Archives de Tag: Russie

Energétique Vladimir Poutine

[Je publie ici l’article tiré d’une étude conjointe sur la situation énergétique de la Russie et de l’Algérie, et pour laquelle je tiens à remercier mon honorable binôme.]

 

Avec la chute de l’URSS en 1991, la Fédération de Russie sombre dans une crise politique et économique majeure, marquée par une dévaluation du rouble, un effondrement du PIB comme du niveau de vie, parallèlement à l’émergence d’une oligarchie issue des élites communistes, constituée d’opportunistes rapidement convertis au capitalisme sauvage, sous l’œil complaisant d’un Etat gangréné par la corruption.

Reléguée au rang de nation affaiblie, la Russie fait pourtant son retour dans le concert des grandes puissances au tournant du millénaire, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, maître du Kremlin entre 2000 et 2008.

Trop soucieuse d’imposer ses modèles démocratiques à un peuple qui n’a jamais connu que l’empire ou la dictature, la bien-pensance occidentale ne parvient pas à saisir les ressorts de l’immense popularité de cet ancien agent du KGB, aux tendances autocratiques.

En réalité, Vladimir Poutine a su rendre aux Russes leur fierté : en permettant la renaissance de sa Russie Eternelle, aujourd’hui de nouveau respectée et jalouse de son influence, il a gagné la reconnaissance de son peuple.

La cheville ouvrière de cette reconstruction a sans conteste été, et reste encore, le secteur de l’énergie, dont Vladimir Poutine a bien compris tout l’intérêt, pour relancer une économie russe aux abois comme pour peser de nouveau sur la scène internationale.

De fait, le géant russe et ses 17 millions de km² représentent un véritable bloc énergétique : forte des premières réserves mondiales en gaz naturel (24%), des deuxièmes réserves en charbon (20%), d’un dixième des réserves en uranium et des plus importantes réserves pétrolières hors OPEP, la Russie dispose d’un sous-sol sans commune mesure.

Ses gisements monumentaux lui permettent de s’affirmer comme le premier producteur de pétrole dans le monde (devant l’Arabie Saoudite, mais avec de bien moindres réserves) et le deuxième producteur de gaz naturel (derrière les Etats-Unis, mais avec des réserves six fois supérieures !).

Le secteur de l’énergie constitue donc bien la pierre angulaire de l’économie russe, qu’il a très largement contribué à redresser : il représente aujourd’hui 40% de la production industrielle nationale, 13% des emplois, 10% du PIB et plus de la moitié des recettes budgétaires de l’Etat.

Mais par-delà l’aspect purement économique, le potentiel énergétique de Moscou constitue un formidable levier géopolitique.

Tandis que les Etats-Unis ou la Chine sont contraints d’importer plus de la moitié de leurs besoins dans ce domaine, la Russie est la seule grande puissance industrielle énergétiquement autosuffisante.

Son surplus énergétique est tel qu’elle exporte 70% de sa production, assurant ainsi 40% des besoins de l’Union Européenne en hydrocarbures : Moscou a su s’imposer comme un fournisseur incontournable du Vieux Continent.

Pour mieux exploiter cette dépendance européenne et jouer à plein la carte du chantage énergétique, le Kremlin dispose d’une filière à sa botte, totalement restructurée par Vladimir Poutine.

A son arrivée sur la Place Rouge en mai 2000, le clan des Pétersbourgeois trouve un secteur énergétique aux mains d’oligarques sans scrupules, qui, à la faveur de l’effondrement du système soviétique, n’ont laissé à l’Etat que des miettes.

D’une main de fer, Poutine va ramener le secteur dans le giron public, se débarrassant sans hésitations de dirigeants industriels trop récalcitrants – l’emprisonnement de Mikhail Khodorkovsky, président du géant pétrolier Ioukos, en étant le symbole le plus retentissant.

C’est ainsi que se bâtit peu à peu le géant Gazprom, aujourd’hui détenu à 51% par l’Etat russe, et qui figure parmi les dix acteurs mondiaux les plus puissants sur le marché de l’énergie. Contrôlant tout à la fois 87% de la production de gaz russe et les voies d’acheminement correspondantes, l’hydre Gazprom se veut un redoutable vecteur d’influence pour Moscou.

