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L’Union Africaine, entre textes et réalités

Joao B. VieiraL’assassinat par les militaires du président bissau-guinéen, Joao Bernardo Vieira, tenu pour responsable de l’attentat qui avait coûté la vie, quelques heures plus tôt, au chef d’Etat-major des armées, le général Tagmé Na Waié, plonge un peu plus l’ancienne colonie portugaise, un des pays les plus pauvres du monde, dans la détresse. Il montre l’instabilité de cette Afrique de l’Ouest où les coups d’Etat se succèdent : la méfiance entre les armées et le défunt président,  lui-même ancien général  de division porté au pouvoir par un putsch militaire en 1980, venait de ce que « Nino » Vieira craignait un nouveau coup d’Etat, semblable à celui qui l’avait exilé en 1999, avant qu’il ne revienne victorieusement en 2005.

Surtout, après l’assassinat par son garde du corps de Laurent-Désiré Kabila en République Démocratique du Congo, début 2001, il porte à 30 le nombre de Chefs d’Etat africains tués pendant leur exercice, en quelque 40 années d’indépendance. L’idée est donc ici de discuter, au regard de ces chiffres accablants, le rôle que peut jouer l’Union Africaine, qui a tout récemment désigné le très controversé Mouammar Kadhafi pour assurer sa présidence, dans la résolution des conflits et la construction de la sécurité collective en Afrique.

Née avec la Déclaration de Syrte en 1999, son objectif est de renouveler et consolider le projet d’intégration politique et économique, tout en rompant avec les insuffisances de l’Organisation de l’Unité Africaine, créée à Addis-Abeba en 1963. Celle-ci avait pour vocation, à l’ère de la bipolarité et de la décolonisation, d’affirmer l’Afrique au plan international, mais s’est très vite heurtée à une profonde division idéologique, entre chantres des Etats-Unis d’Afrique (Nasser, Kadhafi) et partisans d’un panafricanisme minimaliste fondé sur le principe de non-ingérence et le dogme de la souveraineté (Senghor, Houphouët-Boigny). C’est cette dernière vision de l’Afrique qui présidera à la mise en place de l’OUA, mais ces principes d’intangibilité des frontières paralyseront l’organisation, incapable de gérer les conflits dévastateurs sur son sol, sur fond de problèmes de financement (le total des arriérés des pays contributeurs atteindra 50 milliards de dollars…)

uaAussi, était-il indispensable de mettre en place un nouvel organisme, susceptible de surmonter ce clivage pour relever le défi de l’intégration du développement régional et de la gestion des conflits. Malgré des dissensions persistantes entre supranationalistes (Kadhafi, encore) et souverainistes (qui l’emporteront encore), l’Union Africaine naît officiellement à Durban en juillet 2002, forte de 53 membres (tous les Etats africains à l’exception du Maroc, qui proteste contre l’admission de la République arabe Sahraouie démocratique, non reconnue par les Nations-Unies). Si elle reprend les grands principes « diplomatiques » de l’OUA, elle étend ses compétences dans les domaines sociaux, politiques et économiques, tout en rénovant son architecture institutionnelle, sur le modèle de l’Union Européenne. En particulier, son siège se situe en Ethiopie, à Addis-Abeba, elle dispose d’une Commission actuellement présidée par le Gabonais Jean Ping, et réunit annuellement une Conférence des Chefs d’Etat.

Mais l’innovation principale de cette nouvelle institution réside dans l’ambition affichée de trouver des solutions aux conflits qui gangrènent le continent. Pour ce faire, l’UA veut s’attaquer aux maux qui en sont générateurs, en promouvant le développement socio-économique de l’Afrique. Avec le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique), il s’agit de sortir du système d’assistanat en vogue, pour que l’Afrique reprenne les clefs de sa propre économie. Avec le CSSDCA (Conférence sur la Sécurité, la Stabilité, le Développement et la Coopération en Afrique), l’UA souhaite mieux prendre en compte les dynamiques politico-économiques internes (développement, libertés), externes (coopération) et individuelle (sécurité des hommes et des femmes) susceptibles de générer une crise. En somme, il y a là un volet de prévention et d’anticipation des conflits, associé à une volonté de créer les conditions d’une paix civile (des sociétés sûres) et de changer les mœurs locales (recours systématique aux armes, corruption). C’est à tout le moins l’objectif affirmé par la Charte de l’UA : « Créer les conditions à long terme permettant d’assurer la paix et la sécurité en Afrique nécessite des mesures pour réussir à combattre les vulnérabilités politiques, sociales, qui sont à l’origine des conflits« .

Mieux encore, dans cette perspective, l’UA s’est dotée d’un « organe de décision permanent pour la prévention, la gestion et le règlement des conflits« , le Conseil de Paix et de Sécurité. Pour rompre avec la fatalité des guerres, disposer d’instruments aptes à relever le défi de la paix, et ce faisant reprendre en main sa propre sécurité, face à des conflits souvent délaissés par la communauté internationale, l’UA abandonne le sacro-saint dogme de souveraineté, en instaurant un droit d’intervention qui légitime le recours à la force. Cette affirmation de la puissance comme cadre de gestion des conflits s’accompagne de la mise en place d’outils de prévention des désordres, de rétablissement et de consolidation de la paix, et d’intervention militaire.  C’est dans cette perspective que s’inscrit la création des soldats de l’UA, les Casques Blancs – comme les Casques Bleus avaient été créés par l’ONU pour remédier aux faiblesses de la SDN. Ils s’organisent autour d’un système d’alerte rapide, de contingents prépositionnés, de façon à minimiser et optimiser les projections d’hommes, le tout placé sous le commandement d’un Etat-major. Ces forces ont pour rôle d’affirmer leur autorité sur les zones conflictuelles.

KadhafiUne piste consiste, lorsque la conciliation est impossible du fait de l’intransigeance de certains acteurs, à faire preuve de partialité positive : il s’agit là d’appuyer l’avantage stratégique de l’une des parties, pour mieux pousser à la résignation l’adversaire affaibli, de façon à précipiter le règlement du conflit et éviter l’enlisement ou le statu quo ravageurs pour l’économie et les populations. Autre moyen théorique de sortir des conflits : l’imposition coercitive de la mise en œuvre des accords de paix, de façon à éviter une « pacification belligène », où les accords de paix ne sont que des trèves dont profitent les belligérants pour réorganiser leurs troupes avant un nouvel assaut, comme ce fut notamment le cas au Libéria, où 5 accords de paix se soldèrent par un échec entre 1993 et 2003, jusqu’à ce que la partialité positive des grandes puissances et du voisin guinéen, appuyant les rebelles, chasse Charles Taylor du pouvoir et amorce l’extinction de la guerre civile. Il y a donc là la volonté d’inscrire la médiation sur fond de menace de recours à la force.

Voici donc les principes affirmés par les textes de l’Union Africaine, dont les mises en œuvre ont parfois été couronnées de succès. La résolution du conflit libérien, la présence d’une force de 9000 hommes au Darfour, une médiation efficace entre Kibaki et Odinga au moment de la crise kenyanne sont  en partie à mettre à son crédit. Elle peut aussi se flatter depuis 2006 de la présence d’un ambassadeur américain près l’UA.

