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Immortelle

A 82 ans, Simon Veil a été reçue, le 19 mars dernier, à l’Académie Française. Sixième femme accueillie sous la Coupole du Quai Conti, elle y occupera le 13ème fauteuil, qui fut aussi celui de Racine. Icône auréolée d’une immense popularité, symbole des horreurs et des grandeurs de notre temps, Simon Veil aura été de tous les grands combats, de tous les nobles engagements du XXème siècle.

Déportée vers Auschwitz-Birkenau à l’âge de 17 ans, elle y perd sa mère. Rentrée en France, elle mène une carrière de magistrate avant de s’engager en politique aux côtés de Valery Giscard d’Estaing. Ministre de la santé du gouvernement Chirac, elle parvient à faire légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Fervente militante de la construction européenne, elle devient en 1979 la première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel. Elle sera également membre du Conseil Constitutionnel  de 1998 à 2007.

Voici les grands extraits du discours d’accueil que lui a réservé Jean d’Ormesson :

« De toutes les figures de notre époque, vous êtes l’une de celles que préfèrent les Français. Les seuls sentiments que vous pouvez inspirer et à eux et à nous sont l’admiration et l’affection. Je voudrais essayer de montrer pourquoi et comment vous incarnez avec plus d’éclat que personne les temps où nous avons vécu, où le Mal s’est déchaîné comme peut-être jamais tout au long de l’histoire et où quelques-uns, comme vous, ont lutté contre lui avec détermination et courage et illustré les principes, qui ne nous sont pas tout à fait étrangers, de liberté, d’égalité et de fraternité. »

Sur la déportation :

« Le 3 septembre 1939, la guerre éclatait. Le 10 mai 40, l’offensive allemande se déclenchait. [..] Le 3 octobre 40, le premier statut des Juifs était édicté par Vichy. […] Le crime se mettait en place.

Le 29 mars 1944, vous passez à Nice les épreuves du baccalauréat, avancées de trois mois par crainte d’un débarquement allié dans le Sud de la France. Le lendemain, 30 mars, en deux endroits différents, par un effroyable concours de circonstances, votre mère, votre sœur Milou, votre frère Jean et vous-même êtes arrêtés par les Allemands.

Huit jours plus tard, vous arrivez à Drancy où les conditions matérielles et morales sont déjà très dures. Vous ne savez plus rien de votre père ni de votre sœur Denise. Vous êtes très vite séparées de votre frère. Une semaine encore – le calendrier se déroule impitoyablement – et le 13 avril, à cinq heures du matin, en gare de Bobigny, vous montez avec votre mère et votre sœur dans un convoi de wagons à bestiaux en direction de l’Est. Le voyage dure trois jours – du 13 avril à l’aube au 15 avril au soir. Le 15 avril 1944, en pleine nuit, sous les cris des SS, les aboiements des chiens, les projecteurs aveuglants, vous débarquez sur la rampe d’accès du camp d’Auschwitz-Birkenau. Vous entrez en enfer. Vous avez seize ans, de longs cheveux noirs, des yeux verts et vous êtes belle.

Des déportés vous attendent sur la rampe de débarquement. Ils vous crient en français : « Laissez vos bagages dans les wagons, mettez-vous en file, avancez. » Tout à coup, une voix inconnue vous murmure à l’oreille :
– Quel âge as-tu ?
Vous répondez :
– Seize ans.
Un silence. Puis, tout bas et très vite :
– Dis que tu en as dix-huit.

La voix inconnue vous a sauvé la vie. Des enfants et des femmes âgées ou malades sont empilés dans des camions que vous n’avez jamais revus. […]

La nuit même de votre arrivée au camp, les kapos vous font mettre en rang et un numéro indélébile vous est tatoué sur le bras. Il remplace l’identité que vous avez perdue, chaque femme étant enregistrée sous son seul numéro avec, pour tout le monde, le prénom de Sarah. Vous êtes le n° 78651. Vous appartenez désormais, avec des millions d’autres, au monde anonyme des déportés. Et, à l’âge où les filles commencent à se détourner de leurs jeux d’enfant pour rêver de robes et de romances au clair de lune, vous êtes l’image même de l’innocence : votre crime est d’être née dans la famille honorable et très digne qui était la vôtre.

