Archives de Tag: Union Européenne

Energétique Vladimir Poutine

[Je publie ici l’article tiré d’une étude conjointe sur la situation énergétique de la Russie et de l’Algérie, et pour laquelle je tiens à remercier mon honorable binôme.]

 

Avec la chute de l’URSS en 1991, la Fédération de Russie sombre dans une crise politique et économique majeure, marquée par une dévaluation du rouble, un effondrement du PIB comme du niveau de vie, parallèlement à l’émergence d’une oligarchie issue des élites communistes, constituée d’opportunistes rapidement convertis au capitalisme sauvage, sous l’œil complaisant d’un Etat gangréné par la corruption.

Reléguée au rang de nation affaiblie, la Russie fait pourtant son retour dans le concert des grandes puissances au tournant du millénaire, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, maître du Kremlin entre 2000 et 2008.

Trop soucieuse d’imposer ses modèles démocratiques à un peuple qui n’a jamais connu que l’empire ou la dictature, la bien-pensance occidentale ne parvient pas à saisir les ressorts de l’immense popularité de cet ancien agent du KGB, aux tendances autocratiques.

En réalité, Vladimir Poutine a su rendre aux Russes leur fierté : en permettant la renaissance de sa Russie Eternelle, aujourd’hui de nouveau respectée et jalouse de son influence, il a gagné la reconnaissance de son peuple.

La cheville ouvrière de cette reconstruction a sans conteste été, et reste encore, le secteur de l’énergie, dont Vladimir Poutine a bien compris tout l’intérêt, pour relancer une économie russe aux abois comme pour peser de nouveau sur la scène internationale.

De fait, le géant russe et ses 17 millions de km² représentent un véritable bloc énergétique : forte des premières réserves mondiales en gaz naturel (24%), des deuxièmes réserves en charbon (20%), d’un dixième des réserves en uranium et des plus importantes réserves pétrolières hors OPEP, la Russie dispose d’un sous-sol sans commune mesure.

Ses gisements monumentaux lui permettent de s’affirmer comme le premier producteur de pétrole dans le monde (devant l’Arabie Saoudite, mais avec de bien moindres réserves) et le deuxième producteur de gaz naturel (derrière les Etats-Unis, mais avec des réserves six fois supérieures !).

Le secteur de l’énergie constitue donc bien la pierre angulaire de l’économie russe, qu’il a très largement contribué à redresser : il représente aujourd’hui 40% de la production industrielle nationale, 13% des emplois, 10% du PIB et plus de la moitié des recettes budgétaires de l’Etat.

Mais par-delà l’aspect purement économique, le potentiel énergétique de Moscou constitue un formidable levier géopolitique.

Tandis que les Etats-Unis ou la Chine sont contraints d’importer plus de la moitié de leurs besoins dans ce domaine, la Russie est la seule grande puissance industrielle énergétiquement autosuffisante.

Son surplus énergétique est tel qu’elle exporte 70% de sa production, assurant ainsi 40% des besoins de l’Union Européenne en hydrocarbures : Moscou a su s’imposer comme un fournisseur incontournable du Vieux Continent.

Pour mieux exploiter cette dépendance européenne et jouer à plein la carte du chantage énergétique, le Kremlin dispose d’une filière à sa botte, totalement restructurée par Vladimir Poutine.

A son arrivée sur la Place Rouge en mai 2000, le clan des Pétersbourgeois trouve un secteur énergétique aux mains d’oligarques sans scrupules, qui, à la faveur de l’effondrement du système soviétique, n’ont laissé à l’Etat que des miettes.

D’une main de fer, Poutine va ramener le secteur dans le giron public, se débarrassant sans hésitations de dirigeants industriels trop récalcitrants – l’emprisonnement de Mikhail Khodorkovsky, président du géant pétrolier Ioukos, en étant le symbole le plus retentissant.

