offre avant de s’attaquer à d’autres territoires.

Toujours en quête de réinvention et malgré le scepticisme du DoE en la matière, la Silicon Valley semble quant à elle déjà tournée vers le « véhicule électrique 2.0 » : une voiture dont le moteur électrique est alimenté par une pile à hydrogène…

JA.

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Energétique Vladimir Poutine

[Je publie ici l’article tiré d’une étude conjointe sur la situation énergétique de la Russie et de l’Algérie, et pour laquelle je tiens à remercier mon honorable binôme.]

 

Avec la chute de l’URSS en 1991, la Fédération de Russie sombre dans une crise politique et économique majeure, marquée par une dévaluation du rouble, un effondrement du PIB comme du niveau de vie, parallèlement à l’émergence d’une oligarchie issue des élites communistes, constituée d’opportunistes rapidement convertis au capitalisme sauvage, sous l’œil complaisant d’un Etat gangréné par la corruption.

Reléguée au rang de nation affaiblie, la Russie fait pourtant son retour dans le concert des grandes puissances au tournant du millénaire, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, maître du Kremlin entre 2000 et 2008.

Trop soucieuse d’imposer ses modèles démocratiques à un peuple qui n’a jamais connu que l’empire ou la dictature, la bien-pensance occidentale ne parvient pas à saisir les ressorts de l’immense popularité de cet ancien agent du KGB, aux tendances autocratiques.

En réalité, Vladimir Poutine a su rendre aux Russes leur fierté : en permettant la renaissance de sa Russie Eternelle, aujourd’hui de nouveau respectée et jalouse de son influence, il a gagné la reconnaissance de son peuple.

La cheville ouvrière de cette reconstruction a sans conteste été, et reste encore, le secteur de l’énergie, dont Vladimir Poutine a bien compris tout l’intérêt, pour relancer une économie russe aux abois comme pour peser de nouveau sur la scène internationale.

De fait, le géant russe et ses 17 millions de km² représentent un véritable bloc énergétique : forte des premières réserves mondiales en gaz naturel (24%), des deuxièmes réserves en charbon (20%), d’un dixième des réserves en uranium et des plus importantes réserves pétrolières hors OPEP, la Russie dispose d’un sous-sol sans commune mesure.

Ses gisements monumentaux lui permettent de s’affirmer comme le premier producteur de pétrole dans le monde (devant l’Arabie Saoudite, mais avec de bien moindres réserves) et le deuxième producteur de gaz naturel (derrière les Etats-Unis, mais avec des réserves six fois supérieures !).

Le secteur de l’énergie constitue donc bien la pierre angulaire de l’économie russe, qu’il a très largement contribué à redresser : il représente aujourd’hui 40% de la production industrielle nationale, 13% des emplois, 10% du PIB et plus de la moitié des recettes budgétaires de l’Etat.

Mais par-delà l’aspect purement économique, le potentiel énergétique de Moscou constitue un formidable levier géopolitique.

Tandis que les Etats-Unis ou la Chine sont contraints d’importer plus de la moitié de leurs besoins dans ce domaine, la Russie est la seule grande puissance industrielle énergétiquement autosuffisante.

Son surplus énergétique est tel qu’elle exporte 70% de sa production, assurant ainsi 40% des besoins de l’Union Européenne en hydrocarbures : Moscou a su s’imposer comme un fournisseur incontournable du Vieux Continent.

Pour mieux exploiter cette dépendance européenne et jouer à plein la carte du chantage énergétique, le Kremlin dispose d’une filière à sa botte, totalement restructurée par Vladimir Poutine.

A son arrivée sur la Place Rouge en mai 2000, le clan des Pétersbourgeois trouve un secteur énergétique aux mains d’oligarques sans scrupules, qui, à la faveur de l’effondrement du système soviétique, n’ont laissé à l’Etat que des miettes.

D’une main de fer, Poutine va ramener le secteur dans le giron public, se débarrassant sans hésitations de dirigeants industriels trop récalcitrants – l’emprisonnement de Mikhail Khodorkovsky, président du géant pétrolier Ioukos, en étant le symbole le plus retentissant.

C’est ainsi que se bâtit peu à peu le géant Gazprom, aujourd’hui détenu à 51% par l’Etat russe, et qui figure parmi les dix acteurs mondiaux les plus puissants sur le marché de l’énergie. Contrôlant tout à la fois 87% de la production de gaz russe et les voies d’acheminement correspondantes, l’hydre Gazprom se veut un redoutable vecteur d’influence pour Moscou.

Ainsi, l’Allemagne et l’Italie se sont-elles associées à Gazprom, dans le cadre respectif des projets Nord Stream – gazoduc acheminant directement le gaz russe à l’Allemagne par la Baltique, en contournant l’Ukraine, et à la tête duquel a été nommé l’ancien chancelier fédéral Gerhard Schroeder – et South Stream – gazoduc rapatriant le gaz russe vers l’Italie et l’Autriche, via la Mer Noire et la Bulgarie.

Plus soucieux de leur approvisionnement énergétique que d’une politique européenne cohérente, nos deux voisins n’ont donc pas hésité à s’engager à rebours du projet soutenu par l’Union Européenne, précisément destiné à desserrer l’étau que représente la dépendance vis-à-vis de la Russie : le gazoduc Nabucco est censé acheminer chaque année, à partir de 2013, 31 milliards de mètres cubes de gaz azéri vers Vienne, en transitant par le Sud de la Mer Noire.