Dans l’abîme où vous êtes tombée, dans ce cauchemar devenu réalité, il faut s’obstiner à survivre. Survivre, à Auschwitz, comme à Mauthausen, à Treblinka, à Bergen-Belsen, est une tâche presque impossible. […]

Nous sommes en janvier 45. L’avance des troupes soviétiques fait que votre groupe est envoyé à Dora, commando de Buchenwald. Le voyage est effroyable : le froid et le manque de nourriture tuent beaucoup d’entre vous. Vous ne restez que deux jours à Dora. On vous expédie à Bergen-Belsen. Votre mère, épuisée, y meurt du typhus le 13 mars. Un mois plus tard, les troupes anglaises entrent à Bergen-Belsen et vous libèrent. […]

Plus d’un mois après la libération de Bergen-Belsen, vous arrivez enfin à l’hôtel Lutetia. Vous apprenez alors seulement le sort de votre sœur Denise, dont vous n’aviez aucune nouvelle depuis Drancy. Déportée à Ravensbrück, puis à Mauthausen, elle vient de rentrer en France. Le sort de votre père et de votre frère, vous ne le saurez que bien plus tard : déportés dans les pays Baltes, ils ont disparu à jamais entre Kaunas et Tallin..

La déportation n’est pas seulement une épreuve physique ; c’est la plus cruelle des épreuves morales. Revivre après être passé par le royaume de l’abjection est presque au-dessus des forces humaines. […]

À plusieurs reprises, dans des bouches modestes ou dans des bouches augustes, j’ai entendu parler de votre caractère. C’était toujours dit avec respect, avec affection, mais avec une certaine conviction : il paraît, Madame, que vous avez un caractère difficile. Difficile ! Je pense bien. On ne sort pas de la Shoah avec le sourire aux lèvres. Avec votre teint de lys, vos longs cheveux, vos yeux verts qui viraient déjà parfois au noir, vous étiez une jeune fille, non seulement très belle, mais très douce et peut-être plutôt rêveuse. Une armée de bourreaux, les crimes du national-socialisme et deux mille cinq cents survivants sur soixante-seize-mille Juifs français déportés vous ont contrainte à vous durcir pour essayer de sauver votre mère et votre sœur, pour ne pas périr vous-même. »

Sur l’IVG :

« Un soir, à un dîner chez des amis, où se fait sentir une certaine ironie à l’égard de l’improbable journalisme féminin et de ses vaticinations, le téléphone sonne. La maîtresse de maison vous fait un signe : c’est pour vous. Au bout du fil, Jacques Chirac qui vient d’être désigné comme Premier ministre par Giscard. Il vous offre d’entrer dans son gouvernement que le président Giscard d’Estaing, en novateur, souhaite aussi large que possible. Vous n’hésitez pas longtemps. Vous devenez ministre de la Santé. […].

C’est Michel Poniatowski qui vous parle le premier d’un problème urgent et grave : l’avortement clandestin. […]  C’est vous que le président de la République et le Premier ministre vont charger de ce dossier écrasant.[…]

« Comment vous, vous disait-on, avec votre passé, avec ce que vous avez connu, pouvez-vous assumer ce rôle ? » Le mot de génocide était parfois prononcé. Ce sont pour vous de grands moments d’émotion et d’épuisement. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui et ici, se souviennent encore de ce spectacle où la grandeur se mêlait à la sauvagerie. Je vous revois, Madame, faisant front contre l’adversité avec ce courage et cette résolution qui sont votre marque propre. Les attaques sont violentes. À certains moments, le découragement s’empare de vous. Mais vous vous reprenez toujours. Vous êtes une espèce d’Antigone qui aurait triomphé de Créon. Votre projet finit par être adopté à l’Assemblée nationale par une majorité plus large que prévu : deux cent quatre-vingt-quatre voix contre cent quatre-vingt-neuf. La totalité des voix de gauche et – c’était une chance pour le gouvernement – une courte majorité des voix de droite. […]