Pour autant, ses ambitions se heurtent bien souvent à des réalités extrêmement crues, qui mettent en exergue son impuissance à régler les crises. Le Darfour et le Kivu sont en proie à des tensions délétères. Madagascar est plongé dans une crise politique apparemment sans issue, en dépit des tentatives de médiation de l’UA. Le Zimbabwe de Robert Mugabe s’effondre sous les coups de boutoir du choléra, de l’inflation, et d’un dirigeant irresponsable. Le conflit somalien reste sans solution depuis 15 ans, et la force de l’UA sur place, sous-équipée et mal payée, est impuissante face à l’avancée des milices islamiques. L’exemple somalien est significatif du manque de moyens de l’Union, victime de défauts de financement et de contingents militaires limités. A cela, s’ajoutent la persistance de réticences idéologiques vis-à-vis de l’ingérence, et le jeu de leadership des grands pays (Afrique du Sud, Nigéria, Libye, Algérie) qui, en retour de leurs contributions financières et militaires, tentent de peser pour privilégier leurs intérêts propres. Cette politisation des institutions bride l’autonomie de la Commission, trop souvent cantonnée au rôle de « porte-parole », du fait de ses difficultés à s’affranchir de la tutelle des Etats-membres.

Enfin, subsistent des ambiguïtés quant aux attributions respectives du NEPAD et de la CSSDCA, qui en sapent l’efficacité en ouvrant la voie à des redondances et à des chevauchements. pingIl en est de même entre l’Union Africaine dans son ensemble et les organisations africaines régionales : on touche là aux relations difficiles entre l’UA et les CER (Communautés Economiques Régionales) qui, au fil des ans, ont investi le champ politique et se sont appropriées la responsabilité du maintien de la paix dans leur espace territorial. Aussi, l’Union se contente-t-elle souvent de protester et de condamner depuis Addis-Abeba, s’en remettant, faute de pouvoir agir autrement, aux CER pour ce qui est du règlement effectif du conflit. Ce « suivisme » est en contradiction avec la suprématie de l’UA sur les organisations régionales, pourtant constamment réaffirmée, mais témoigne des faiblesses de cette organisation continentale, qui doit encore relever bien des défis pour être à la hauteur de ses ambitions, participer à la stabilité et à l’unité de l’Afrique, et donc dépasser ce rôle bien dérisoire d’ « autorité morale », dans lequel elle doit se cantonner aujourd’hui.

LC.

Docteur Kouchner et Mister K. ?

le-monde-selon-kTandis que Bernard Kouchner accompagne le président de la République à Bagdad, le livre de Pierre Péan, Le monde selon K., n’en finit pas de faire des vagues. Sans velléités judiciaires, l’auteur entend se placer sous l’angle de « l’éthique et de la morale républicaine » pour dénoncer, non pas les activités illégales de l’actuel ministre des Affaires Etrangères et Européennes, mais plutôt ce qu’il considère comme relever d’une distorsion entre l’image répandue d’un chevalier blanc au service des plus démunis, et une réalité selon lui bien plus ambiguë et empreinte de dérives affairistes.

Intéressé par les problématiques africaines, qui occupent une large partie du livre, l’ex French Doctor s’étant impliqué au Biafra, en Somalie puis au Rwanda, j’ai décidé de lire cet ouvrage. D’emblée, Péan annonce la couleur : « La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa présentation réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie et des droits de l’homme est sérieusement écornée par son comportement pratique en Afrique. » Kouchner ne serait donc pas ce French Doctor bravache et bénévole, ce héros contemporain défiant tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes, cette « version postmoderne de l’abbé Pierre dont il se proclamait d’ailleurs volontiers l’ami « .

kouchner_somalieOn nous présente au contraire un homme narcissique et va-t-en guerre, utilisant les médias pour manipuler l’opinion publique. La célèbre image du Ministre de la Santé et de l’Action humanitaire de Pierre Bérégovoy débarquant un sac de riz sur les plages de Mogadiscio en 1992, ne serait qu’un avatar de son irrésistible attraction pour les médias, engrenages de sa « mécanique compassionnelle « . As du « tapage médiatique » et de l’émotionnel, le ministre, dans une approche délibérément manichéenne et simpliste, amplifierait le poids des images et des mots, recourant d’une façon systématique au terme de « génocide » pour mieux renvoyer au traumatisme collectif de la Seconde Guerre Mondiale, et ce faisant, justifier son interventionnisme militaire et sa théorie du « devoir d’ingérence ».

Mais par-delà de tels discours enflammés et cette image de chevalier blanc « toujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin « , Bernard Kouchner serait un cynique manipulateur, décrétant un peuple « victime » pour mieux servir les causes qui lui sont chères. D’abord, les intérêts américains. Car, oui, Kouchner serait démesurément atlantiste, « plus américain que les Américains « , aux accents bushistes et néoconservateurs lorsqu’il prône l’ingérence « pour faire régner l’ordre « : on le voit, sur la couverture de l’ouvrage, dans les bras de George W. Bush ; on l’imagine déjà, prêt à enfiler son treillis pour soutenir l’intervention en Irak ou bombarder l’Iran. En choisissant ainsi ses victimes, qui ne sont évidemment autres que celles qui préoccupent Washington, Kouchner manifesterait un tropisme atlantique dangereux pour la diplomatie française, et en ce nom, « braderait les outils d’influence et d’indépendance de la France » !

kouchnerAutre intérêt de Bernard Kouchner : le sien. Oui, le généreux bénévole d’autrefois serait devenu au fil du temps un personnage intéressé, n’hésitant pas à mélanger les genres pour gagner de l’argent… Dans son dernier chapitre, « L’Afrique, le fric », Péan affirme ainsi que Kouchner aurait profité de sa stature et de sa renommée, de sa nomination par Jean-Pierre Raffarin à la Direction d’Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau), pour obtenir de lucratifs contrats privés au Gabon et au Congo. Pour l’auteur, la double casquette de dirigeant public et de consultant privé est inacceptable…

En somme, l’ouvrage se livre à une entreprise de déconstruction en règle de l’icône Kouchner. Certes, je pense avoir déjà montré dans ces pages ne pas partager le principe d’intangibilité des chouchous du public. A l’évidence, Bernard Kouchner n’est ni un sain, ni un perdreau : depuis 20 ans qu’il fréquente les arcanes du pouvoir et les palais de la République, il en connaît les ficelles et son poste l’oblige de fait aujourd’hui à abandonner certains de ses idéaux au nom de la realpolitik.

Certes, mais peut-on pour autant attaquer de la sorte un ministre de la République, en procédant par insinuations, en développant un ton délibérément insidieux, et à dire vrai, malsain, sans pour autant apporter de preuves ? La démarche est quand même un peu trop facile : l’auteur, lui, n’a jamais mis les pieds au Rwanda.