Ainsi, l’Allemagne et l’Italie se sont-elles associées à Gazprom, dans le cadre respectif des projets Nord Stream – gazoduc acheminant directement le gaz russe à l’Allemagne par la Baltique, en contournant l’Ukraine, et à la tête duquel a été nommé l’ancien chancelier fédéral Gerhard Schroeder – et South Stream – gazoduc rapatriant le gaz russe vers l’Italie et l’Autriche, via la Mer Noire et la Bulgarie.

Plus soucieux de leur approvisionnement énergétique que d’une politique européenne cohérente, nos deux voisins n’ont donc pas hésité à s’engager à rebours du projet soutenu par l’Union Européenne, précisément destiné à desserrer l’étau que représente la dépendance vis-à-vis de la Russie : le gazoduc Nabucco est censé acheminer chaque année, à partir de 2013, 31 milliards de mètres cubes de gaz azéri vers Vienne, en transitant par le Sud de la Mer Noire.

Ce projet ambitieux, doté d’un budget de 6,5 milliards de dollars, s’appuie sur le gisement off-shore de Shah-Deriz, en Azerbaïdjan, dont les capacités de production restent estimées… à 7 milliards de mètres cubes annuels. Le décalage entre ce chiffre et le débit annoncé est une preuve supplémentaire que Nabucco n’est qu’un programme d’opposition, qui vise à prendre le contrepied des investissements de Gazprom en Europe.

Pour contrecarrer cette emprise décidément tenace de Gazprom sur les approvisionnements européens, qui porte le déploiement vers l’Ouest de l’influence économique et politique de la Russie, les Etats-Unis soutiennent de leur côté un projet de gazoduc sous la Mer Caspienne, acheminant le gaz depuis l’Asie Centrale sans passer par le territoire russe, mais se heurtent à des considérations juridiques : en droit maritime, la Mer Caspienne n’a pas le statut de mer, de sorte que de tels travaux doivent recevoir l’accord des cinq Etats riverains, parmi lesquels la Russie…

Cette bataille des corridors énergétiques qui se joue aux frontières de l’Europe illustre le rôle géostratégique acquis par  Gazprom, et explique les diverses tentatives de l’Union pour desserrer cette emprise : l’adoption en novembre 2008 du Plan Européen pour la Sécurité Energétique et l’Action Solidaire, visant à réduire la dépendance énergétique européenne, n’en est qu’un avatar.

La crise, dite du « gaz ukrainien », survenue en janvier 2009, marque sans doute le point culminant de cette guerre de l’énergie qui voit l’Europe et la Russie se livrer à un périlleux jeu de dupes.

Poussé vers l’Ouest sous l’impulsion des vainqueurs de la Révolution Orange, le Président Viktor Ioutchenko et son Premier Ministre Ioulia Timochenko, Kiev, point de passage obligé de 80% des exportations de gaz russe vers l’Europe, se détache de plus en plus franchement de l’asservissement à Moscou.

Soucieux d’endiguer cette émancipation, le Kremlin va rapidement utiliser l’arme du chantage énergétique pour faire la preuve de son pouvoir de nuisance : accusant Naftogaz, le gazier ukrainien, de détourner les exportations destinées à l’Europe de l’Ouest pour son usage domestique, Gazprom suspend ses livraisons, faisant craindre une pénurie de gaz en Europe.

Résolue en quelques semaines, cette crise renforce cependant les positions de chacune des deux parties : si elle conforte la Russie dans son statut de fournisseur indispensable pour l’Union Européenne, elle semble également donner raison, en Europe, aux partisans de solutions d’approvisionnement alternatives, qui permettent de contourner la dépendance aux importations russes.

Ainsi, Vladimir Poutine a su tirer tout le bénéfice économique et politique de ses ressources énergétiques, et transformer cette arme en un redoutable outil d’influence et de pénétration à l’étranger.

Doit-on pour autant en conclure que cette stratégie est irréprochable ? A l’évidence, non, et il faut bien prendre conscience que ce rétablissement russe demeure résolument précaire.