C’était une victoire historique. Elle inscrit à jamais votre nom au tableau d’honneur de la lutte, si ardente dans le monde contemporain, pour la dignité de la femme. »

« Au terme de ces instants trop brefs et déjà trop longs que j’ai eu la chance et le bonheur de passer avec vous, je m’interroge sur les sentiments que vous portent les Français. Vous avez été abreuvée d’insultes par une minorité, et une large majorité voue une sorte de culte à l’icône que vous êtes devenue.

La première réponse à la question posée par une popularité si constante et si exceptionnelle est liée à votre attitude face au malheur. Vous avez dominé ce malheur avec une fermeté d’âme exemplaire. Ce que vous êtes d’abord, c’est courageuse – et les Français aiment le courage.

La clé de votre popularité, il faut peut-être la chercher, en fin de compte, dans votre capacité à emporter l’adhésion des Français. Cette adhésion ne repose pas pour vous sur je ne sais quel consensus médiocre et boiteux entre les innombrables opinions qui ne cessent de diviser notre vieux pays. Elle repose sur des principes que vous affirmez, envers et contre tous, sans jamais hausser le ton, et qui finissent par convaincre. Disons-le sans affectation : au cœur de la vie politique, vous offrez une image républicaine et morale.

Il y a en vous comme un secret : vous êtes la tradition même et la modernité incarnée. Je vous regarde, Madame : vous me faites penser à ces grandes dames d’autrefois dont la dignité et l’allure imposaient le respect. Et puis, je considère votre parcours et je vous vois comme une de ces figures de proue en avance sur l’histoire.
Oui, il y a de l’énigme en vous : une énigme claire et lumineuse jusqu’à la transparence. Elle inspire à ceux qui ont confiance en vous des sentiments qui les étonnent eux-mêmes. Vous le savez bien : ici, sous cette Coupole, nous avons un faible pour les coups d’encensoir dont se méfiait Pierre Messmer. L’admiration est très répandue parmi ceux qui se traitent eux-mêmes d’immortels. Nous nous détestons parfois, mais nous nous admirons presque toujours. Nous passons notre temps à nous asperger d’éloges plus ou moins mérités : nous sommes une société d’admiration mutuelle, que Voltaire déjà dénonçait en son temps. Cette admiration, vous la suscitez, bien sûr, vous-même. Mais, dans votre cas, quelque chose d’autre s’y mêle : du respect, de l’affection, une sorte de fascination. »

LC.

Le texte intégral du discours d’accueil de Jean d’Ormesson

La vidéo intégrale du discours d’accueil de Jean d’Ormesson

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La réforme des institutions européennes

logo PFUEDans quelques jours, la France cédera la présidence de l’Union Européenne à la République tchèque.  Glacial passage de témoin entre Paris et Prague, annonce-t-on : d’un côté, Nicolas Sarkozy, qui aura marqué ce semestre de son dynamisme et de sa volonté de faire avancer l’Europe, de l’autre, le chef de l’Etat tchèque, Vaclav Klaus, qui se présente comme un « dissident européen » et a fait savoir qu’il se refusait à hisser les couleurs de l’Union sur le château de Prague. De fait, la République tchèque pourrait apparaître comme un mauvais élève de la classe européenne : elle vient seulement de faire modifier sa Constitution en vue de la ratification du traité de Lisbonne. A l’inverse, si la présidence française a commencé dans la difficulté (rejet du traité de Lisbonne par l’Irlande, polémique sur les JO de Pékin), à la faveur de la crise géorgienne puis de la crise du capitalisme mondial, Nicolas Sarkozy a affiché son volontarisme, endossant par là-même un véritable leadership européen, reconnu par l’ensemble de ses partenaires, par Barack Obama lui-même, qui saluera un président français « énergétique« , et récemment par le magazine américain « Newsweek », qui le classe troisième personnalité de l’année. Ce faisant, voici donc la France redevenue moteur de la construction européenne, et  revenue au centre du jeu européen.