Pierre Péan assume sa subjectivité. Dès les premières pages, il annonce ne pas partager pour Bernard Kouchner « l’enthousiasme dont la grande majorité de nos concitoyens font preuve à son endroit » : le livre sera donc bien à charge. Mais à vouloir faire flèche de tout bois, l’ouvrage, qui pourtant permet une réflexion pertinente sur le droit d’ingérence – en soulignant les dérives qu’il peut amorcer, le danger de « guerres humanitaires » détournant la noble cause humanitaire dans le seul but militaire, l’irréductibilité d’un problème politique à une solution armée  – se décrédibilise. S’il pose parfois les bonnes questions – comme sur le régime rwandais de Paul Kagame, et les accusations de complicité de génocide qu’il colporte à l’encontre de la France -, Péan, en voulant systématiquement jeter l’opprobre sur le French Doctor, apporte les mauvaises réponses, tombe dans la mauvaise foi, la contradiction et l’excès. kouchner_ockrentAinsi, après un passage troublant sur la realpolitik rwandaise du Quai d’Orsay, l’auteur consacre un chapitre incendiaire à Christine Ockrent. Que vient faire là l’incompétence journalistique de Mme Kouchner ? Dans ces quelques pages, qui s’écartent manifestement du thème annoncé, Péan adopte bel et bien le ton excessif d’un règlement de comptes

A vouloir tout exploiter, le livre se transforme en un fourre-tout déplorable. A trop vouloir souligner les contradictions du fondateur de Médecins du Monde, c’est l’auteur lui-même qui tombe dans la contradiction. Le voici qui s’indigne des « vertiges américanolâtres » de Kouchner, mais qui lui reproche dans le même temps de s’être engagé au Biafra sous les ordres de Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de l’Elysée, pour défendre les intérêts de De Gaulle contre Lagos, soutenu par les Etats-Unis, ou bien qui regrette que, sur le dossier rwandais, le ministre Kouchner se soit d’abord rangé derrière le président Mitterrand pour appuyer le président francophone Habyarimana face à Kagame, indirectement soutenu par Washington. Le voilà qui souligne que Kouchner a usurpé la paternité du « devoir d’ingérence », mais qui est aussi le premier à dénoncer les dérives de « son » devoir d’ingérence…

Péan le sait : les accusations sont graves, et fondées ou pas, ce « pamphlet venimeux » porte un coup à sa cible. Comme le dit le proverbe  « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose « . Comme le cite l’auteur lui-même : « C’est la première affirmation qui compte. Les démentis n’ont aucune efficacité. » Alors en fin de compte, se pose une question : pourquoi un tel acharnement ?

kagameLa principale motivation anti-Kouchner de Péan est politique : vouloir renouer les relations diplomatiques avec le Rwanda de Paul Kagame. L’auteur admet que cet épisode l’a poussé à écrire le livre : de longue date, il s’intéresse au Rwanda, et en a fait un ouvrage controversé, Noires fureurs, blancs menteurs, dans lequel il soutient, contre Bernard Kouchner, la thèse du « double génocide » selon laquelle Tutsis comme Hutus se sont livrés à d’horribles massacres ethniques. Il s’indigne que la realpolitik du locataire du Quai d’Orsay s’abaisse à se rapprocher du régime autoritaire de Kigali, dont les accusations salissent la France, et accessoirement incriminent Pierre Péan lui-même, associé par le rapport Mucyo à une tentative d’enlèvement… En somme, il lui est insupportable de voir que la « cause tutsie » épousée par Kouchner soit désormais portée par la France.

Est-ce une explication suffisante ? Je ne le crois pas. Tout au long du livre, j’ai été marqué par des remarques insidieuses, des relents nauséabonds dont j’ai constaté a posteriori qu’ils avaient également indigné nombre de commentateurs, à commencer par Kouchner lui-même. On fronce d’abord les sourcils lorsque, se livrant à une basse psychanalyse de sa cible, Péan explique qu’il faut voir dans la « double judéité » de Kouchner le moteur de ses actes : hanté par la Shoah, il irait « vers les minorités au nom d’un « Plus jamais ça. » « …

Plus tard, sur le Darfour, Péan se dresse contre la vague d’indignation made in America que ce drame a suscitée en France. Et de s’attaquer à ceux qui s’en sont fait l’écho : organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France), Glucksmann, Bernard-Henri Levy, et Philippe Val, « pour qui la liberté d’expression doit être absolue quand il s’agit de critiquer les musulmans ou les catholiques, mais la plus étroite, voire nulle, pour ceux qui critiquent Israël« . Dans un même panier, ces associations, ces intellectuels juifs, ces soutiens des Etats-Unis et d’Israël : aux yeux de l’auteur, tous se liguent à Washington et Tel-Aviv et utilisent le Darfour pour tenter de renverser le régime de Khartoum.

L’attaque se poursuit dans le chapitre intitulé «Weltanschauung», présentant la vision du monde du ministre. kouchner_livniSur le Proche-Orient, derrière une neutralité de façade, imposée par son judaïsme, il serait un proche d’Israël et un ami de Tzipi Livni (chef de la diplomatie israélienne) : Doctor honoris causa de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Kouchner aurait été l’instigateur et l’artisan entêté et intéréssé du rapprochement entre l’Union Européene et Tel-Aviv.

Pierre Péan a bien sûr la liberté de s’opposer à la politique d’Israël, mais au lieu de placer la discussion sur le plan de la géopolitique, voire de l’humanitaire, il adopte un ton extrêmement gênant et ambigu, revenant toujours à la « judéité » de Kouchner pour expliquer son attitude et ses intentions. Alors, lorsque, enfin, l’auteur se livre, lorsqu’il dévoile son véritable message, le doute n’est plus permis. L’heure n’est plus aux soupçons mais à l’indignation.

bhlCar, là voici la thèse de Péan : placé sous la « caution intellectuelle » de Bernard-Henri Levy, avec lequel il partage le même tropisme américain, Bernard Kouchner incarne la « contre-idée de la France « . Derrière celui qui ne se lève pas pour son hymne national, se cache un homme qui n’aime pas son pays, et dont la fidélité va à un autre Etat.  Levy (c’est ainsi qu’il désigne BHL…) et Kouchner, suppôts de Washington, c’est l’anti-France, la haine du gaullisme et des valeurs de la République française, le rejet d’ « une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral « … Accusation venue d’un autre temps, qui renvoie à la campagne antisémite de Staline à l’encontre des « cosmopolites sans racine»,  juifs soviétiques accusés de manquer de patriotisme…

Oui, l’impression générale le laissait soupçonner, l’orientation finale en est la preuve. Péan aura beau quitter tous les plateaux de télévision et de radio du monde, s’affliger d’un tel retournement des rôles qui le propulse à son tour sur le ban des accusés, comme s’il était surpris de devoir faire face, après tant d’attaques haineuses, à une riposte brutale.

Pour conclure, je dirai que, si j’admire la diversité et les aventures qui ont marqué la vie du Docteur Kouchner, je n’en suis pas pour autant  un inconditionnel, et j’ai donc abordé l’ouvrage dépourvu d’a priori. J’en rapporte mes impressions sans vouloir me faire à tout prix l’avocat du Ministre. Mais force est de reconnaître que l’outrance des accusations de Péan en annihile la pertinence éventuelle, et qu’outre une réflexion intéressante sur le devoir d’ingérence que j’ai déjà signalée, le seul intérêt de ce livre, dont les connotations pernicieuses et les glissements nauséabonds l’inscrivent dans la continuité de Noires fureurs, blancs menteurs, poursuivi en justice pour « complicité de diffamation raciale » et  « complicité de provocation à la haine raciale », consiste à nous replonger dans le contexte géopolitique des guerres civiles africaines et dans les Balkans, dont Bernard Kouchner a été le témoin privilégié. Pour le reste, je ne saurais le conseiller qu’à ceux des lecteurs soucieux de se faire leur propre avis sur la question.

LC.

La piraterie, espoir de la Somalie ?