C’est ainsi que se bâtit peu à peu le géant Gazprom, aujourd’hui détenu à 51% par l’Etat russe, et qui figure parmi les dix acteurs mondiaux les plus puissants sur le marché de l’énergie. Contrôlant tout à la fois 87% de la production de gaz russe et les voies d’acheminement correspondantes, l’hydre Gazprom se veut un redoutable vecteur d’influence pour Moscou.

Ainsi, l’Allemagne et l’Italie se sont-elles associées à Gazprom, dans le cadre respectif des projets Nord Stream – gazoduc acheminant directement le gaz russe à l’Allemagne par la Baltique, en contournant l’Ukraine, et à la tête duquel a été nommé l’ancien chancelier fédéral Gerhard Schroeder – et South Stream – gazoduc rapatriant le gaz russe vers l’Italie et l’Autriche, via la Mer Noire et la Bulgarie.

Plus soucieux de leur approvisionnement énergétique que d’une politique européenne cohérente, nos deux voisins n’ont donc pas hésité à s’engager à rebours du projet soutenu par l’Union Européenne, précisément destiné à desserrer l’étau que représente la dépendance vis-à-vis de la Russie : le gazoduc Nabucco est censé acheminer chaque année, à partir de 2013, 31 milliards de mètres cubes de gaz azéri vers Vienne, en transitant par le Sud de la Mer Noire.

Ce projet ambitieux, doté d’un budget de 6,5 milliards de dollars, s’appuie sur le gisement off-shore de Shah-Deriz, en Azerbaïdjan, dont les capacités de production restent estimées… à 7 milliards de mètres cubes annuels. Le décalage entre ce chiffre et le débit annoncé est une preuve supplémentaire que Nabucco n’est qu’un programme d’opposition, qui vise à prendre le contrepied des investissements de Gazprom en Europe.

Pour contrecarrer cette emprise décidément tenace de Gazprom sur les approvisionnements européens, qui porte le déploiement vers l’Ouest de l’influence économique et politique de la Russie, les Etats-Unis soutiennent de leur côté un projet de gazoduc sous la Mer Caspienne, acheminant le gaz depuis l’Asie Centrale sans passer par le territoire russe, mais se heurtent à des considérations juridiques : en droit maritime, la Mer Caspienne n’a pas le statut de mer, de sorte que de tels travaux doivent recevoir l’accord des cinq Etats riverains, parmi lesquels la Russie…

Cette bataille des corridors énergétiques qui se joue aux frontières de l’Europe illustre le rôle géostratégique acquis par  Gazprom, et explique les diverses tentatives de l’Union pour desserrer cette emprise : l’adoption en novembre 2008 du Plan Européen pour la Sécurité Energétique et l’Action Solidaire, visant à réduire la dépendance énergétique européenne, n’en est qu’un avatar.

La crise, dite du « gaz ukrainien », survenue en janvier 2009, marque sans doute le point culminant de cette guerre de l’énergie qui voit l’Europe et la Russie se livrer à un périlleux jeu de dupes.

Poussé vers l’Ouest sous l’impulsion des vainqueurs de la Révolution Orange, le Président Viktor Ioutchenko et son Premier Ministre Ioulia Timochenko, Kiev, point de passage obligé de 80% des exportations de gaz russe vers l’Europe, se détache de plus en plus franchement de l’asservissement à Moscou.

Soucieux d’endiguer cette émancipation, le Kremlin va rapidement utiliser l’arme du chantage énergétique pour faire la preuve de son pouvoir de nuisance : accusant Naftogaz, le gazier ukrainien, de détourner les exportations destinées à l’Europe de l’Ouest pour son usage domestique, Gazprom suspend ses livraisons, faisant craindre une pénurie de gaz en Europe.

Résolue en quelques semaines, cette crise renforce cependant les positions de chacune des deux parties : si elle conforte la Russie dans son statut de fournisseur indispensable pour l’Union Européenne, elle semble également donner raison, en Europe, aux partisans de solutions d’approvisionnement alternatives, qui permettent de contourner la dépendance aux importations russes.

Ainsi, Vladimir Poutine a su tirer tout le bénéfice économique et politique de ses ressources énergétiques, et transformer cette arme en un redoutable outil d’influence et de pénétration à l’étranger.