Pourtant, la situation n’a pas toujours été celle-ci. Après le  « Non » au référendum du 29 mai 2005, entraînant dans son sillage les Pays-Bas, la France a porté un coup d’arrêt indiscutable à l’intégration européenne. Paralysée, fonctionnant sur la base du traité de Nice, inadapté à l’élargissement à Vingt-Sept membres, l’Union s’est enfoncée dans une crise institutionnelle majeure. Pour sortir de cette crise, une réforme des institutions s’impose : c’est l’objet du traité de Lisbonne, signé par les Chefs d’Etats en 2007. Il s’agit, pour l’Union, de surmonter la crise institutionnelle et identitaire qu’elle traverse, en adaptant ses organes exécutifs (le Conseil Européen, regroupant les Chefs de gouvernement, et la Commission, instance en charge de la proposition et de l’exécution des politiques communautaires), législatif (le Parlement Européen), ses procédures de décision et sa philosophie, au contexte d’élargissement et de mondialisation qui est le sien. Si le traité de Lisbonne semble donc ouvrir de nouvelles perspectives institutionnelles, le message du 29 mai ne doit pas être ignoré : il témoigne d’attentes profondes de la part des citoyens européens.

L’enjeu est par conséquent désormais double : il s’agit d’une part de doter l’Union d’institutions stables et performantes, qui lui permettront de travailler efficacement à Vingt-Sept, mais également de modifier les processus décisionnels de manière à retrouver la confiance de ses citoyens, qui semblent rejeter le modèle d’intégration actuel. Tâchons donc d’analyser d’une part comment le traité de Lisbonne se pose comme un gage d’efficacité pour l’Europe, et d’autre part de mieux décrypter le message du 29 mai.

Tout d’abord,  la réforme des institutions est absolument indispensable pour relever le défi de l’élargissement. Après le rejet du traité constitutionnel, l’Union s’est trouvée incapable de fonctionner et de s’affirmer sur le plan international. En effet, la doctrine de l’approfondissement institutionnel, en parallèle de l’élargissement, si chère à Jean Monnet, a été abandonnée au début des années 1990. Bien qu’elle revienne à l’ordre du jour dès 1996, lorsque la Commission avertit que « l’accroissement substantiel des membres de l’Union aura des effets mécaniques sur le fonctionnement des institutions », et qu’elle soit même posée comme un préalable à l’élargissement en 2000, à Nice, ces bonnes intentions ne sont pas suivies dans les faits : le traité de Nice en pose certes les bases, mais n’est pas en tant que tel « viable pour la poursuite du processus d’intégration » (Parlement Européen, 01/2006) ; il s’agit plutôt de préparer l’élaboration du projet de Constitution, rejeté l’année suivante par les Français et les Néerlandais.

Dès lors, l’Union se trouve en proie à un flottement institutionnel désastreux : elle ne peut fonctionner à 27, avec des institutions pensées pour 15.  En particulier, de graves difficultés surviennent dans la prise de décision, l’unanimité étant impossible à obtenir à 27. Par ailleurs, la règle d’un Commissaire par Etat-membre grossit la Commission à 27 unités, ce qui a pour effet de la diluer et de l’affaiblir. Ensuite, la rotation semestrielle de la présidence apparaît comme une entrave à une action d’envergure, tandis que des flottements subsitent quant aux compétences relevant de l’Union ou des Etats membres.