USNS DiehlCourant décembre 2006, alors que nous croisions en Mer Rouge, les troupes éthiopiennes entraient en Somalie pour chasser le pouvoir en place à Mogadiscio, les Tribunaux Islamiques, soutenus par l’Erythrée. Plongeant au sud de l’île de Socotra, parés à intervenir à notre tour devant Mogadiscio, nous nous ravitaillions auprès de l’USNS Walter S. Diehl, tandis que de nombreux bâtiments américains, massés au large du Pakistan dans le cadre de l’Opération Enduring Freedom, faisaient cap au Sud pour couper une éventuelle retraite maritime aux islamistes déchus, soupçonnés d’être liés à Al Qaida.

Marginalisée après la fin de la Guerre Froide, la chute du général Siad Barré en 1991 et le retrait des troupes internationales en 1995, la Somalie avait jusqu’alors sombré dans le chaos politique et la guerre civile. Sans gouvernemenCarte Somaliet central, en proie à des luttes interethniques, scindée en trois entités autoproclamées, elle n’avait pourtant plus suscité l’intérêt de la communauté internationale, désabusée après l’échec de Restore Hope, et jugeant le problème trop inextricable, qui plus est dans un pays sans enjeu économique… Mais l’avènement des islamistes aux affaires, au printemps 2006, suivant une trajectoire curieusement similaire à celle des talibans en Afghanistan, entraîne un regain d’intérêt de la part de la CIA, qui y voit le risque d’un nouvel Afghanistan, et encourage donc l’intervention d’Addis-Abeba pour mettre fin au processus de talibanisation de la Somalie. La réinstallation du Gouvernement Fédéral de Transition qui s’ensuit est un échec et le pays s’enfonce une nouvelle fois dans le chaos et l’oubli : la communauté internationale, pensant y avoir éradiqué la menace terroriste, s’en désintéresse de nouveau. Livré à lui-même, le pays fait alors face à des affrontements sanglants, à d’horribles massacres, sur fond d’anarchie. Morcelé en une multitude de territoires contrôlés par les « seigneurs de guerre », il est régi par la loi du plus fort. Autour, les instances internationales négligent la situation.

Sirius StarPourtant, en 2008, la Somalie fait son retour dans l’actualité avec fracas. L’abordage par les pirates somaliens du voilier de luxe Ponant – et la réponse militaire de la France – puis les spectaculaires prises du bâtiment ukrainien Faina – avec à son bord 33 chars russes – et du supertanker Sirius Star et ses deux millions de barils, révèlent au monde ce que les marins savaient déjà : les eaux somaliennes sont devenues les plus dangereuses de la planète.

Ce n’est véritablement pas un hasard si la Somalie constitue aujourd’hui un eldorado pour les flibustiers des temps modernes. La faillite de l’Etat somalien, aujourd’hui inexistant, toutes ses structures ayant été ravagées par la guerre civile, permet aux chefs de guerre d’avoir les coudées franches pour s’engouffrer dans ce vide politique et encourager les dérives criminelles : devenue une bande de terres morcelées et contrôlées par des forces rivales, autour du Far West qu’est désormais Mogadiscio, la Somalie est en quelque sorte une zone de non-droit, un no man’s land que les brigands de tous poils peuvent, en toute impunité, investir comme refuge et base arrière. Le développement de la piraterie y est d’autant plus facilité par l’histoire récente du pays, qui a vu la formation de nombreuses bandes armées, équipées de matériels militaires puissants et nombreux.

Cependant, la piraterie a pris naissance sur les côtes somaliennes d’une façon bien plus triviale. Tout commence en effet avec la révolte de quelques pêcheurs somaliens, scandalisés de constater que les chaluts coréens et japonais, profitant de l’absence d’Etat, donc de marine militaire, viennent allègrement pêcher dans leurs eaux et voler leurs poissons : ils décident de se rebeller et d’agir. La misère aidant, les raids se répètent et la colère prolifique devient une méthode.boutres D’autant plus que l’activité s’avère lucrative. Très vite, dans ce contexte de chaos, nombreux sont ceux qui se tournent vers cette économie florissante : enfants soldats, miliciens désœuvrés, marins, officiers en rupture de ban et garde-côtes se reconvertissent dans cette forme de banditisme. Ils s’organisent et la piraterie devient dès lors une manne : sur la seule année 2008, avec 94 navires attaqués dont 38 arraisonnés, on estime à plus de 100 millions de dollars le total des rançons récoltées par les pirates. Profitant de leurs gains, ils peuvent mieux s’équiper, et disposent désormais d’armes efficaces, de navires rapides, et de « bâteaux-mères » qui leur permettent d’agir en haute mer, sur la base de renseignements livrés par le puissant réseau que constitue la diaspora des travailleurs somaliens dans le Golfe d’Aden.

piratesPirates… On imagine des barbes longues, noires, rousses… Des sabres au clair, des bandeaux, des canons… Mais ici, point d’Errol Flynn ou de Johnny Depp. Encore moins de Keira Knightley. Les bâtiments tombent aux mains de quelques gaillards somaliens, mâchant l’éternelle drogue de la Corne de l’Afrique, le qat, et sachant manier la kalachnikov. Ils ancrent ensuite leurs prises à l’abri dans leurs repères de forbans, comme le port d’Eyl, dangereux et inaccessible, devenu l’ « île de la Tortue ». Là-bas, tout s’organise autour de cette activité : la piraterie en Somalie n’est plus un débordement passager, mais s’est bel et bien convertie en industrie nationale. Pour mieux comprendre l’attrait qu’elle exerce, un chiffre. Le total amassé par les rançons excède largement le budget du Puntland, région autonome autrefois stable, désormais impuissante, infiltrée et corrompue, où les politiciens sont impliqués dans la piraterie. Sans salaire, ses militaires, destinés à contrôler les côtes, ont déserté pour rejoindre les pirates : l’armée de 14 000 hommes n’en comptent plus que 2000…

Certains pensent que les pirates ne sont qu’une couverture pour des groupes terroristes internationaux, avançant qu’il ne serait pas étonnant qu’Al Qaida coopte la piraterie, comme elle s’était impliquée dans le trafic de drogue en Afghanistan, pour financer ses opérations. Ainsi, l’ancien premier ministre somalien du gouvernement de transition, en exil à Nairobi, avance que la piraterie n’est qu’une « joint-venture politico-religieuse« , une mafia reliée à Al Qaida. En réalité, rien ne prouve jusqu’à présent que les pirates aient réellement maille à partir avec le terrorisme, mais évidemment, la tentation est forte : invoquer Al Qaida, c’est avoir l’oreille des Américains, s’offrir l’opportunité d’inclure la lutte contre la piraterie dans leur guerre contre le terrorisme, et espérer ainsi saper l’autorité et les ressources des chefs locaux.

Quoi qu’il en soit, en attaquant le mastodonte Sirius Star à 800 km au sud de Mombasa, les pirates ont franchi un cap. D’abord, ils ont fait la preuve de l’étendue de leur rayon d’action et de leurs ambitions. Ensuite, ils se sont posés comme des acteurs incontournables dans cette région géopolitique cruciale qui regroupe le Golfe d’Aden et le détroit de Bab-el-Mandeb, où transitent 12% du commerce maritime mondial et 30% des flux pétroliers, notamment en direction de la Chine.attaques

En menaçant de déstabiliser les échanges dans cette région, désormais considérée par les assureurs comme une « zone à risque de guerre », ils obligent les flottes commerciales à redessiner les cartes : devant l’augmentation des primes d’assurance, certains armateurs sont prêts à consentir le long détour par le cap de Bonne Espérance et le surcoût qui en résulte. moubarakCette situation est particulièrement préjudiciable pour l’Egypte, qui tire d’importantes ressources des taxes provenant des droits de passage du Canal de Suez : déjà, en mars 2007, nous étions quatre bâtiments de la Marine Nationale à patrouiller le long des côtes somaliennes pour arraisonner d’éventuels pirates – là-même où, l’année suivante, la Jeanne d’Arc récupérera les otages délivrés du Ponant -, et la frégate égyptienne Moubarak s’était jointe à nous.

