Archives de Tag: travail de mémoire

27 janvier 1945

A 14h30 aujourd’hui, les sirènes d’Auschwitz-Birkenau ont de nouveau retenti pour célébrer, en présence de nombreuses personnalités dont le Président et le Premier Ministre polonais, le Premier Ministre israélien et les Ministres de l’Education de l’Union Européenne, le 65ème anniversaire de la libération du plus vaste et du plus meurtrier camp de concentration bâti par la barbarie nazie, sur ce sol marécageux de Pologne.

Lorsque les soldats soviétiques d’Ivan Martynouchkine franchissent les barbelés le 27 janvier 1945, ils ne reste plus que 7000 prisonniers malades, pour la plupart agonisants. Parmi eux, Primo Levi. Dix jours plus tôt, devant l’avancée de l’Armée Rouge, les SS ont évacué le camp, entraînant avec eux quelque 60000 déportés, dans une funeste Marche de la Mort, fatale pour beaucoup.

Erigé en mai 1940 près de la ville d’Oswiecim, renommée par les Allemands, le camp de concentration principal, Auschwitz I, essentiellement destiné aux prisonniers politiques et de guerre, sera bientôt complété, en 1942 par Auschwitz III – Monowitz, camp de travail pour les usines IG Farben, et, fin 1941, par Auschwitz II – Birkenau, le camp d’extermination, clef de voûte de la « solution finale ».

Dans cette sinistre enceinte de Birkenau, symbole du mal absolu que fut la Shoah, près de 900 000 personnes, dont 90% de Juifs, périront gazées dès leur débarquement des trains le long de la Judenrampe.

Au total, sur les 1,3 millions de déportés, ce sont quelque 1,1 million d’hommes, de femmes et d’enfants qui seront les victimes, gazées, fusillées, mortes de faim, de froid ou d’épuisement, d’Auschwitz-Birkenau.

Mais en cette Journée Internationale à la mémoire des victimes de la Shoah, il convient de dépasser ces statistiques, en elles-mêmes effroyables, pour mieux souligner que, derrière ces chiffres parfois déshumanisants, ce sont des milliers de visages, d’histoires personnelles, de destinées individuelles brisées. Citons ici le remarquable discours du Président Jacques Chirac, prononcé à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération d’Auschwitz :

« Pour traduire la réalité de la déportation, vous avez choisi de montrer la tragédie au travers de destinées individuelles. Dans ce « block 20 », lieu du sinistre hôpital du camp, vous avez retenu des vies qui, pour être singulières, n’en sont que plus représentatives.

Avec la figure emblématique de Pierre Masse, voici que surgissent ces Juifs « fous de la République ». Lorrain, avocat, combattant de la Grande Guerre, parlementaire, ministre, il écrit avant de mourir gazé à son arrivée : « Je finirai en soldat de la France et du droit que j’ai toujours été « .

Avec Georgy Halpern, c’est le drame insupportable des enfants. Fuyant l’Autriche, ses parents croient trouver refuge en France. Dans la maison d’Izieu, il est arrêté. Georgy meurt gazé à son arrivée à Auschwitz le 18 avril 1944. Il a 9 ans. […]

Avec Charlotte Delbo et les femmes du convoi du 24 janvier 1943, ce sont les militantes et les patriotes. Elles entrent dans Auschwitz en chantant La Marseillaise… De ces 230 héroïnes, seules 49 survivront.

Enfin, Sarah et Hersch Beznos, avec leurs enfants et leurs petits-enfants : une famille décimée, parmi tant et tant d’autres. Il font partie du convoi n°49 du 2 mars 1943 où se trouvent plusieurs vieillards de plus de 90 ans… Leur destin, pour le seul fait d’être juifs, c’est l’extermination, la Shoah, ce crime absolu contre l’humanité. »

Il ne reste plus rien des autres camps d’extermination installés en Pologne : Belzec, Chelmno, Sobibor, Treblinka,  ont été détruits par les nazis qui, pour en effacer toute trace, les ont rasés avant, intolérable cynisme, d’y planter des arbres.

Auschwitz-Birkenau, lieu à la fois maudit et sacré, est donc le seul camp d’extermination à avoir été préservé tel quel : faute de temps, les SS n’ont pu qu’en détruire les chambres à gaz, sur ordre d’Himmler en novembre 1944. Mais les ruines des chambres à gaz II et III demeurent, chaotiques, comme le symbole de l’abîme inhumain qui s’est ouvert en ces murs.