Sur le plan international, avec l’élargissement, le risque d’accroissement des divergences en politique étrangère est conséquent et fait craindre de nouveaux épisodes catastrophiques pour la crédibilité de l’Europe, à l’image de la crise des Balkans, qui avait souligné l’impuissance des Européens à résoudre un conflit sur leur propre continent, ou de la cacophonie de 2003 sur la crise irakienne. Il est donc impératif  d’ordonner les institutions de l’Union pour qu’elle s’exprime d’une seule voix sur la scène internationale : l’enjeu n’est autre que sa cohérence et sa crédibilité, nécessaires à son affirmation planétaire. Il s’agit de faire mentir tous ceux qui depuis trop longtemps regardent l’Europe d’un œil railleur en la qualifiant de « géant économique, mais nain politique ».

eu-flagAussi, « la réforme des institutions n’est pas une fin en soi »(Barroso, 2004) , mais une nécessité vitale.  Valery Giscard d’Estaing, grand artisan de la réforme de l’Europe, soulignera d’ailleurs en 2008, à l’Ecole Polytechnique, les dangers d’«une Europe sans institutions performantes, continent divisé et affaibli». Le « traité modificatif » de Lisbonne, d’octobre 2007, entend donc mettre fin à la paralysie qui a suivi 2005 et menacé l’Europe, car, pour reprendre la métaphore de la bicyclette chère à Jacques Delors, « Si l’Europe n’avance pas, elle tombe ». Il entend réformer les institutions en ce sens, et rendre l’Union plus efficace. Il reprend les principales avancées institutionnelles du traité de Constitution, comme le souligne P. Selal, Ambassadeur, représentant permanent de la France près l’UE : « Toutes les véritables améliorations institutionnelles qu’apportait le projet de Constitution sont en réalité maintenues. Tout ce qui était nécessaire et novateur pour le fonctionnement de l’Union est préservé. ».

D’abord, pour rendre l’Europe plus efficace, il lève le flou quant aux compétences relevant de Bruxelles et des Etats membres, et dote l’Union de méthodes de travail, de règles de vote simplifiées, et d’institutions modernes permettant le bon fonctionnement d’une Union à 27. Le vote à la majorité qualifiée est étendu et l’avènement du principe de la double majorité, permettant l’adoption d’une mesure si elle est approuvée par 55% des Etats, représentant 65% de la population, assure un processus décisionnel plus efficace. Par ailleurs, la réduction envisagée de la Commission à 18 Commissaires va lui permettre de réaffirmer son rôle et de se recentrer sur ses missions. Au plan international, le traite dote l’Union d’outils pour se faire clairement entendre dans le monde : une présidence stable de deux ans et demi permettant une continuité d’action et de représentation, ainsi qu’un seul Haut représentant aux affaires étrangères et à la PESC,  visage unique de la diplomatie européenne, qui en assurera par là-même l’unité et la cohérence. Certes rejeté par référendum par l’Irlande (qui est constitutionnellement tenue de soumettre le texte au vote populaire), le traité est néanmoins en bonne voie, dans la mesure où Dublin est désormais prête à le revoter, de la même façon qu’elle avait rejeté en 2001 le traité de Nice avant de l’approuver l’année suivante.

Sortie de l’impasse institutionnelle et, partant, relancée, l’Union doit toutefois attacher une extrême importance au message du 29 mai : de fait, le rejet du traité Constitutionnel révèle le déficit démocratique de l’Union et la volonté d’implication des citoyens européens. L’Europe a trop longtemps privilégié un fonctionnement élitiste qui l’a éloignée du peuple. Son statut particulier (J. Delors parlera d’ « OPNI », Objet Politique Non Identifié) l’empêche d’avoir un exécutif homogène (la Commission doit s’appuyer sur une trop large majorité) : elle fonctionne plutôt comme une « démocratie de consensus » qui avance progressivement par traités (c’est la théorie du spill-over, ou débordement). En conséquence, la complexité des procédures et l’absence de repères par rapport au champ politique national brouillent la compréhension de l’Europe pour ses citoyens. Ils ont l’impression que l’Union Européenne relève d’une dynamique bureaucratique bruxelloise, lointaine, élitiste et peu lisible : la confusion est accrue par le procédé des traités qui apparaissent comme autant de « bricolages » chaotiques, résultats de compromis difficiles entre Etats. Cela s’est naturellement traduit par un désintérêt, une désaffection manifestes pour l’Union Européenne : l’abstention aux élections européennes (alors que l’instauration de l’élection du Parlement au suffrage universel, en 1979, visait au contraire à rapprocher l’institution du peuple) de 2004 (55% en moyenne) et l’euroscepticisme grandissant outre-Rhin en sont les symboles les plus marquants.