En pleine crise économique, le transport maritime est touché de plein fouet, de sorte que la communauté internationalpatrouille (mars 2007)e a dû se mobiliser. L’ONU a adopté en juin 2008 une résolution constatant l’impuissance des autorités somaliennes à sécuriser leurs côtes, incitant les grands Etats à renforcer leur présence militaire dans le Golfe d’Aden : elle a ensuite autorisé la poursuite de l’action dans les eaux somaliennes, et à terre contre les repères de pirates. Dans ce cadre, l’OTAN, l’Inde, la Chine – quittant ses côtes pour la première fois depuis le XVème siècle – ont déployé des navires de guerre au large de la Corne de l’Afrique. Le Japon devrait suivre en 2009, et l’Union Européenne a lancé l’opération Atalante, commandée par un amiral britannique – ce qui, au passage, révèle l’évolution de l’état d’esprit du Royaume-Uni, traditionnellement hostile à la Politique de Défense Commune. C’est dans le cadre de cette mission que l’aviso français Premier-Maître L’Her a déjoué le 1er janvier une attaque visant un cargo battant pavillon panaméen, et intercepté huit pirates présumés.

On le voit, en transformant un conflit local en menace mondiale, les pirates ont permis le grand retour de la communauté internationale, par son volet militaire, dans ce vieux dossier somalien. Mcommandoais à l’évidence, la seule réponse militaire est insuffisante : il est impossible de surveiller les 3700 km du littoral somalien, et les quatre millions de kilomètres carrés associés. Devant les limites de cette approche, il apparaît que le débat doit se recentrer sur la Somalie. En soulignant que la piraterie n’était qu’un des « avatars de la détérioration de [sa] situation » interne, l’Union Africaine a montré que la véritable solution passait par la recherche d’une pacification et d’une stabilisation du pays. Dans un contexte d’incertitudes accru par le retrait, en début de semaine, des troupes éthiopiennes encore stationnées à Mogadiscio, qui ne laisse plus sur place qu’une force de l’UA de 3400 Burundais et Ougandais, mal équipés et sous-financés, seuls un processus de réconciliation nationale et la fin de la guerre civile pourront mettre durablement un terme au cycle de revanches qui a ravagé le pays pendant deux décennies et donné naissance au problème. La solution de la piraterie somalienne réside donc dans un règlement politique de la situation : tant que le pays ne sera pas un Etat digne de ce nom, il constituera toujours une aubaine pour les pirates.

somalieDe ce point de vue, la recrudescence des actes de piraterie est peut-être, à mon sens et assez paradoxalement, un espoir pour le peuple somalien, épuisé par 20 ans de souffrances. Cette affirmation peut paraître cynique quand on sait qu’il dépend pour moitié de l’aide alimentaire internationale, dont les convois maritimes sont précisément détournés par ces mêmes bandits… Toutefois, en redonnant à la Somalie ce qui lui faisait cruellement défaut jusqu’alors, un enjeu stratégique, les pirates ont contraint la communauté internationale à abandonner la résignation et le manque d’engagement dont elle faisait preuve face à la situation dans ce pays : désormais consciente que la guerre civile et la piraterie s’y alimentent mutuellement, elle sait que l’une ne se réglera pas sans l’autre.

LC.

Actualisation de la carte des attaques (22 avril 2009) :

attaques en 2009

Afrique et guerres civiles

Djibouti… Après quinze jours de mer, voici donc la ville rêvée de tout marin… Quinze jours de conversations enflammées où chacun a raconté son vécu ici. Faire escale pour la première fois à « Djibout’« , c’est un peu accéder pour de bon au statut de marin : il faut avoir arpenté les longues rues ensablées et nauséabondes depuis la place Ménélik jusqu’aux confins de Balbala pour obtenir cette reconnaissance. Etrange atmosphère… Au bouillonnement désordonné, au bourdonnement des mouches et à l’odeur pestilentielle des ordures entassées ci-et-là, succèdent dès la nuit tombée la musique des bars et le regard hagard des policiers en faction au coin des rues, victimes de la drogue qui frappe icAvenue de Brazzaville, Djiboutii tous les habitants : le qat, objet de toutes les convoitises lorsqu’il arrive à Tadjourah, chaque matin, depuis l’Ethiopie voisine…

Djibouti, terre du désoeuvrement et de la débrouille où les magouilles vont bon train. Les symboles de la misère sont ici légion : la maladie, le chômage et les trafics… Au coin de l’avenue de Brazzaville, on me propose une kalachnikoff à un prix dérisoire… Et pourtant. Et pourtant, Djibouti est considérée ici comme un havre de paix et de prospérité : le pays se veut politiquement stable , tandis qu’autour, l’Ethiopie et l’Erythrée s’entre-déchirent. A l’Est, la Somalie est un Etat fantôme, divisée et en déliquescence, où la guerre civile fait encore rage. C’est donc là l’occasion de s’interroger sur ces conflits latents en Afrique, qui s’y démultiplient depuis la fin de la Guerre Froide, et maintiennent certaines parties du continent dans la misère : économie exsangue, Etat inexistant et haines ethniques… Il ne s’agit pas de sombrer dans le cliché, mais seulement de comprendre pourquoi certaines régions d’Afrique ont été, ou sont encore, si sensibles à cette dynamique destructrice qu’est la guerre civile.

Durant les dernières années de la Guerre Froide, l’Afrique s’impose comme un enjeu stratégique de premier plan entre les deux blocs. La faiblesse des Etats africains, donc leur vulnérabilité et la facilité à les manipuler, ainsi que leurs ressources minérales et leur position stratégique, vitales pour l’Occident, conduisent l’URSS à s’y implanter, notamment par le biais de l’allié cubain, première puissance étrangère sur le continent au début des années 1980, avec des interventions remarquées en Angola ou au Mozambique.
On le voit, dans la partie d’échec pour la domination du monde que se livrent Etats-Unis et Union Soviétique, l’Afrique a son rôle à jouer. A l’inverse, avec la fin du clivage Est/Ouest, l’Afrique cesse d’être un enjeu géopolitique, et se trouve marginalisée. Ce continent autrefois « convoité » est désormais l’objet du désintérêt des puissances mondiales : il est inutile de courtiser les pays africains pour augmenter le nombre d’alliés ou empêcher le rival d’acquérir de nouvelles positions stratégiques. Les Etats africains, privés de l’appui politique, économique et militaire de l’une des superpuissances, se trouvent livrés à eux-mêmes, faibles et incapables de remplir leurs fonctions régulatrices et identitaires élémentaires. Privés des profits de la compétition, et de la légitimité qu’ils en tiraient, ils se délitent au plan économique. Dans des régions à l’économie exsangue, où les armes, moins contrôlées avec la fin du conflit Est/Ouest, prolifèrent, et où les haines séculaires entre tribus, gelées par la colonisation, sont désormais réactivées, ces pays sombrent donc bien souvent dans la guerre civile.