Doit-on pour autant en conclure que cette stratégie est irréprochable ? A l’évidence, non, et il faut bien prendre conscience que ce rétablissement russe demeure résolument précaire.

De fait, avec une économie presque exclusivement fondée sur le secteur énergétique, la Russie est extrêmement sensible aux évolutions et à la volatilité des prix du pétrole et du gaz. Par ailleurs, si la Russie constitue indéniablement un fournisseur énergétique fondamental pour l’Union Européenne, Moscou a tout autant besoin des exportations vers l’Europe pour écouler son surplus de production et faire vivre son économie. La situation demeure donc inconfortable pour l’Union Européenne, incapable de construire une stratégie énergétique cohérente à 27, mais en dépit des apparences, du chantage et des jeux de dupes, entre le fournisseur incontournable et le débouché vital, la situation est plutôt à l’ « interdépendance équilibrée ».

Enfin, sur le plan industriel, la Russie est à la croisée des chemins : son outil de production, issu de l’URSS, est vieillissant, les machines ont été surexploitées et n’ont pas bénéficié du niveau de maintenance requis.

Aujourd’hui, les fonds réinvestis dans l’infrastructure énergétique et l’exploration de nouveaux gisements représentent seulement 20% des recettes générées par le secteur, ce qui reste insuffisant pour permettre la modernisation des équipements et l’extension des activités pétrolières et gazières : l’apport de capitaux étrangers s’avère donc indispensable pour assurer la pérennité de l’industrie de l’énergie en Russie. La stratégie du Kremlin s’en trouve profondément écartelée : entre la nécessité technique et financière de s’ouvrir aux grands énergéticiens internationaux et la volonté de poursuivre la russification du secteur de l’énergie, Moscou avance sur une étroite ligne de crête.

On le voit, le potentiel énergétique de la Russie, outre l’atout économique qu’il représente et malgré les efforts qu’il impose, pèse sensiblement sur les rapports de force dans la sphère d’influence traditionnelle de Moscou, et au-delà, sur l’ensemble de la scène internationale. Enjeu majeur du XXIème siècle, l’énergie constitue une arme redoutable dont Vladimir Poutine et Dmtri Medvedev, en géopoliticiens avisés, ont su tirer tout l’avantage.

LC.

Publicités

Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Voilà le sujet de philosophie sur lequel ont dû plancher les candidats du Baccalauréat scientifique, ce jeudi.

Il y a bien longtemps que j’ai quitté les classes de philosophie, et je n’aurais pas la prétention de proposer ici une solution académique : les inconditionnels du triptyque thèse – antithèse – synthèse trouveront leur bonheur dans la multitude de corrections qui doivent sans doute foisonner, à l’heure actuelle, sur Internet.

Il n’empêche que ce sujet nous interpelle tous : qui n’a pas un jour rêvé à l’impossible ?
Les lecteurs assidus de ces pages trouveront dans mon billet en date du 14 janvier 2009, Voguer vers de nouveaux horizons, certains éléments de réponse.

Au risque de me répéter, je dirai donc que, bien sûr, il est des désirs absurdes. S’engager dans une voie qui mène nécessairement à l’échec, c’est manquer de clairvoyance et se laisser entrainer dans la spirale de la frustration. Certes. Mais toute la subtilité est donc bien dans la définition de cet impossible. N’y a-t-il pas, en effet, certains impossibles qui valent la peine d’être poursuivis ? Quand bien même ne seraient-ils pas atteints, ne peut-on pas s’en approcher ?

Poursuivre l’impossible n’est pas absurde, à condition que ce désir permette le progrès : on n’atteindra sûrement pas le but final, l’idéal inaccessible, mais on contribuera tout de même à s’élever. Dans ce dépassement, certes incomplet, il y a l’espoir d’une amélioration. Il y a la perspective d’un projet, individuel ou collectif, qui permette d’avancer. Rappelons-nous que les plus grands progrès de l’humanité sont précisément nés d’un de ces paris fous.