En cela, Auschwitz-Birkenau abrite les traces tangibles et irréfutables de la démarche d’extermination systématique, scientifique et méthodique entreprise par le régime hitlérien.

« Celui qui ne se rappelle pas le passé est appelé à le revivre », disait George Santayana : face aux spectres bruns de l’intolérance et du négationnisme, que l’on voudrait à jamais révolus mais qui ne cessent de s’agiter, aujourd’hui encore avec la profanation du cimetière juif de Strasbourg, Auschwitz-Birkenau constitue donc un sanctuaire que l’Humanité se doit de préserver.

Le vol récent de la tristement célèbre inscription marquant l’entrée du camp « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre), comble de l’ironie nazie, n’est qu’un signal d’alarme de plus.

Avec la disparition des derniers survivants et de l’émotion du vécu, tandis que les nouvelles générations, sans lien direct avec les événements, devront bientôt reprendre seules le flambeau de la mémoire, le mal irréparable que recèlent le camp d’Auschwitz-Birkenau et ses baraques de bois balayées par le vent froid et hostile de Pologne, contribuera à entretenir le souvenir de cette folie criminelle qui « est venue mettre en question l’essence même de l’Humanité ».

Ce travail de mémoire est donc tout simplement incontournable. Pour honorer la mémoire de toutes les victimes de la barbarie nazie : « tel est le devoir des peuples qui refusent qu’à la trahison des valeurs de l’homme s’ajoute l’outrage de l’oubli. » Pour bâtir « une société où cette entreprise, monstrueuse et criminelle, sera simplement impensable ».

Perpétuer le souvenir, donc, pour comprendre le passé et mieux construire le présent.

« Zakhor ! Al Tichkah ! » *

LC.

* « Souviens-toi ! N’oublie jamais ! » – Jacques Chirac, dans son discours à Auschwitz le 27 janvier 2005.

Le discours intégral du Président Chirac, à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération d’Auschwitz

Publicités

Serge Ravanel, l’esprit de Résistance

Serge RavanelS’il est des moments où l’on peut être fier de coiffer le bicorne, les obsèques du Colonel Serge Ravanel en furent sans doute un grand.

La France rendait, mardi 5 mai aux Invalides, les honneurs militaires à ce polytechnicien de la promotion 1939, Compagnon de la Libération.

Ceux qui me connaissent savent mon attachement à l’histoire et aux valeurs de la Résistance. Ils mesureront donc combien j’ai été honoré, à la tête de la délégation polytechnicienne, de saluer une dernière fois notre camarade, libérateur de Toulouse en 1944, dont le cercueil s’éloignait au rythme du chant des Partisans, ceint du drapeau tricolore.Obsèques de Serge Ravanel, aux Invalides

Ce drapeau de la France, terre d’adoption pour sa mère tchèque. Né Serge Asher, celui qui deviendra Ravanel, grandit donc bercé par les valeurs humanistes et républicaines de cette patrie des droits de l’homme qui a accueilli sa mère, et qui récompense son mérite en lui ouvrant les portes de l’Ecole Polytechnique en 1939. « Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire ».

La Gloire, Serge Ravanel ne l’avait jamais recherchée. Mais elle était naturellement venue récompenser ce « héros pour de bon » . Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, croix de guerre avec palme et décoré de la US Bronze Star Medal, l’homme, d’une grande intégrité et d’une immense simplicité, se voulait humble, et préférait évoquer les prouesses des anonymes, sans-grades dont il avait été le chef. Seule l’imperturbable sérénité de son regard en disait long sur les épreuves qu’il avait traversées.

Les Sciences, Serge Ravanel les avaient explorées dans sa jeunesse. Après la guerre, il y reviendra, toujours passionné de nouvelles technologies et de modernité, jusqu’au cabinet du Ministre de la Recherche Jean-Pierre Chevènement, entre 1981 et 1983.

La Patrie, elle, fut le moteur de son action, l’idéal qui poussa le jeune étudiant pétri de mathématiques et de physique à plonger dans la clandestinité, pour devenir un des leaders de la Résistance intérieure. Trajectoire fulgurante et destin hors du commun. Il est des situations exceptionnelles, où l’on se révèle aux autres. Et à soi-même.

Et ce fils d’immigré ne voulut pas croire, en 1940, à l’effondrement politique et moral de la Patrie qu’il avait tant vénérée. Longtemps, il crut à la duplicité de Pétain, et à un accord secret entre le Général parti à Londres et le vieux Maréchal resté donner le change à l’ennemi. Un Maréchal de France, vainqueur de Verdun, ne pouvait pas brader le pays de la sorte.