Illustrons cette situation par l’implosion désastreuse, et aujourd’hui encore prégnante, de la Somalie : en 1969, le major général Syad Barré s’empare du pouvoir pour lancer deux ans plus tard son pays sur la voie du « socialisme scientifique », en vue d’effacer le tribalisme très marqué dans cette région de la corne africaine, divisée en nombreux clans rivaux. Avec l’affaiblissement du régime soviétique, le pouvoir du maître de Mogadiscio décroît à la fin des années 1980, tandis que les soulèvements se multiplient, pour aboutir finalement au renversement du régime début 1991. Dès lors, le pays sombre dans le chaos : la coalition rebelle se montre incapable de s’entendre sur le partage du pouvoir, et s’entre-déchire, tandis que chaque faction s’empare des stocks d’armes hérités de l’approvisionnement soviétique, et abandonnés par un Etat désormais fantôme. Fatigués par ces rivalités intestines, le Nord-Ouest somalien, à population Issak, proclame son indépendance en mai 1991, devenant le Somaliland, et plongeant d’autant plus le pays dans la crise : la guerre civile redouble et s’accompagne d’un effondrement économique qui accroît la famine. La situation conduit les Etats-Unis, dans le cadre de l’opération Restore Hope, puis les Nations Unies, à dépêcher des forces pour rétablir un gouvernement et reconstruire le pays, mais les milices tribales se refusent à toute action qui puisse donner l’avantage à l’une d’elles : le choc est dès lors inévitable entre les forces internationales de maintien de l’ordre et les combattants locaux, de sorte que les combats font rage à Mogadiscio, causant de lourdes pertes américaines et onusiennes. Aussi, décision est prise en 1994 de se désengager de ce conflit, sans véritable enjeu au plan international, et la Somalie divisée, déchirée, est ainsi abandonnée à elle-même…

C’est dire que les guerres civiles sont favorisées par la faiblesse de l’Etat : elles prennent corps dans des pays à la cohésion interne fragile, dont la source de légitimité était essentiellement exogène. En ce sens, la guerre – autrefois expression de la puissance – est désormais résultat de la faiblesse… Tâchons à présent d’en identifier les aspects spécifiques : après la Guerre Froide, les guerres civiles, redevenues des conflits purement régionaux, c’est-à-dire, dépourvus d’enjeux idéologiques à l’échelle de la planète, tendent à se développer selon une dynamique propre, qu’il s’agit ici de comprendre.

Rares sont désormais les guerres civiles à enjeu révolutionnaire, c’est-à-dire où l’impératif de mise en place d’une nouvelle société préside au conflit : parmi eux, on peut néanmoins citer  la sanglante guerre civile algérienne, dont l’enjeu était l’avènement d’un régime islamique. Ailleurs, les doctrines des mouvements armés restent floues ou syncrétiques et la plupart n’ont aucun repère idéologique : les bandes armées libériennes s’étaient dotées de surnoms dignes de la guerre des étoiles ou empruntés aux jeux vidéos !

Dépourvus du substrat idéologique de la Guerre Froide, les guerres civiles sont donc désormais principalement à caractère identitaire : elles procèdent de la volonté d’un peuple, d’une ethnie, d’un clan, à se séparer d’un autre. Elles relèvent donc en partie d’un enjeu d’autodétermination : la vie ensemble devient insupportable et donne lieu à des explosions de violence. Mais plus généralement, elles sont le résultat de la perception d’une menace : un groupe a le sentiment que son identité est menacée. Or, si, pendant la colonisation ou la Guerre Froide, les dirigeants, soutenus par la puissance coloniale ou le « super-Grand » détenaient les subventions et les clefs du pouvoir, avec l’effondrement de l’Etat, la seule source d’affiliation et de survie est l’appartenance à une ethnie, et le conflit identitaire est  donc inévitable dans ces circonstances. C’est dire que la haine intercommunautaire, sans doute latente mais jusque là contenue, éclate devant la faiblesse de l’Etat, ce qui rejoint la conclusion du paragraphe précédent. La guerre civile rwandaise relève essentiellement de cette dynamique.

Conflits en Afrique

Par ailleurs, certains conflits civils ont, depuis la fin de la Guerre Froide, était motivé par le seul appât du gain : profitant du délitement de l’Etat, certains leaders ont voulu faire main basse sur le patrimoine national. L’enjeu du conflit est dans ce cas simplement la prédation : l’or, les diamants… Il s’ensuit la mise en place de systèmes économiques très lucratifs pour les belligérants. Profitant de la guerre et du chaos économique et administratif qu’elle implique, ils se livrent à divers trafics et s’enrichissent, tandis que les populations civiles sont confrontées à la famine et au désoeuvrement : en ce sens, aucun des belligérants n’a intérêt à mettre fin au conflit, et la guerre s’auto-entretient, avec pour seule perspective le suicide national : économie exsangue, Etat absent, massacres intercommunautaires.

Cet enjeu purement économique a été au cœur du conflit au Libéria. Tout commence dans ce pays, qui est la plus vieille république indépendante d’Afrique noire, disposant de ressources naturelles (hévéas, fer, diamants) nombreuses, avec le coup d’Etat du sergent-major Doe, qui prend le pouvoir en 1980. La rébellion s’organise à l’étranger sous l’autorité de Charles Taylor, qui fonde le NPFL (National Patriotic Front of Liberia) et lance à partir de 1989 une insurrection, initialement classique, dans la mesure où elle oppose les forces loyalistes à un groupe rebelle. Les insurgés contrôlent la majeure partie du pays à l’été 1990, mais s’enlisent dans la capitale Monrovia. Cette stagnation conduit à la complexification du conflit : plusieurs mouvements de luttes armées, hostiles à Taylor, se constituent, tandis que la communauté internationale intervient pour protéger Monrovia, gelant ainsi l’avancée du NPFL. A la faveur de cette situation, on assiste à l’avènement d’une demi-douzaine de warlords, favorisé par les contentieux ethniques sous-jacents, entre Krahns et Gios : en fonction des solidarités et des alliances tribales, le champs du conflit s’étend tandis qu’apparaissent six factions politico-militaires antagonistes et que se réactivent d’anciennes autorités tribales. Opportunistes, ces seigneurs de la guerre profitent du chaos ambiant pour s’enrichir par l’exportation frauduleuses des richesses qu’ils contrôlent (fers, hévéas) : ils passent des accords avec les firmes multinationales peu scrupuleuses présentes sur le terrain, qui financent leur effort de guerre via taxes, royalties ou « droits d’exploitation » reversés en contrepartie d’un approvisionnement en matières premières à des prix très inférieurs à ceux du marché officiel. Ainsi, jusqu’en 1992, le NPFL était-il en relation d’affaires avec Firestone pour l’exploitation des plantations d’hévéas qu’il contrôlait.  Cette logique de prédation des ressources naturelles, tout en détruisant l’économie du pays (un rapport de la Banque Mondiale souligne en 1994 qu’en cinq ans, le PIB du pays a chuté de près de 100% !), exacerbe les tensions et la concurrence entre clans ennemis. Au gré de ces scissions du NPFL, suivies d’affrontements qui ne font qu’entretenir le statu quo militaire, la situation s’enlise, jusqu’à un retour précaire du calme en 1996, l’élection de Charles Taylor à la présidence en 1997 et, en 1998, le retrait de l’ECOMOG, la force de maintien de la paix envoyée par l’ONU, au terme d’un conflit qui aura coûté la vie de 200 000 personnes, et déplacé un million d’autres, au rythme d’exactions quotidiennes perpétrées en toute impunité.