De fait, avec une économie presque exclusivement fondée sur le secteur énergétique, la Russie est extrêmement sensible aux évolutions et à la volatilité des prix du pétrole et du gaz. Par ailleurs, si la Russie constitue indéniablement un fournisseur énergétique fondamental pour l’Union Européenne, Moscou a tout autant besoin des exportations vers l’Europe pour écouler son surplus de production et faire vivre son économie. La situation demeure donc inconfortable pour l’Union Européenne, incapable de construire une stratégie énergétique cohérente à 27, mais en dépit des apparences, du chantage et des jeux de dupes, entre le fournisseur incontournable et le débouché vital, la situation est plutôt à l’ « interdépendance équilibrée ».

Enfin, sur le plan industriel, la Russie est à la croisée des chemins : son outil de production, issu de l’URSS, est vieillissant, les machines ont été surexploitées et n’ont pas bénéficié du niveau de maintenance requis.

Aujourd’hui, les fonds réinvestis dans l’infrastructure énergétique et l’exploration de nouveaux gisements représentent seulement 20% des recettes générées par le secteur, ce qui reste insuffisant pour permettre la modernisation des équipements et l’extension des activités pétrolières et gazières : l’apport de capitaux étrangers s’avère donc indispensable pour assurer la pérennité de l’industrie de l’énergie en Russie. La stratégie du Kremlin s’en trouve profondément écartelée : entre la nécessité technique et financière de s’ouvrir aux grands énergéticiens internationaux et la volonté de poursuivre la russification du secteur de l’énergie, Moscou avance sur une étroite ligne de crête.

On le voit, le potentiel énergétique de la Russie, outre l’atout économique qu’il représente et malgré les efforts qu’il impose, pèse sensiblement sur les rapports de force dans la sphère d’influence traditionnelle de Moscou, et au-delà, sur l’ensemble de la scène internationale. Enjeu majeur du XXIème siècle, l’énergie constitue une arme redoutable dont Vladimir Poutine et Dmtri Medvedev, en géopoliticiens avisés, ont su tirer tout l’avantage.

LC.

Publicités

Résurgence de la Guerre Froide ?

Le Président Medvedev et son homologue tadjik au lendemain de la crise géorgienne (Douchambe, août 2008)Réminiscence d’un temps où l’Union Soviétique se voulait l’égale des Etats-Unis, le regain de tensions qui agite ces temps-ci les relations entre la Russie et l’Occident fait flotter comme un parfum de Guerre Froide. Affaires d’espionnage à l’OTAN, expulsions de diplomates à Moscou et climat exécrable autour de la Géorgie, voici un cocktail explosif qui a des airs de déjà vu, au point de faire dire à Dimitiri Rogozine, ambassadeur russe à l’OTAN, que « l’esprit de la guerre froide est toujours vivant« . Mais qu’en est-il réellement dans les faits ?

Rencontré il y a quelques jours, le gérant français d’une société de sécurité implantée en Russie m’a livré son témoignage, qui donne une image sensiblement différente du traitement souvent biaisé que réservent les médias occidentaux au pays de Tchekhov.

D’abord, mon interlocuteur s’inquiète de la crise économique qui ébranle la Russie. Le Président Poutine ayant basé l’économie nationale sur les hydrocarbures, le pays ne dispose pas d’un socle industriel suffisant et se trouve doublement frappé par la crise, avec l’effondrement du prix du baril (et donc du prix du gaz, indexé sur le brut) : loin de Moscou, « ville délirante« , la population vieillissante, en régression démographique, s’enfonce dans la misère.

Mais c’est surtout dans le domaine géopolitique que la vision de l’intérieur de ce sécuritard, ancien observateur international au Kazakhstan et dans le Caucase, me paraît précieuse. D’emblée, il dénonce la manipulation qui consiste à systématiquement jeter l’opprobre sur l’attelage Medvedev/Poutine. S’il reconnaît que les pays de l’Est et d’Asie centrale sont significativement infiltrés par les anciens du KGB (dont Poutine est lui-même issu), il rejette l’image naïve de soulèvements populaires, spontanés et indépendants. Pour lui, la révolution orange à Kiev et l’agressivité militaire de la Géorgie l’été dernier ont été, sinon orchestrées, largement encouragées depuis Washington.