Qui aurait pu croire, en pleine Seconde Guerre Mondiale, à l’idée du Président Roosevelt d’une Organisation des Nations unies ?
Pourtant, au lendemain de la guerre, des ruines de Stalingrad et du vacarme de Normandie, naissait l’une des plus extraordinaires constructions des hommes : « Pour la première fois dans l’Histoire de tous les peuples du monde, toutes les nations acceptaient de se réunir dans une enceinte commune pour se parler par-delà les divisions » (Nicolas Sarkozy, 25 septembre 2007, Discours d’ouverture de la LXIIème Assemblée générale des Nations unies).

Qui aurait pu croire qu’après s’être entre-déchirées pendant trois guerres, la France et l’Allemagne adhéreraient à l’idée des pères fondateurs, Robert Schumann en tête, pour fonder dès 1950 la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, puis la Communauté Economique Européenne en 1958 ? Qu’auraient répondu nos Poilus si on leur avait annoncé, dans l’âpreté des tranchées, que le couple franco-allemand serait un jour l’architrave d’une Union Européenne ?

Le Général de Gaulle disait « La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée », exaltant ainsi la force de la volonté, qui, dans bien des cas, si elle ne permet pas d’atteindre l’impossible, permet de s’en approcher.

Et comme dans une formidable coïncidence historique, ce sujet a été posé un 18 juin… Qui aurait pu croire, là encore, au pari insensé du Général, qui depuis Londres lançait sur les ondes de la BBC, un appel à la Résistance, tandis que la France, défaite par la Werhmacht, s’apprêtait à cesser le combat et que le régime était sur le point de sombrer dans la lâcheté de la collaboration ?

Il y a dans cet exemple une incitation au dépassement et à l’audace, une invitation à « aller plus loin ». La preuve que tout engagement n’est pas vain.  Balayer le désir d’impossible, dans son acception la plus générale, c’est tomber dans le renoncement et la stagnation : avec pragmatisme et lucidité, sans idéalisme naïf, il faut prendre conscience que le désir d’impossible peut être constructif.

A l’heure où les déboires du capitalisme financier et l’émergence de nouvelles puissances bouleversent la donne géostratégique,

A l’heure du retour de l’Histoire, tandis que les certitudes vacillent et que l’Humanité hésite, devant d’immenses défis, sécuritaires, environnementaux ou sanitaires,

A l’heure où, pour citer Jacques Attali, « Nous sommes à la fois en 1933 et en 1945« , entre le gouffre du repli sur soi et du renoncement, et l’espoir d’un renouveau du multilatéralisme,

Souvenons-nous que le 18 juin 1940, un général de brigade à « titre temporaire » désirait l’impossible.

Le même général qui, ce 18 juin 2009, aurait sans nul doute écrit que cela n’avait pas été tellement absurde…

LC.

La réforme des institutions européennes

logo PFUEDans quelques jours, la France cédera la présidence de l’Union Européenne à la République tchèque.  Glacial passage de témoin entre Paris et Prague, annonce-t-on : d’un côté, Nicolas Sarkozy, qui aura marqué ce semestre de son dynamisme et de sa volonté de faire avancer l’Europe, de l’autre, le chef de l’Etat tchèque, Vaclav Klaus, qui se présente comme un « dissident européen » et a fait savoir qu’il se refusait à hisser les couleurs de l’Union sur le château de Prague. De fait, la République tchèque pourrait apparaître comme un mauvais élève de la classe européenne : elle vient seulement de faire modifier sa Constitution en vue de la ratification du traité de Lisbonne. A l’inverse, si la présidence française a commencé dans la difficulté (rejet du traité de Lisbonne par l’Irlande, polémique sur les JO de Pékin), à la faveur de la crise géorgienne puis de la crise du capitalisme mondial, Nicolas Sarkozy a affiché son volontarisme, endossant par là-même un véritable leadership européen, reconnu par l’ensemble de ses partenaires, par Barack Obama lui-même, qui saluera un président français « énergétique« , et récemment par le magazine américain « Newsweek », qui le classe troisième personnalité de l’année. Ce faisant, voici donc la France redevenue moteur de la construction européenne, et  revenue au centre du jeu européen.