A travers l’enlisement du conflit, apparaît également une autre caractéristique propre des guerres civiles post-bipolarité : elles se prolongent sans véritable but, les alliances de clans succédant aux alliances de clans, les tribus s’entre-déchirent par appât du gain sans véritable vainqueur. De telles guerres ne sont donc pas « décisives » : les acteurs s’enlisent, et, on l’a dit, se complaisent dans ces situations lucratives, les négociations aboutissent à des accords contestés et ambigus qui n’apportent aucune solution au conflit, à l’image des accords de Marcoussis, signés en 2003 en France entre les protagonistes de la guerre civile ivoirienne, mais contestés par le président Gbagbo dès son retour à Abidjan ! L’absence de véritable motivation politique de tels conflits met alors d’autant plus en évidence leur absurdité : des belligérants qui se complaisent dans la guerre donnent l’image d’un conflit qui est sa propre fin, il semble s’agir de combattre pour combattre, de tuer pour tuer, en proie à une frénésie de violence que rien ne semble pouvoir arrêter.

Ainsi, alors que tout conflit, depuis 1945, était vu au travers du prisme idéologique de la Guerre Froide, les guerres civiles qui éclatent dans le monde sont chacune mue par leur logique (ou leur absurdité) propre, sans qu’on puisse y trouver une unité : en ce sens, il y a décentralisation de la conflictualité. Outre cette mutation majeure, on assiste également à l’apparition de nouveaux acteurs. En effet, si, sous sa forme classique, la guerre civile oppose le gouvernement d’un Etat et un groupe d’insurgés, ce paradigme est aujourd’hui remis en cause : les guerres civiles africaines ont vu s’affronter une multitude de parties belligérantes, sur fond d’absence totale d’Etat. En ce sens, elles méritent le qualificatif proposé par V.-Y. Ghebali de guerres civiles déstructurées : ainsi, la guerre civile du Sierra Leone mit aux prises une série de bandes armées combattant au sein d’un Etat aux structures virtuelles.

Outre la démultiplication du nombre de belligérants, et leur extension géographique, ces conflits sont également marqués par l’apparition enfant-soldatde nouvelles catégories d’acteurs : les enfants soldats et les « mercenaires affairistes ». Tout d’abord, donc, la participation aux guerres civiles africaines, notamment au Libéria et en Sierra Leone, d’enfants s’est développée : ainsi, l’UNICEF estime qu’environ 10% des combattants de ces conflits d’Afrique de l’Ouest avaient moins de 15 ans (et certains même moins de 8 ans !), notamment au sein de la Small Boys Unit, faction du NPFL. Elle s’explique d’une part par l’avantage de disposer de combattants à faible visibilité en milieu urbain, chair à canon docile et à très faible coût – ce qui, alors que la fin de l’affrontement Est/Ouest, tarit les sources de financement extérieur, est primordial -, d’autre part, on l’a dit, par la prolifération d’armes légères et de petits calibres résultant de l’effondrement d’Etats autrefois armés par les deux blocs. En outre, esseulés et orphelins, nombre de ces jeunes combattants s’engagent volontairement : privés de tout repère (famille, école…), ils choisissent la guerre comme moyen de survie, et ce faisant rejoignent un groupe, une bande armée qui représente pour eux une nouvelle famille, avec ses codes et ses rites propres. Initiés à l’horreur, drogués, ils tuent, pillent et détruisent avec frénésie, en vue d’acquérir le respect réservé aux plus valeureux d’entre eux. Héros de pacotille, ces derniers illustrèrent le caractère pathétique et décadent d’une telle situation, en s’affublant de surnoms délirants, tels « général Jungle King » ou « Colonel Evil Killer »…

Par ailleurs, avec la fin de la Guerre Froide, les grandes puissances ont réduit leur potentiel et leur effectif militaires, tout en limitant leur intervention dans les guerres civiles, de sorte que les Etats en proie à de tels conflits, déjà très affaiblis, se sont montrés incapables de gérer la crise. Aussi, se sont établies des sociétés offrant leurs services dans ce domaine aux autorités établies de l’Etat sollicitant : conseil en stratégie et envoi de mercenaires. Ces sociétés, telles Executive Outcomes ou Military Profesional Resources Incorporated ont joué des rôles de premier plan en Sierra Leone. Ainsi, Branch Energy, filiale de la firme sud-africaine Executive Outcomes, a été directement sollicitée par l’état-major sierra léonais, au cours du conflit qui a éclaté dans le pays par contagion, à la suite des événements au Libéria : son intervention a permis de protéger la capitale Freetown, et de reconquérir les principales régions minières et diamantifères du pays, en contrepartie de trois millions de dollars par mois, et de l’exploitation des gisements libérés – ce qui, une nouvelle fois, montre combien l’enjeu économique et l’appât du gain sont prégnants dans ces conflits.

On le voit, les guerres civiles de l’après-Guerre Froide ont des caractéristiques propres, de nature à déstabiliser les grandes puissances. De fait, leur sécurité territoriale n’est pas mise en cause par de tels conflits : elles n’y interviennent que pour limiter ou contenir la violence, non remporter la guerre. A la défense du territoire national, succède la mission d’assurer la sécurité de zones de crises, de protéger les populations civiles. Or, les armées professionnelles occidentales, jusque là préparées pour l’affrontement face au grand ennemi communiste et à l’armée soviétique, se sont montrées tout à fait mal à l’aise dans de telles missions de rétablissement de la paix, confrontées à des ennemis non conventionnels, à des guérillas urbaines qui transgressent toutes les règles de la guerre classique. On peut ici revenir sur l’assassinat d’Agathe Uwilingiyimana, Premier Ministre du Rwanda, pourtant protégée par dix soldats belges du MINUAR (Mission des Nations-Unies au Rwanda), eux aussi assassinés : un tel événement reflète l’impuissance d’une force de maintien de l’ordre dans certaines conditions. De même, le fiasco de la mission américaine Restore Hope en Somalie, marquée par le lynchage de pilotes américains, traînés dans les rues de Mogadiscio, puis le retrait des troupes, soulignent la difficulté de telles opérations pour les grandes puissances.

Celle-ci procède, paradoxalement, de la dissymétrie de tels conflits : aucune contre puissance ne vient bloquer la toute-puissance du puissant, qui trébuche sur sa supériorité même. En effet, les grandes puissances confrontées aux guérillas, plus faibles sur le plan militaires, sont placées dans une situation extrêmement ambiguë que résume l’analyste israélien Van Creveld : « Si [le Grand] agit, la faiblesse même de son adversaire le place dans la position du tortionnaire et, comme la plupart des hommes ne font jamais preuve de sadisme très longtemps, il finit par se détester lui-même. La haine de soi le conduit rapidement à la désintégration, à la mutinerie et à la défaite. Les hommes […] tuent leurs officiers, se suicident et font tout ce qu’ils peuvent pour éviter de combattre le faible. Ceux qui poursuivent le combat ne connaissent pas un meilleur sort : au retour des opérations, ils se voient traités en parias plutôt qu’en héros ». Cette difficulté et les expériences douloureuses, pour les Etats-Unis, de la Somalie, expliquent la réticence des grandes puissances à intervenir : l’inefficacité des interventions onusiennes, dans le cadre de mandats peu clairs et avec des troupes disparates et sans cohérence, n’est en réalité que le résultat de l’absence de véritable volonté des Etats membres. Ainsi, il aura fallu cinq ans, entre 1991 et 1995, pour que la communauté internationale ne daigne réellement réagir au drame rwandais, laissant le plus grand génocide depuis l’extermination des Juifs s’y tenir en 1994.