NATODe fait, force est de reconnaître que dans la guerre d’influence que se livrent Russes et Américains autour de la Mer Noire, en Europe de l’Est ou en Asie centrale, la vision manichéenne qui prévaut trop souvent dans les médias est illusoire. Mon interlocuteur s’indigne de la façon dont a été traitée en France la crise géorgienne, et salue le compromis – quoique imparfait – trouvé par le Président Sarkozy, plus en phase avec les réalités du terrain qu’avec les attentes d’une opinion publique occidentale acquise à Tbilissi.

Et de rappeler, comme nombre d’analystes, que le président Saakachvili a fait ses études aux Etats-Unis, où il s’est imprégné des valeurs occidentales. Porté au pouvoir à la suite de la « révolution des roses » qui a renversé l’ancien ministre soviétique Edouard Chevarnadzé en 2003, notamment grâce au soulèvement des étudiants du groupe Kmara, largement subventionnés par la fondation du milliardaire américain George Soros, Saakachvili a alors pu exprimer son tropisme américain, en s’efforçant de se délivrer de l’emprise russe.

Mais, le « hussard du Caucase »  a sans doute voulu aller trop loin dans son affirmation vis-à-vis de Moscou. Il y a d’abord eu cette volonté affichée d’intégrer l’OTAN, repoussée en avril 2008 par George W.  Bush, sous la pression franco-allemande. Provocation.

Et puis, bien sûr, « Micha » Saakachvili a cru au soutien inébranlable des Occidentaux, sans doute sur la foi d’assurances venues de certains conseillers américains – le sénateur McCain n’en avait-il pas lui-même donné, d’abord au ministre géorgien de la défense, en 2005, puis à l’occasion d’un voyage officiel dans le Caucase, en 2006 ?  Alors, il a voulu profiter de la grande diversion des Jeux Olympiques, Poutine à Pékin, pour se mesurer à l’ours russe.chars russes entrant en Géorgie

Las ! Plus que la défaite militaire et la perte irrémédiable de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, le président géorgien, en franchissant la ligne rouge, s’est décrédibilisé et se trouve aujourd’hui profondément déstabilisé dans son propre pays. De fait, Moscou veut sa tête et s’appuie sur ses réseaux en Géorgie. Pire encore, il a donné là l’occasion à la Russie de tester la capacité de réaction occidentale, et de voir jusqu’où elle peut aller dans son durcissement à l’égard de la communauté internationale.

SaakachviliAussi, ces réalités témoignent des tractations souterraines auxquelles se livrent Russes comme Américains pour étendre leur sphère d’influence dans ces zones d’intérêt stratégique. Washington mise sur une jeune génération occidentalisée, Moscou active ses réseaux d’ex-agents du KGB. Les troubles récents en Moldavie auraient d’ailleurs notamment été orchestrés en sous-main depuis le Kremlin. Bienvenue dans le monde gris de la realpolitik, où chacun pousse ses pions !

Peut-on pour autant parler, comme Dimitri Rogozine ou mon interlocuteur, du retour de la Guerre Froide ? Je ne le pense pas, et je vais tâcher d’expliquer ici pourquoi. Tandis que la Guerre Froide consistait en un choc frontal entre deux groupes totalement antagonistes, que tout opposait, aujourd’hui, les Russes et les Américains savent qu’ils ont besoin les uns des autres, et ce malgré les accents parfois provocateurs d’un Dmitri Medvedev qui dit ne pas craindre une nouvelle Guerre Froide. Ainsi, dans la lutte contre le terrorisme, et en dépit des tensions actuelles avec l’OTAN, Moscou a accepté le transit sur son sol de la logistique américaine destinée à l’Afghanistan : cette coopération est d’autant plus cruciale pour Washington que les convois de matériel ne peuvent évidemment transiter par l’Iran, et évitent de plus en plus un Pakistan déstabilisé, où ils sont régulièrement attaqués.

En somme, si l’on assiste bien au retour d’un climat de Guerre Froide, la froideur russe procède plutôt d’une démarche d’affirmation vis-à-vis de l’Occident : dans le nouvel ordre mondial, chaotique, Moscou se cherche une place, sans pour autant vouloir se poser en alternative du modèle occidental. David Ignatius, le célèbre journaliste du Washington Post, résume ainsi la situation : « Les mondes bipolaires et multipolaires ont chacun leur stabilité. Ce qui est dangereux, c’est la transition entre les deux« . Et nous sommes en plein dedans !

LC.