Pourtant, la situation n’a pas toujours été celle-ci. Après le  « Non » au référendum du 29 mai 2005, entraînant dans son sillage les Pays-Bas, la France a porté un coup d’arrêt indiscutable à l’intégration européenne. Paralysée, fonctionnant sur la base du traité de Nice, inadapté à l’élargissement à Vingt-Sept membres, l’Union s’est enfoncée dans une crise institutionnelle majeure. Pour sortir de cette crise, une réforme des institutions s’impose : c’est l’objet du traité de Lisbonne, signé par les Chefs d’Etats en 2007. Il s’agit, pour l’Union, de surmonter la crise institutionnelle et identitaire qu’elle traverse, en adaptant ses organes exécutifs (le Conseil Européen, regroupant les Chefs de gouvernement, et la Commission, instance en charge de la proposition et de l’exécution des politiques communautaires), législatif (le Parlement Européen), ses procédures de décision et sa philosophie, au contexte d’élargissement et de mondialisation qui est le sien. Si le traité de Lisbonne semble donc ouvrir de nouvelles perspectives institutionnelles, le message du 29 mai ne doit pas être ignoré : il témoigne d’attentes profondes de la part des citoyens européens.

L’enjeu est par conséquent désormais double : il s’agit d’une part de doter l’Union d’institutions stables et performantes, qui lui permettront de travailler efficacement à Vingt-Sept, mais également de modifier les processus décisionnels de manière à retrouver la confiance de ses citoyens, qui semblent rejeter le modèle d’intégration actuel. Tâchons donc d’analyser d’une part comment le traité de Lisbonne se pose comme un gage d’efficacité pour l’Europe, et d’autre part de mieux décrypter le message du 29 mai.

Tout d’abord,  la réforme des institutions est absolument indispensable pour relever le défi de l’élargissement. Après le rejet du traité constitutionnel, l’Union s’est trouvée incapable de fonctionner et de s’affirmer sur le plan international. En effet, la doctrine de l’approfondissement institutionnel, en parallèle de l’élargissement, si chère à Jean Monnet, a été abandonnée au début des années 1990. Bien qu’elle revienne à l’ordre du jour dès 1996, lorsque la Commission avertit que « l’accroissement substantiel des membres de l’Union aura des effets mécaniques sur le fonctionnement des institutions », et qu’elle soit même posée comme un préalable à l’élargissement en 2000, à Nice, ces bonnes intentions ne sont pas suivies dans les faits : le traité de Nice en pose certes les bases, mais n’est pas en tant que tel « viable pour la poursuite du processus d’intégration » (Parlement Européen, 01/2006) ; il s’agit plutôt de préparer l’élaboration du projet de Constitution, rejeté l’année suivante par les Français et les Néerlandais.

Dès lors, l’Union se trouve en proie à un flottement institutionnel désastreux : elle ne peut fonctionner à 27, avec des institutions pensées pour 15.  En particulier, de graves difficultés surviennent dans la prise de décision, l’unanimité étant impossible à obtenir à 27. Par ailleurs, la règle d’un Commissaire par Etat-membre grossit la Commission à 27 unités, ce qui a pour effet de la diluer et de l’affaiblir. Ensuite, la rotation semestrielle de la présidence apparaît comme une entrave à une action d’envergure, tandis que des flottements subsitent quant aux compétences relevant de l’Union ou des Etats membres.