Pour autant, avec la médiatisation des conflits et l’omniprésence d’images chocs, les opinions publiques réagissent, et les grandes puissances ne peuvent rester inertes : se désengager ou se désintéresser d’un conflit serait perçue comme un feu vert donné aux belligérants pour se livrer comme ils l’entendent à leurs exactions. Plus que toute considération éthique ou humanitaire, c’est la crédibilité de leur puissance qui est en jeu… En effet, les grandes puissances ne peuvent laisser l’opinion publique s’émouvoir des ravages des guerres civiles sans réagir : elles doivent assumer leur rôle en prenant part à la résolution des conflits. Pour autant,  le rôle limité des Casques Bleus, leurs règles d’engagement extrêmement contraignantes, a miné l’efficacité des interventions onusiennes. Ainsi confrontées à des situations intenables, écartelées entre leur inefficience sur le terrain et la nécessité d’agir, les grandes puissances se sont donc mobilisées sur le plan de la « judiciarisation » des crimes contre l’humanité. Si l’intervention de Casques Bleus a révélé ses limites, l’ONU s’est investie dans la poursuite des criminels de guerre. Ainsi, ont été mis en place des tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda, et pour la Sierra Leone. Devant les difficultés rencontrées par ces tribunaux internationaux, pour des questions juridiques, a été mise en place, depuis 1998, une Cour Pénale Internationale, aux pouvoirs étendus, qui doit notamment statuer sur les crimes commis pendant les guerres civiles ougandaises, congolaises ou soudanaises. A défaut de pouvoir prévenir les crimes de guerre, les grandes puissances semblent donc désormais s’attacher à les punir.

Par conséquent, la situation de Djibouti et le décalage entre la perception qu’en a le marin y arrivant pour la première fois en escale, frappé par la misère qu’il rencontre au coin de chaque rue, et le témoignage d’autochtones qui lui rappellent le malheur plus profond de leurs voisins somaliens, appellent à s’interroger sur la dynamique des guerres civiles en Afrique. Il apparaît alors que l’effondrement du bloc soviétique a profondément bouleversé les relations internationales : le dégel qu’a constitué la fin de la Guerre Froide a réactivé la dynamique des revendications nationales, notamment dans des pays désormais privés du soutien de leur allié, et ainsi plongés dans des situations chaotiques. Pareils contextes, terreaux idéals pour l’exacerbation des tensions, ont mené à de sanglantes guerres civiles, marquées par une haine interethnique, des massacres odieux, l’affirmation d’enjeux économiques et financiers, et la démultiplication des acteurs. De telles modifications des schémas classiques de la guerre, qui semblent désormais bien loin du cadre clausewitzien, ont pris au dépourvu les grandes puissances, forcées d’assumer leur statut en intervenant sur des théâtres d’opérations nouveaux, dans des contextes inédits. Peu préparées, elles ont d’abord peiné à relever ce nouveau défi, optant pour des stratégies inadaptées à la situation. Elles doivent désormais s’attacher à mieux en comprendre la dynamique, pour surmonter leur impuissance à contenir de tels conflits, une fois les hostilités engagées, en s’efforçant de les prévenir, par la mise en œuvre de processus régionaux plus volontaires, et plus en conformité avec les réalités locales.

LC.

Un nouveau blog

Conquis par la blogomania actuelle, me voilà donc, nouveau pion sur le gigantesque échiquier de la blogosphère… Il semble traditionnel d’ouvrir son blog en expliquant la démarche qui l’a motivé, et en présentant l’orientation qui sera la sienne : je sacrifierai donc à l’usage.

Ecrire un blog ne procède pas pour moi d’une démarche naturelle. Tenu par un devoir de réserve que je m’efforcerai de ne pas enfreindre et qui, dans une certaine mesure, se posera finalement comme un gage d’objectivité, il me paraissait en effet impossible de concilier l’écriture d’un blog où, par essence, l’auteur est appelé à s’engager, et mon statut actuel. Sauf à transformer l’exercice en un tissu de constats superficiels, sans analyses, et partant, dénué du moindre intérêt.

Pourtant, les quelques mois qui s’annoncent m’offrent la liberté de me consacrer pleinement à la réflexion et à l’écriture, et  je pense être parvenu à un compromis qui me permettra, sans enfreindre la neutralité à laquelle je suis astreint, de partager avec les lecteurs mon analyse du monde et de la société actuels, et ce faisant, je l’espère, d’offrir un éclairage nouveau qui ouvrira des pistes de réflexion.

Le premier axe de questionnement auquel j’entends m’intéresser concerne la géopolitique et la complexité du monde dans lequel nous vivons. Ambition présomptueuse, dira-t-on, mais après deux années exceptionnelles au cours desquelles j’ai eu la fantastique occasion de traverser vingt-sept pays parmi les plus divers, des côtes d’Afrique de l’Est ravagées par la misère, à la splendeur démesurée des tours de Kuala Lumpur, en passant par le développement volontaire mais chaotique de l’Inde, je pense disposer du recul nécessaire pour développer une analyse solide, qu’il m’a paru intéressant de faire partager. Je consacrerai donc un certain temps, sur la base de mes carnets de voyage, à rendre compte de la diversité et de la complexité des rivages de l’Océan Indien, où se concentre l’essentiel des défis et des enjeux du XXIème siècle : la pauvreté et la famine, la piraterie également, de la Corne de l’Afrique, les dangers d’un Afghanistan encore instable et d’un Pakistan, état nucléaire en proie à des tensions tribales délétères, l’effervescence d’une Asie du Sud-Est qui constituera dans quelques années le coeur économique de la planète.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » Retrouvant l’état d’esprit du marin, engagé dans cette aventure humaine exceptionnelle et avide de découvrir de nouveaux horizons, je m’efforcerai de mettre en perspective les réflexions que ces pays m’ont inspirées avec leur actualité, souvent tumultueuse, toujours passionnante et enrichissante. De fait, le développement de la piraterie en Somalie ou les tensions indo-pakistanaises inhérentes aux attentats de Mumbaï, trouvent leurs sources dans les difficultés sociales ou institutionnelles criantes de ces pays, qui en font des terreaux extrêmement fertiles du brigandage ou du terrorisme.

On le voit, loin d’être égoïste, mon ambition est d’ancrer ce blog dans une dynamique d’échanges et de confrontation d’opinions : il n’y aura dans mon propos ni regrets ni forfanterie, mais seulement le constat et l’analyse lucides d’une réalité qu’il faut assumer, et j’espère que la discussion qui s’ensuivra permettra à chacun d’approfondir et d’enrichir sa réflexion.

Pour autant, je quitterai, au gré de l’actualité, ce point de vue global pour me consacrer à des problématiques plus locales  : ce sera ainsi l’occasion de s’intéresser à des questions plus européennes, institutionnelles, sociales ou sociétales. Là encore, j’espère trouver chez mes lecteurs l’écho nécessaire pour engager une discussion fructueuse.

Lieu d’échanges, « Assoun as possible » se veut donc un catalyseur d’idées : ouvrant des pistes de réflexion et offrant des éclairages neutres et lucides, j’espère pouvoir contribuer à – et également m’enrichir de –  la réflexion de tous. Bonne lecture !

LC.