Raymond Aubrac rend hommage au Colonel RavanelIl perdit vite ses illusions et s’engagea activement au sein de la Résistance intérieure. Sa finesse d’analyse, son charisme et son organisation le propulsèrent vers de hautes responsabilités : permanent de Libération Sud en 1942, il devient chef national des Groupes Francs des Mouvements Unis de la Résistance en 1943. En octobre, ses groupes font évader Raymond Aubrac, qui a rendu aux Invalides un vibrant hommage à son libérateur. Jean Moulin, transféré quelques jours plus tôt par Klaus Barbie, n’aura pas cette chance. En 1944, il est chargé de la nomination du nouveau responsable régional des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) pour la région R4 (Sud-Ouest) : devant l’indécision de ses pairs, il se propose et est désigné à l’unanimité.

La valeur n’attend pas le nombre des années, et le voici donc, au printemps 1944, à seulement 24 ans, nommé Colonel par le général Koenig, et à la tête de 60 000 hommes. Le plus jeune colonel de France coordonne les combats de libération de Toulouse, les 19 et 20 août 1944. Il s’agit surtout d’entraver et de harceler la retraite d’une armée allemande qui se précipite vers la Provence, où les Alliés ont débarqué quelques jours plus tôt. Il s’agit aussi d’empêcher les forces ennemies de mettre à sac la ville avant leur départ : l’action des FFI évitera ces représailles sanglantes. Un millier de soldats allemands seront tués et 13 000 faits prisonniers.

Si Serge Ravanel prépare immédiatement, avec le commissaire de la République Jean Cassou, la reconstruction et le rétablissement de l’ordre républicain, c’est un général de Gaulle mal informé, craignant une « expérience communiste » et l’établissement d’une « république rouge » place du Capitole, qui arrive à Toulouse le 16 septembre : le malentendu entre le Colonel, chef régional des forces intérieures, et le leader de la France libre est brutal, mais ne doit pas faire oublier l’ampleur de la contribution de cette grande figure de la Résistance intérieure.

Homme de caractère, de convictions et d’engagement, personnage déterminé qui s’évada trois fois des griffes ennemies, Serge Ravanel est l’incarnation de cet esprit de Résistance si spécifique à la France, et auquel il consacrera d’ailleurs un livre en 1995.

Inlassablement, il racontait aux jeunes générations ces valeurs humanistes de courage, de solidarité et de liberté, ce refus de la barbarie nazie, profondément ancrés au plus profond de ses compagnons, et qui les avaient poussés à affronter les dangers quotidiens de l’arrestation, de la torture et de la déportation. En s’adressant à la foule, place du Capitole, au soir de la Libération, pour l’exhorter à entamer la reconstruction économique, le chef régional des FFI affirme une des spécificités de la Résistance française : sa coordination et son programme d’après-guerre, bâti autour des idées progressistes, sociales et réformatrices du Conseil National de la Résistance. Il incarne donc bien cette Résistance française, qui puise sa dynamique et son éthique dans les valeurs républicaines fondatrices de notre identité.

Préoccupé par la montée de la haine et des extrémismes, Serge Ravanel s’efforcera, à la fin de sa vie, de livrer son témoignage aux jeunes générations, pour assurer la préservation des si précieux acquis de la Libération. Pour lui qui soutenait que la jeunesse d’aujourd’hui est aussi généreuse que celle de son époque, notre présence à ses obsèques, saluée par ses compagnons aux Invalides, constitue donc un hommage d’autant plus grand. Si plus de cinquante promotions nous séparent, nous voici donc dépositaires de son témoignage, comme les jeunes générations sont maintenant, avec la disparition des derniers survivants, garantes du flambeau du souvenir. A nous désormais de transmettre ces témoignages, ces histoires qui ont fait l’Histoire.

Ce « travail de mémoire », cette fidélité à l’engagement et à l’œuvre de femmes et d’hommes comme Serge Asher, est plus que jamais nécessaire, alors que le retour du négationnisme et des manipulateurs de l’Histoire agite des spectres bruns que l’on croyait définitivement disparus. Alors que les récents génocides, en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, nous enseignent que l’Histoire peut encore bégayer. « Celui qui ne se rappelle pas le passé est appelé à le revivre« , disait George Santayana : pour rester vigilants face à la montée de l’intolérance, cette mémoire est indispensable.

Perpétuer le souvenir, donc, pour comprendre le passé, et mieux construire le présent.

Serge Ravanel, homme exceptionnel, avait confiance en la mémoire des jeunes générations. Donnons-lui raison.

LC.