Sur le plan international, avec l’élargissement, le risque d’accroissement des divergences en politique étrangère est conséquent et fait craindre de nouveaux épisodes catastrophiques pour la crédibilité de l’Europe, à l’image de la crise des Balkans, qui avait souligné l’impuissance des Européens à résoudre un conflit sur leur propre continent, ou de la cacophonie de 2003 sur la crise irakienne. Il est donc impératif  d’ordonner les institutions de l’Union pour qu’elle s’exprime d’une seule voix sur la scène internationale : l’enjeu n’est autre que sa cohérence et sa crédibilité, nécessaires à son affirmation planétaire. Il s’agit de faire mentir tous ceux qui depuis trop longtemps regardent l’Europe d’un œil railleur en la qualifiant de « géant économique, mais nain politique ».

eu-flagAussi, « la réforme des institutions n’est pas une fin en soi »(Barroso, 2004) , mais une nécessité vitale.  Valery Giscard d’Estaing, grand artisan de la réforme de l’Europe, soulignera d’ailleurs en 2008, à l’Ecole Polytechnique, les dangers d’«une Europe sans institutions performantes, continent divisé et affaibli». Le « traité modificatif » de Lisbonne, d’octobre 2007, entend donc mettre fin à la paralysie qui a suivi 2005 et menacé l’Europe, car, pour reprendre la métaphore de la bicyclette chère à Jacques Delors, « Si l’Europe n’avance pas, elle tombe ». Il entend réformer les institutions en ce sens, et rendre l’Union plus efficace. Il reprend les principales avancées institutionnelles du traité de Constitution, comme le souligne P. Selal, Ambassadeur, représentant permanent de la France près l’UE : « Toutes les véritables améliorations institutionnelles qu’apportait le projet de Constitution sont en réalité maintenues. Tout ce qui était nécessaire et novateur pour le fonctionnement de l’Union est préservé. ».

D’abord, pour rendre l’Europe plus efficace, il lève le flou quant aux compétences relevant de Bruxelles et des Etats membres, et dote l’Union de méthodes de travail, de règles de vote simplifiées, et d’institutions modernes permettant le bon fonctionnement d’une Union à 27. Le vote à la majorité qualifiée est étendu et l’avènement du principe de la double majorité, permettant l’adoption d’une mesure si elle est approuvée par 55% des Etats, représentant 65% de la population, assure un processus décisionnel plus efficace. Par ailleurs, la réduction envisagée de la Commission à 18 Commissaires va lui permettre de réaffirmer son rôle et de se recentrer sur ses missions. Au plan international, le traite dote l’Union d’outils pour se faire clairement entendre dans le monde : une présidence stable de deux ans et demi permettant une continuité d’action et de représentation, ainsi qu’un seul Haut représentant aux affaires étrangères et à la PESC,  visage unique de la diplomatie européenne, qui en assurera par là-même l’unité et la cohérence. Certes rejeté par référendum par l’Irlande (qui est constitutionnellement tenue de soumettre le texte au vote populaire), le traité est néanmoins en bonne voie, dans la mesure où Dublin est désormais prête à le revoter, de la même façon qu’elle avait rejeté en 2001 le traité de Nice avant de l’approuver l’année suivante.

Sortie de l’impasse institutionnelle et, partant, relancée, l’Union doit toutefois attacher une extrême importance au message du 29 mai : de fait, le rejet du traité Constitutionnel révèle le déficit démocratique de l’Union et la volonté d’implication des citoyens européens. L’Europe a trop longtemps privilégié un fonctionnement élitiste qui l’a éloignée du peuple. Son statut particulier (J. Delors parlera d’ « OPNI », Objet Politique Non Identifié) l’empêche d’avoir un exécutif homogène (la Commission doit s’appuyer sur une trop large majorité) : elle fonctionne plutôt comme une « démocratie de consensus » qui avance progressivement par traités (c’est la théorie du spill-over, ou débordement). En conséquence, la complexité des procédures et l’absence de repères par rapport au champ politique national brouillent la compréhension de l’Europe pour ses citoyens. Ils ont l’impression que l’Union Européenne relève d’une dynamique bureaucratique bruxelloise, lointaine, élitiste et peu lisible : la confusion est accrue par le procédé des traités qui apparaissent comme autant de « bricolages » chaotiques, résultats de compromis difficiles entre Etats. Cela s’est naturellement traduit par un désintérêt, une désaffection manifestes pour l’Union Européenne : l’abstention aux élections européennes (alors que l’instauration de l’élection du Parlement au suffrage universel, en 1979, visait au contraire à rapprocher l’institution du peuple) de 2004 (55% en moyenne) et l’euroscepticisme grandissant outre-Rhin en sont les symboles les plus marquants.