Ce projet ambitieux, doté d’un budget de 6,5 milliards de dollars, s’appuie sur le gisement off-shore de Shah-Deriz, en Azerbaïdjan, dont les capacités de production restent estimées… à 7 milliards de mètres cubes annuels. Le décalage entre ce chiffre et le débit annoncé est une preuve supplémentaire que Nabucco n’est qu’un programme d’opposition, qui vise à prendre le contrepied des investissements de Gazprom en Europe.

Pour contrecarrer cette emprise décidément tenace de Gazprom sur les approvisionnements européens, qui porte le déploiement vers l’Ouest de l’influence économique et politique de la Russie, les Etats-Unis soutiennent de leur côté un projet de gazoduc sous la Mer Caspienne, acheminant le gaz depuis l’Asie Centrale sans passer par le territoire russe, mais se heurtent à des considérations juridiques : en droit maritime, la Mer Caspienne n’a pas le statut de mer, de sorte que de tels travaux doivent recevoir l’accord des cinq Etats riverains, parmi lesquels la Russie…

Cette bataille des corridors énergétiques qui se joue aux frontières de l’Europe illustre le rôle géostratégique acquis par  Gazprom, et explique les diverses tentatives de l’Union pour desserrer cette emprise : l’adoption en novembre 2008 du Plan Européen pour la Sécurité Energétique et l’Action Solidaire, visant à réduire la dépendance énergétique européenne, n’en est qu’un avatar.

La crise, dite du « gaz ukrainien », survenue en janvier 2009, marque sans doute le point culminant de cette guerre de l’énergie qui voit l’Europe et la Russie se livrer à un périlleux jeu de dupes.

Poussé vers l’Ouest sous l’impulsion des vainqueurs de la Révolution Orange, le Président Viktor Ioutchenko et son Premier Ministre Ioulia Timochenko, Kiev, point de passage obligé de 80% des exportations de gaz russe vers l’Europe, se détache de plus en plus franchement de l’asservissement à Moscou.

Soucieux d’endiguer cette émancipation, le Kremlin va rapidement utiliser l’arme du chantage énergétique pour faire la preuve de son pouvoir de nuisance : accusant Naftogaz, le gazier ukrainien, de détourner les exportations destinées à l’Europe de l’Ouest pour son usage domestique, Gazprom suspend ses livraisons, faisant craindre une pénurie de gaz en Europe.

Résolue en quelques semaines, cette crise renforce cependant les positions de chacune des deux parties : si elle conforte la Russie dans son statut de fournisseur indispensable pour l’Union Européenne, elle semble également donner raison, en Europe, aux partisans de solutions d’approvisionnement alternatives, qui permettent de contourner la dépendance aux importations russes.

Ainsi, Vladimir Poutine a su tirer tout le bénéfice économique et politique de ses ressources énergétiques, et transformer cette arme en un redoutable outil d’influence et de pénétration à l’étranger.

Doit-on pour autant en conclure que cette stratégie est irréprochable ? A l’évidence, non, et il faut bien prendre conscience que ce rétablissement russe demeure résolument précaire.

De fait, avec une économie presque exclusivement fondée sur le secteur énergétique, la Russie est extrêmement sensible aux évolutions et à la volatilité des prix du pétrole et du gaz. Par ailleurs, si la Russie constitue indéniablement un fournisseur énergétique fondamental pour l’Union Européenne, Moscou a tout autant besoin des exportations vers l’Europe pour écouler son surplus de production et faire vivre son économie. La situation demeure donc inconfortable pour l’Union Européenne, incapable de construire une stratégie énergétique cohérente à 27, mais en dépit des apparences, du chantage et des jeux de dupes, entre le fournisseur incontournable et le débouché vital, la situation est plutôt à l’ « interdépendance équilibrée ».

Enfin, sur le plan industriel, la Russie est à la croisée des chemins : son outil de production, issu de l’URSS, est vieillissant, les machines ont été surexploitées et n’ont pas bénéficié du niveau de maintenance requis.

Aujourd’hui, les fonds réinvestis dans l’infrastructure énergétique et l’exploration de nouveaux gisements représentent seulement 20% des recettes générées par le secteur, ce qui reste insuffisant pour permettre la modernisation des équipements et l’extension des activités pétrolières et gazières : l’apport de capitaux étrangers s’avère donc indispensable pour assurer la pérennité de l’industrie de l’énergie en Russie. La stratégie du Kremlin s’en trouve profondément écartelée : entre la nécessité technique et financière de s’ouvrir aux grands énergéticiens internationaux et la volonté de poursuivre la russification du secteur de l’énergie, Moscou avance sur une étroite ligne de crête.

On le voit, le potentiel énergétique de la Russie, outre l’atout économique qu’il représente et malgré les efforts qu’il impose, pèse sensiblement sur les rapports de force dans la sphère d’influence traditionnelle de Moscou, et au-delà, sur l’ensemble de la scène internationale. Enjeu majeur du XXIème siècle, l’énergie constitue une arme redoutable dont Vladimir Poutine et Dmtri Medvedev, en géopoliticiens avisés, ont su tirer tout l’avantage.

LC.