Pour autant, aujourd’hui,  l’emprise croissante de l’Europe sur le quotidien suscite, chez les citoyens, une volonté de réappropriation des enjeux européens : ils exigent une Europe plus transparente et légitime. Le temps où l’Europe était le fait de quelques individualités éclairées est révolu : le « consensus permissif », où l’Europe lointaine et abstraite, désintéressait sa population n’est plus. Avec l’extension de ses prérogatives, ses ressortissants refusent désormais d’être laissés en marge de l’intégration européenne et de subir les règles venues de Bruxelles : jusque là citoyens de l’Europe, ils exigent de devenir citoyens européens et réclament d’y être impliqués (en témoigne la participation de 70% au référendum en France, à comparer aux élections européennes : 49% en 1989, 47% en 1999, 43% en 2004). Cela implique pour l’Union Européenne de se réformer en profondeur à deux niveaux pour relever deux défis majeurs.

Le défi de la transparence et de la pédagogie : il faut « expliquer » l’Europe à ses citoyens, pour ne pas laisser, comme en 2005, des enjeux conjoncturels et locaux interférer.berlaymont Il faut « rendre l’Europe palpable » pour ceux qui la perçoivent encore comme un Frankenstein bureaucratique hantant le Berlaymont de Bruxelles.

Le défi de la légitimité démocratique : il s’agit ici de renforcer le contrôle et l’accès des citoyens aux institutions. En ce sens, le traité de Lisbonne avance, en renforçant le rôle du Parlement européen, instance qui, elle, tient sa légitimité du vote populaire : il reçoit de nouvelles attributions importantes dans le domaine de la législation, du budget et des accords internationaux, tandis que le recours à la procédure de codécision (décisions prises en accord avec le Conseil) est accru. Par ailleurs, le traité élargit la participation et le droit de regard des parlements nationaux par rapport aux décisions de l’Union, par le biais du principe de subsidiarité. Enfin, il veut mieux prendre en compte les attentes sociales des citoyens, en intégrant la Charte des droits fondamentaux dans le droit européen primaire, et en instaurant un droit de pétition européen, de manière à encourager les initiatives populaires.

Par conséquent, après l’échec du projet de Constitution, véritable séisme en Europe, l’Union Européenne a su se relancer : le traité de Lisbonne, déjà ratifié par 25 des membres (à l’exception de l’Irlande qui l’a refusé, et de la République Tchèque, qui a tout juste commencé le processus de ratification) devrait entrer en vigueur dans le courant de l’année 2009 et doter l’Union de nouvelles institutions qui lui permettront de mieux fonctionner à 27, et de s’affirmer sur la scène internationale, tout en se rapprochant de ses citoyens. Si elle parvient donc à relever le défi de la réforme institutionnelle, l’Union, performante, pourra profiter des fruits de ce travail : ainsi, dans le domaine économique et financier, où ses institutions sont le plus en pointe, on a vu le succès de la BCE, extrêmement réactive face à la crise financière au mois d’octobre dernier. De ce point de vue, les élections européennes de 2009 constitueront un test, à condition que les dangers d’un scrutin une nouvelle fois brouillé par des manoeuvres politiciennes s’éloignent. Par ailleurs, à 27 membres, l’Union semble d’autant plus condamnée à progresser selon son modèle d’intégration actuel : à petits pas et de façon consensuelle, pour adapter ses institutions. Ce réformisme institutionnel par la voie des traités, semble donc s’imposer de façon inéluctable, au risque de maintenir le fossé qui s’est creusé avec les peuples. Reste donc à savoir si l’Union pourra longtemps continuer à concilier cette démarche consensuelle et intergouvernementale avec l’exigence démocratique de ses ressortissants.

LC.