Pour autant, aujourd’hui,  l’emprise croissante de l’Europe sur le quotidien suscite, chez les citoyens, une volonté de réappropriation des enjeux européens : ils exigent une Europe plus transparente et légitime. Le temps où l’Europe était le fait de quelques individualités éclairées est révolu : le « consensus permissif », où l’Europe lointaine et abstraite, désintéressait sa population n’est plus. Avec l’extension de ses prérogatives, ses ressortissants refusent désormais d’être laissés en marge de l’intégration européenne et de subir les règles venues de Bruxelles : jusque là citoyens de l’Europe, ils exigent de devenir citoyens européens et réclament d’y être impliqués (en témoigne la participation de 70% au référendum en France, à comparer aux élections européennes : 49% en 1989, 47% en 1999, 43% en 2004). Cela implique pour l’Union Européenne de se réformer en profondeur à deux niveaux pour relever deux défis majeurs.

Le défi de la transparence et de la pédagogie : il faut « expliquer » l’Europe à ses citoyens, pour ne pas laisser, comme en 2005, des enjeux conjoncturels et locaux interférer.berlaymont Il faut « rendre l’Europe palpable » pour ceux qui la perçoivent encore comme un Frankenstein bureaucratique hantant le Berlaymont de Bruxelles.

Le défi de la légitimité démocratique : il s’agit ici de renforcer le contrôle et l’accès des citoyens aux institutions. En ce sens, le traité de Lisbonne avance, en renforçant le rôle du Parlement européen, instance qui, elle, tient sa légitimité du vote populaire : il reçoit de nouvelles attributions importantes dans le domaine de la législation, du budget et des accords internationaux, tandis que le recours à la procédure de codécision (décisions prises en accord avec le Conseil) est accru. Par ailleurs, le traité élargit la participation et le droit de regard des parlements nationaux par rapport aux décisions de l’Union, par le biais du principe de subsidiarité. Enfin, il veut mieux prendre en compte les attentes sociales des citoyens, en intégrant la Charte des droits fondamentaux dans le droit européen primaire, et en instaurant un droit de pétition européen, de manière à encourager les initiatives populaires.

Par conséquent, après l’échec du projet de Constitution, véritable séisme en Europe, l’Union Européenne a su se relancer : le traité de Lisbonne, déjà ratifié par 25 des membres (à l’exception de l’Irlande qui l’a refusé, et de la République Tchèque, qui a tout juste commencé le processus de ratification) devrait entrer en vigueur dans le courant de l’année 2009 et doter l’Union de nouvelles institutions qui lui permettront de mieux fonctionner à 27, et de s’affirmer sur la scène internationale, tout en se rapprochant de ses citoyens. Si elle parvient donc à relever le défi de la réforme institutionnelle, l’Union, performante, pourra profiter des fruits de ce travail : ainsi, dans le domaine économique et financier, où ses institutions sont le plus en pointe, on a vu le succès de la BCE, extrêmement réactive face à la crise financière au mois d’octobre dernier. De ce point de vue, les élections européennes de 2009 constitueront un test, à condition que les dangers d’un scrutin une nouvelle fois brouillé par des manoeuvres politiciennes s’éloignent. Par ailleurs, à 27 membres, l’Union semble d’autant plus condamnée à progresser selon son modèle d’intégration actuel : à petits pas et de façon consensuelle, pour adapter ses institutions. Ce réformisme institutionnel par la voie des traités, semble donc s’imposer de façon inéluctable, au risque de maintenir le fossé qui s’est creusé avec les peuples. Reste donc à savoir si l’Union pourra longtemps continuer à concilier cette démarche consensuelle et intergouvernementale avec l’exigence démocratique de ses ressortissants.

LC.